Philippe Jaccottet et le Verger de Cognassier : Une Méditation sur la Nature et l'Écriture

L'œuvre de Philippe Jaccottet se manifeste comme une immersion profonde et sensible dans le monde naturel, une « respiration de la nature » selon certains. Ses écrits, qu'ils soient proses, poésies ou récits, dépeignent avec une grande justesse l'activité cérébrale d'un marcheur en contact avec la nature, captant formes, couleurs, parfums, espaces et lumières. Cette interaction déclenche des émotions intenses et singulières face au paysage, à la vue d'un arbre ou d'un verger, stimulant des réflexions profondes, souvent une (re)visitation de souvenirs et de traces lues, de choses enfouies, de réminiscences artistiques - peintures, musiques. Ces expériences engendrent la surprise de redécouvrir, sous de nouveaux éclairages, des paysages intérieurs que l'on pensait disparus, réapparaissant de manière aussi proche et nette.

Philippe Jaccottet en pleine nature

La Révélation du Cognassier

Dans les terrains vagues où certains ont joué, des souvenirs resurgissent d'une parcelle écartée, un vieux verger abandonné où, au printemps, un immense arbre fleuri laissait une forte impression. Ce n'est que bien plus tard, en l'espace de quelques semaines, en lisant « Cahier de verdure » de Philippe Jaccottet et en regardant « Songe de la lumière » de Victor Erice, que fut identifié cet arbre comme un cognassier. Cette découverte souligne la capacité de l'art à éclairer le vécu personnel et à donner un sens à des expériences passées.

L'écriture de Jaccottet sur sa relation entre nature et écriture est révélatrice : « Je pense quelquefois que si j’écris encore, c’est, ou ce devrait être avant tout pour rassembler les fragments, plus ou moins lumineux et probants, d’une joie dont on serait tenté de croire qu’elle a explosé un jour, il y a longtemps, comme une étoile intérieure, et répandu sa poussière en nous. Qu’un peu de cette poussière s’allume dans un regard, c’est sans doute ce qui nous trouble, nous enchante ou nous égare le plus ; mais c’est, tout bien réfléchi, moins étrange que de surprendre son éclat, ou le reflet de cet éclat fragmenté, dans la nature. » (Extrait de « Le cerisier »).

Philippe Jaccottet sur la poésie (1974)

"Blason vert et blanc" : L'Étrangeté du Cognassier en Fleurs

Le texte consacré à la rencontre de Jaccottet avec le cognassier s'intitule « Blason vert et blanc ». Il y raconte la surprise face à cet arbre, saisissant l'opportunité de cerner l'étrangeté de cette sensation du beau dans la nature. L'auteur y mène une méditation sur l'association du vert et du blanc et entrecroise une description des plus « photographiques », à deux reprises, de cette floraison différente des autres, avec des images, des souvenirs, des musiques : la Vita Nova de Dante, Monteverdi, Don Quichotte, le Gaspard Hauser de Verlaine, Leopardi et l'air de Zerline. Il décrit succinctement, mais de manière explicite et substantielle, ses relations intimes avec ces joyaux d'art, et comment ils vivent en lui.

Un premier extrait sur le cognassier illustre cette particularité : « Je regardais, je m’attardais dans mon souvenir. Cette floraison différait de celles des cerisiers et des amandiers. Elle n’évoquait ni des ailes, ni des essaims, ni de la neige. L’ensemble, fleurs et feuilles, avait quelque chose de plus solide, de plus simple, plus calme ; de plus épais aussi, de plus opaque. Cela ne vivrait ni ne frémissait comme oiseaux avant l’envol ; cela ne semblait pas non plus commencer, naître ou sourdre, comme ce qui serait gros d’une annonce, d’une promesse, d’un avenir. C’était là, simplement. Présent, tranquille, indéniable. Et, bien que cette floraison ne fût guère plus durable que les autres, elle ne donnait au regard, au cœur, nulle impression de fragilité, de fugacité. Sous ces branches-là, dans cette ombre, il n’y avait pas de place pour la mélancolie. »

Un deuxième extrait sur le cognassier continue cette exploration sensorielle : « Il a bien fallu m’approcher de ces arbres. Leurs fleurs blanches, à peine teintée de rose, m’ont fait penser tour à tour à de la cire, à de l’ivoire, à du lait. Étaient-elles des sceaux de cire, des médailles d’ivoire suspendues dans cette chambre verte, dans cette maison tranquille ? » Ces descriptions minutieuses révèlent la capacité de Jaccottet à transformer l'observation d'un détail naturel en une profonde expérience esthétique et méditative.

