Le monde de la création contemporaine, lorsqu'il se penche sur le règne végétal, dépasse largement le cadre de la simple représentation. Qu'il s'agisse de l'installation conceptuelle ou de la peinture naturaliste, l'artiste se fait aujourd'hui le témoin d'une nature en mutation, qu'elle soit domestiquée, sauvage ou mythifiée. Le lierre, plante commune par excellence, se retrouve ainsi au cœur de démarches artistiques variées, transformé en matière première brute ou en sujet d'étude.

Les installations in situ et la métamorphose du quotidien
Plonger dans l’œuvre plastique de Bianca Bondi, c’est avant tout visiter des espaces multisensoriels enchanteurs, où la nature reprend ses droits. Depuis une dizaine d’années, la plasticienne sud-africaine essaime à travers le monde ses installations in situ où éléments naturels, domestiques et réactions chimiques se rencontrent pour dessiner une véritable archéologie du futur. Ses œuvres, imprégnées par ses propres croyances mystiques, sont envisagées par l'artiste-chamane comme des « auras de bienveillance ».
Dans ses projets, Bianca Bondi utilise l'environnement domestique comme un socle. Collectionneuse acharnée, elle se passionne pour l’histoire et l’aura des objets de seconde main, qu’elle chine en brocante ou sur Le Bon Coin. « Lorsque je suis invitée pour un projet, je cherche souvent des objets qui deviendront des symboles clés pour comprendre ce que j’ai en tête, nous explique-t-elle. Je les amène avec moi sur le lieu de l’exposition, et je les mêle à d’autres éléments trouvés sur place. » Coquillages, pièces de monnaie, vaisselle ou encore livres forment ainsi ses compositions hybrides dans l’espace, parfois contenues plus modestement dans des boîtes en Plexiglas, dont émane une poésie parfois hermétique.
Le végétal comme vecteur de sacré et de mémoire
Le plafond des salles investies par Bianca Bondi voit souvent pendre des bouquets de plantes médicinales, éléments essentiels de ses installations. Fascinée par les rites néopaïens et les courants new age, l’artiste y intègre ces éléments végétaux pour réenchanter notre rapport à la nature. Au fil des années, on a croisé dans ses œuvres du lierre, des orchidées, mais aussi très souvent des amarantes, qu’elle apprécie « pour leur rôle dans les cérémonies funéraires de l’Égypte antique et pour leurs qualités esthétiques. Il y a une certaine tristesse dans la manière dont elles tombent et semblent couler comme des larmes… »
Profondément écologique dans sa démarche, l’artiste tient à utiliser le plus possible des plantes endémiques des régions où elle expose. Au cours de sa résidence d’un an à la villa Médicis, elle a développé l’idée d’un « réensauvagement » de l’institution romaine en présentant en son sein une installation à base de plantes poussant dans la région du Latium. Chez Bianca Bondi, nature rime souvent avec recueillement : après des débuts en tant que peintre, c’est par la création de petits autels que la jeune femme fait ses premiers pas dans l’installation. « J’ai toujours adoré regarder les autels, ces espaces pensés pour quelque chose de plus grand que nous, pour les dieux. »
L’alchimie du sel et du vivant : une esthétique de l’altération
La pierre angulaire de l’œuvre de l’artiste sud-africaine est indubitablement la transformation. Telle une héritière de l’arte povera, elle emploie des matériaux « vulnérables et volatiles » qui permettent d’initier des changements par réactions naturelles ou chimiques. Aujourd’hui, le sel est devenu l’un des acteurs principaux de ses œuvres composites.
« Je suis le même protocole depuis des années : lorsque je récupère des objets de seconde main, la première chose que je fais, c’est de les plonger dans des bains d’eau salée. Cela les rend plus vulnérables, plus prêts à réagir, et de premières couches d’oxydation commencent à apparaître. » Entre vases en cuivre et vestes en latex, nombre d’objets sont dans son atelier passés à l’épreuve du sel, portant désormais sur eux les traces apparentes d’une altération qui a rapidement échappé à son contrôle. Cette recherche de l'éphémère et de la trace rejoint le travail de celles et ceux qui, par d'autres moyens, cherchent à extraire la valeur fondamentale des matières délaissées.
Le lierre : de la matière première à l'objet sculpté
Si le lierre occupe une place symbolique dans les installations mystiques, il devient parfois l'acteur principal d'une œuvre plus artisanale. René Le Dily, artisan-créateur à Ploubazlanec, a fait du lierre sa matière première. C’est en venant s’installer à Ploubazlanec qu’il a fait une drôle de rencontre : en voulant retirer un arbre mort de son jardin, il coupe et arrache le lierre qui en couvre le tronc.
« Quand j’ai retiré le lierre, les branches enchevêtrées m’ont tout de suite évoqué quelque chose d’harmonieux, qui méritait d’être mis en valeur plutôt qu’au feu. » Depuis, René consacre son temps à choisir les branchages qui lui parlent, pour les bichonner jusqu’à obtenir un objet décoratif digne d’être exposé ou vendu. Il commence par en arracher l’écorce tant qu’il est encore plein de sève, puis le nettoie pendant des heures avant de le vernir ou de le teinter. « Chaque sculpture est en un seul morceau. Les branches sont soudées entre elles naturellement. Je n’interviens que très rarement sur les formes. »

