La permaculture est souvent perçue, à tort, comme une simple technique de jardinage héritée des travaux des Australiens Mollison et Holmgren, eux-mêmes inspirés par le paysan japonais Fukuoka. Pourtant, loin d'être un dogme réservé aux espaces cultivés, elle constitue une véritable boussole pour repenser notre existence dans un monde en transition. Louise Browaeys, ingénieure agronome et auteure, propose dans son ouvrage Permaculture au quotidien une approche holistique où cette philosophie devient une corde à douze nœuds permettant de tendre vers un mode de vie plus cohérent et harmonieux.

Les fondements d'une éthique globale
La permaculture repose sur trois éthiques indissociables : prendre soin de la terre, prendre soin de l'humain et partager équitablement en fixant des limites. Dans une société construite en silos qui ne se rencontrent pas, ces principes offrent une structure pour relier le ciel et la terre. Louise Browaeys souligne que nous sommes dans un monde en transition qui nous laisse démunis, mais que si la permaculture a été conceptualisée dans les années 1970, c'est parce qu'elle propose un concept englobant, nourricier et pratique.
L’idée centrale n’est pas de culpabiliser, mais de proposer des pistes concrètes pour appliquer ces principes au quotidien, que ce soit dans la santé, le développement personnel, l'intelligence collective, la communication non violente (CNV), la cuisine ou l'éducation. En acceptant la « descente énergétique » - c’est-à-dire faire pareil ou mieux qu’avant tout en limitant nos prélèvements - nous pouvons transformer cette contrainte en une opportunité de joie profonde.
Observer sans juger : le premier pas vers le changement
Le premier principe, « Observer et interagir », nous incite à observer sans évaluer. C’est le fondement de la communication non violente (CNV) que de séparer jugement et observation ; c’est aussi l’un des piliers de la méditation. Ce n’est pas toujours facile, il faut un peu d’entraînement ! Cette posture d'observateur nous permet de sortir de la monoculture civilisationnelle dénoncée par Claude Levi Strauss, aussi bien dans nos champs que dans nos cœurs.
En apprenant à cultiver notre singularité et notre capacité à discerner, nous devenons capables de naviguer dans une société saturée d’informations. Être attentif aux signaux faibles qui nous poussent en dehors de notre zone de confort permet de faire « campagne contre nous-mêmes », comme dirait Nietzsche. Cela implique de lire des livres qui sortent de nos domaines de prédilection ou de parler avec des inconnus dans les transports en commun.
L'OBSERVATION Première étape du processus CNV
La cuisine comme espace de reconquête et de santé
La manière dont on mange a un impact décisif sur la planète, et notre ventre est mobilisé sur tous les fronts, de l’apéro à la soirée Top Chef. Louise Browaeys décline avec humour, poésie et rigueur scientifique une liste qui va de comment faire ses courses à l’éloge du cru et du pourri dans la cuisine punk. La santé humaine et celle de la planète sont intimement liées, et la permaculture nous offre des outils pour naviguer dans ce domaine.
La lactofermentation, par exemple, est une forme de reconquête de son alimentation : on n’achète que des produits bruts et on les transforme en toute autonomie. En captant l’énergie des micro-organismes qui nous entourent, cette technique permet de multiplier le potentiel nutritif des aliments et de mieux conserver légumes, fruits, céréales, boissons et produits laitiers. C’est une démarche qui s’inscrit dans la lutte contre l’alimentation ultra-transformée, qui constitue l’un des risques principaux pour notre santé.
L'intelligence collective : une énergie inépuisable
Il existe une énergie largement sous-exploitée et pourtant aussi locale qu’inépuisable et renouvelable : c’est l’intelligence. Se réunir pour faire germer les idées, accompagner le déploiement des connaissances de chacun et capitaliser sur la créativité implique de faire sauter de nombreux verrous. Casser les systèmes pyramidaux et libérer la parole sont des étapes essentielles. Le modèle du Vivant est pauvre en flux de matières et d’énergie mais très intense en flux d’informations ; l’idée est de mimer cela.
Dans le domaine de l’intelligence collective, on va d’abord chercher à créer une synergie de groupe. En recueillant l’avis de chacun, on se rend sur une sphère plus émotionnelle qui permet de relier les gens tout en atteignant l’objectif fixé. La conversion d’une entreprise classique vers une entreprise plus agile et libérante prend des années car il faut d’abord « déverrouiller » les individus.
La gestion des ressources et la mouvance zéro déchet
Faire son compost et l’utiliser pour fertiliser ses plantes, son balcon ou son jardin est primordial et à la portée de tous grâce aux différents systèmes existants comme le lombricompost ou les bacs collectifs. C’est toute la mouvance zéro déchet, de plus en plus médiatisée. L’outil mnémotechnique à retenir sont les 5R : refuser, réduire, réutiliser, réparer, recycler.
Avoir avec soi une tasse pour éviter les gobelets jetables, faire ses éponges avec de vieilles chaussettes (tawashi), acheter en vrac, arrêter l’eau en bouteille ou installer des toilettes sèches sont autant de gestes concrets. Toutefois, l'objectif n'est pas de viser une perfection culpabilisatrice, mais de permettre à des millions de personnes de minimiser leurs déchets à leur propre échelle.

Le design global : une vision de long terme
Le principe de design est fondamental en permaculture. L’idée est de se fixer une ligne d’horizon et de cerner les contours d’un projet de manière globale avant d’entrer dans le détail. Louise Browaeys aime faire référence à Marcel Proust dans A la recherche du temps perdu : il est à la fois extraordinaire dans la composition d’ensemble des sept tomes et fait preuve d’une grande minutie dans les détails.
C’est le travail que fait un paysagiste dans un jardin, en pensant d’abord la fécondité globale du paysage avant d’entrer dans le détail des allées, des massifs, des points d’eau. C’est aussi un principe que l’on retrouve dans la démarche de Maria Montessori pour l’éducation : offrir à l’enfant un environnement protecteur, nourricier et riche qui lui permette de développer ses capacités.
La lenteur comme condition de la transformation
On dit que la conversion d’un sol en agriculture bio après sa mort chimique prend trois ans. En réalité, c’est parfois cinq ou dix ans… Gardons cela en tête pour nos conversions humaines ! Pour opérer une véritable conversion vers l’alimentation bio, c’est tout un mode de vie qu’il faut changer, mettre en place de nouvelles façons d’acheter, de cuisiner… Vouloir aller trop vite, c’est courir à l’échec.
Toutes les techniques d’entraide sont en lien avec un principe de lenteur, il en va de même pour l’éducation de l’enfant. Au jardin, c’est sortir de la monoculture pour aller vers un lieu abondant, coloré, résilient et diversifié. La permaculture nous engage à être créatifs face au changement et à transformer les contraintes en opportunités, les petits obstacles en tremplins. C’est l’adage : « ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort ». Dans cette perspective, la transition écologique devient une aventure joyeuse, faite de liens retrouvés avec le monde, avec les autres et avec soi-même.
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