Fleurs de cognassier, blanches et roses

Le Jardin Poétique de Jaccottet : Un Paysage à Cultiver

Le verger poétique de Jaccottet invite à une réflexion sur la nature du texte lui-même : tout texte ne serait-il qu'un verger à cultiver ? Un paysage à parcourir pour recueillir chaque jour la plus infime offrande de beauté : l'effeuillage discret d'une pivoine, le rose déchirant des nuages sur un fond de montagne violette, la claire assurance d'un paysage de pierres et de landes où s'appuyer le temps d'un poème, comme si rien jamais ne devait cesser d'exister.

Les derniers écrits de Jaccottet nous convient à ce genre de promenade contemplative. De ce jardin secret et patient, métaphore de son travail d'écriture, Jaccottet décline les variations, d'un livre à l'autre : « Aujourd’hui, je dirai seulement de ce jardin que j’y ai vu, d’année en année, la lumière circuler comme un enfant qui jouerait. D’année en année, c’est vrai, je la voyais moins bien, j’avais plus de peine à la suivre, à lui parler. Mais elle jouait toujours sous les feuillages accrus, sans rides, elle, sans cicatrices et sans larmes. Parce qu’elle est entre les choses, elle paraît inaltérable, éternelle même. Et c’est grâce à ces verdures fragiles, à ces jardins changeants, précaires, qu’on la voit. Qu’on y repense un instant entre deux pensées plus sombres ou plus avides. Il faudrait trouver ce qui dirait Dieu, ou du moins une joie suprême. »

Cette scansion de la lumière se décline à travers sa passion des plantes et des fleurs qu'il ne cesse de célébrer en leur fugace splendeur, symbole classique de l'impermanence vénérée en ce qu'elle nous rappelle à notre humaine et précaire condition : « Opulentes, épanouies et légères à la manière de certains nuages (qui ne sont, après tout, que de la pluie encore en ballot, tenue en main) ; de nuages arrêtés, sans s’effilocher, dans les feuilles. Pas plus nuages, néanmoins, que robes déchiffrées : pivoines, et qui se dérobent, qui vous échappent - dans un autre monde, à peine lié au vôtre. (…) Cela se fripe vite, devient vite jaunâtre et mauve comme de vieilles lettres d’amour dans un roman à la Werther. (…) Pourquoi donc y a-t-il des fleurs ? » La fleur, et notamment les iris ou les violettes, est également la manifestation de cette épiphanie de l'être que l'œil du poète tente de capter et de ressaisir dans toute sa fulgurance, telle une tache de couleur sous l'ombre mauve des montagnes : « Questionnant une touffe de violettes découverte en déplaçant du bois. C’est comme si un homme très voûté lisait un livre à même le sol. Les apparitions. C’est de cela que se nourrit la poésie : des prémices. Grâce à elle, il y a moins de répétitions, bien qu’elle dise toujours à peu près la même chose. » (P. [3] du texte source).

Jardin secret avec des fleurs variées

La nature est donc comme un livre à interroger à travers la plus humble de ses apparitions et dans l'univers de Jaccottet, rien ne saurait être insignifiant. La grandeur se situe dans le détail, l'anodin, le quotidien, ce que nous ne savons plus regarder généralement : un vol d'oiseau, la lanterne pourpre d'un Iris, l'argenté d'un ruisseau, une couleur ocre de pierre sèche effritée par le temps, la neige d'un amandier en floraison. Ainsi, si tout peut faire signe, il s'agit de convertir sans cesse cette provision quotidienne d'offrandes, pour tenter de vibrer à l'unisson de ce qui nous entoure et ainsi d'être au plus près de la création : « Takemoto cite, dans La Condition humaine, les propos du peintre Kama, dont le modèle est l’artiste japonais Kondô : « Pour moi, c’est le monde qui compte (…) Le monde est comme les caractères de notre écriture… Tout est signe. Aller du signe à la chose signifiée, c’est approfondir le monde, c’est aller vers Dieu… (…) On peut communier même avec la mort… C’est le plus difficile, mais peut-être est-ce le sens de la vie. »

Philippe Jaccottet sur la poésie (1974)