La peinture comme hommage à la nature figurative
Parallèlement aux démarches sculpturales ou conceptuelles, la peinture continue de jouer son rôle de miroir sensible du monde naturel. Katia Beranger, connue sous le nom de KatB, est une artiste autodidacte qui peint essentiellement à l’huile. Ses œuvres figuratives mettent en scène des paysages, des ciels, des éléments floraux et végétaux. À travers ses toiles, Katia Beranger rend hommage à la nature et aux émotions qu’elle suscite, en proposant des scènes souvent dépourvues de présence humaine. Ce médium lui permet de travailler la matière avec patience pour rendre les lumières, les contrastes et les dégradés qu’elle affectionne, transformant la toile en une fenêtre ouverte sur une nature idéalisée ou contemplée.
Art, sciences et mythologies : le regard du peintre sur le végétal
L’exploration du végétal prend une dimension intellectuelle et historique dans les projets qui croisent l’art et la botanique, comme à l’Université de Strasbourg. L’exposition Arbres et mythes illustre cette volonté d’inciter le public à traverser des espaces arborés séculaires, en prenant le temps d’observer les individus et les essences qui les constituent.
L’artiste Jaime Olivares mène depuis une quinzaine d’années une réflexion picturale autour de la représentation subjective du végétal. Pour lui, le regard de peintre se prête à l’interprétation de mythes en lien avec les arbres de l’arborétum. Ses peintures, conçues avec une technique mixte dans un format qui rappelle la verticalité des troncs, s’inspirent de la richesse plastique des ligneux, de leurs rythmes, de leurs formes, de leurs ombres et lumières. En brassant des données botaniques, des histoires mythologiques et des observations artistiques, l’artiste concocte des compositions allégoriques suffisamment concrètes pour que le spectateur puisse les connecter à la réalité visible, tout en lui permettant de voyager dans une rêverie collective.

Cette approche globale, où la science rencontre le mythe, transforme le jardin en un espace de médiation culturelle. Que l'artiste utilise le lierre pour ses qualités formelles, le sel pour ses propriétés chimiques de transformation, ou la peinture pour capturer l'esprit d'un paysage, le végétal demeure une source inépuisable de réenchantement. Il ne s'agit plus seulement de peindre une plante ou de disposer un tableau végétal, mais de créer des passerelles entre notre passé fantasmé et notre avenir, invitant le spectateur à méditer sur la place vitale du vivant au cœur de notre civilisation.