L'Éternel Balancier : Vie, Mort, Ombre et Lumière

Cette saisie de l'instant, éternisée par le verbe, tente d'occulter l'inévitable : l'inévitable chute des pétales dispersés par le vent froid de l'hiver qui vient tarir à sa source ce pur jaillissement : « Tout tient ensemble, ici, aujourd’hui. Même la buée des premières feuilles ombrageant les berges. Rien ne parle d’exil. Rien ne parle de ruine, même pas les ruines. Rien ne parle de perte, même pas ces eaux fugitives, tellement claires qu’on croit que c’est le ciel lui-même qui les a déléguées jusqu’à nous sur ces degrés de pierre. » (P. [5] du texte source).

Car pour Philippe Jaccottet, vie et mort, ombre et lumière constituent l'éternel balancier qui scandent son œuvre, oscillant sans cesse entre ces deux polarités : « J’ai toujours eu dans l’esprit, sans bien m’en rendre compte, une sorte de balance. Sur un plateau il y avait la douleur, la mort, sur l’autre la beauté de la vie. Le premier portait toujours un poids beaucoup plus lourd, le second, presque rien que d’impondérable. Mais il m’arrivait de croire que l’impondérable pût l’emporter, par moments. » La lumière du paysage reste alors le seul pilier où s'adosser, ainsi que ce témoignage toujours réitéré que constitue l'écrit de ce qui a été à travers le passage du temps comme un relais à transmettre, une ode à la vie, un hommage rendu à ce que Bonnefoy nommait la Présence : « Faites passer », disait la terre elle-même, ce matin-là, de sa voix qui n’en est pas une. Mais quoi encore ? Quelle consigne ? Il faut alors sans cesse pousser la porte du jardin pour recueillir la lumière ou quelques éclats d’être, déchiffrer ces lettres oubliées surgissant de la terre ou du ciel comme autant de petits météores : « Ouvrir, ouvrir toujours - ou aussi longtemps qu’on le pourra. Ce qui s’ouvre à la lumière du ciel : la fleur au ras du sol. Comme de l’obscurité qui s’épanouirait, ainsi que le jour se lève. »

La Poésie comme Exercice Spirituel et Humilité

Dans un livre-hommage au poète P.A. Jourdan, Y. Leclair nous fait découvrir un poète méconnu mais dont l'œuvre confidentielle fut largement appréciée par Bonnefoy et surtout P. Jaccottet qui partageait avec lui à la fois son sens de l'humilité, de la discrétion voire même de l'effacement et un goût ineffable pour la contemplation. Pétri de culture taoïste, Jourdan aime le fragment ou plus encore le koan : cette sorte de minute illuminante saisie par le poème qui transcende le quotidien dans la saisie d'un unique instant. Loin de tout savoir, ayant abandonné aux autres les boursouflures de l'ego, il se contente de peu : arbres, plantes voire même un simple chardon suffisent à son bonheur. Car le miracle est là, dans un quotidien méconnu, que notre regard parfois oublie de voir : « Ici, une herbe, élevée dans la lumière suffit. » Ainsi la nature inspire à Jourdan ses plus beaux textes publiés de façon tout à fait confidentielle, presque comme à regret : « Mais il ne faut pas oublier qu’un arbre, une colline, une fleur peuvent nous offrir des sentences tout aussi fortes. L’écriture est pour lui son bâton de berger. »

À travers la nuit de l'être surgissent parfois quelques éclairs de révélations où étayer son âme pour oublier que l'existence parfois déçoit et que nous dormons trop souvent notre vie, inattentifs à ce miracle quotidien qui se déroule sous nos yeux : « J’ajouterais que l’écriture peut être une canne, un bâton de sourcier plus ou moins courbe qui me permet d’avancer plus dignement, de rendre ma boiterie plus droite, non pas pour me mettre au-dessus de la mêlée, mais pour remettre l’âme debout. Une canne pour marcher en même temps qu’une baguette de sourcier. Car je cherche un forage plus intérieur, quelque chose de plus profond et de plus large. Sinon je me sens à l’étroit dans cette vie ! »

Ainsi, pour Jourdan, la poésie est à l'image de ce jardin perdu dont elle ne nous offre que l'approche à travers quelques éclats ou fragments de lumière sauvés de l'oubli ou de la torpeur. À ce titre, elle constitue une tentative d'entrée sans cesse réitérée pour tenter de susciter un seuil ou un passage vers ce qui nous est depuis toujours dérobé : « Je vous laisse parler de lyrisme. Quant à moi je parle, en-deçà du lyrisme, devant la porte du jardin toujours fermée. Jardin pressenti. » L'écriture s'apparente pour lui à une sorte d'exercice spirituel, « un assouplissement intérieur » chaque jour réitéré pour retrouver le souffle permanent de cette création à la fois humble et souveraine dont son œuvre, à ce jour trop méconnue, porte le clair-obscur en une sorte d'irradiante simplicité. Il reste donc sur les traces d'Y. Leclair, admirateur de Jourdan, un poète qu'il faut redécouvrir.

L'Empreinte Lumineuse de la Poésie Féminine : Odette Désagulier-Berliocchi

« Devant ce paysage allégé, je songe à ces merveilleuses légendes où le peintre disparaît à l’intérieur de son tableau, où il s’en va chevaucher quelque nuage. Ce serait en effet tout naturel de disparaître. » (P. sans numéro, faisant référence à l'idée d'une disparition en lien avec l'art). « …le chemin profond, ignoré, celui que, exilés, nous cherchons toujours et qui conduirait au Jardin des délices. Jardin toujours perdu, parfois retrouvé, paradis des senteurs, quintessence des essences, abécédaire des noms propres, des herbes sauvages, des plantes potagères et ornementales, des herbes aromatiques. »

Certains êtres lumineux passent sans faire de bruit mais leur présence discrète laisse une empreinte inaltérable. Ainsi en va-t-il de l'œuvre d'Odette Désagulier-Berliocchi, qui mériterait d'être redécouverte, tant son empreinte rayonnante fait entendre une voix à la fois singulière et intemporelle. Dans son recueil intitulé Envergure de juin [11] et dans La Mille et deuxième nuit [12], chaque poème saisit sur le vif quelques instants d'être presque parfaits où le temps semble s'arrêter : le rire d'un enfant, la clarté d'une lampe un soir d'hiver, l'épanouissement d'une fleur, une silhouette ressurgissant d'un lointain souvenir. Tous ces moments vécus avec intensité convergent dans une seule et même quête éperdue de lumière.

La rose, symbole poétique

Dans la préface d'Envergure de juin, elle nous livre ainsi son testament poétique : « Pionnier de la lumière pour y bâtir sa cathédrale, le poète, vivifié, exalté par le souffle qui fit éclater la Rose pour un accomplissement surnaturel, le poète subit l’innombrable fascination des éclats de son rêve et se doit de les ressaisir douloureusement pour créer, dans une confiance surhumaine, le vitrail de son œuvre. La fleur par excellence, la Rose, au paroxysme de son épanouissement, s’écartèle. Martyre par amour du beau, le poète voit dans la Rose l’image de son propre consentement à sa destinée, le oui sans condition pour cette mort à lui-même qui le ressuscite en la Parole. (…) C’est seulement en possession de sa vérité la plus haute qu’il peut découvrir celle des autres. Et la liberté des enfants de lumière n’est pas autre chose que d’atteindre, par un effort de plus en plus consenti, au rayonnement le plus efficace. »

Ainsi la poétesse nous fait-elle don de quelques éclats de vie où il s'agit de consentir à toute chose et faire éclore ainsi, à l'image de la rose, l'ivresse d'un parfum et d'une couleur, dont le plein épanouissement a pour corollaire cette acceptation inévitable de la perte et du tarissement que ressuscite cependant indéfiniment la parole, source d'éternité. Nulle amertume en effet dans ces pages frémissantes aussi légères qu'un pétale où se dessine toujours l'ombre d'un tendre sourire ou d'un émerveillement toujours renaissant face à chaque aube nouvelle : « Envergure de Juin, c’est l’élargissement progressif du jour jusqu’au solstice d’été. C’est aussi l’ouverture de l’âme jusqu’à sa plénitude lumineuse. » Capter chaque moment presque indicible où surgit le frémissement d'une grâce furtive, tel semble être le propos incessant d'Odette Désagulier : « Une femme poète médite sur la page où elle vient d’écrire le poème d’un instant parfait. Mais voilà que son silence intérieur éclate soudain en mots enfantins sur un air insolite où d’abord elle ne reconnaît pas son inspiration. Elle les accepte cependant, recomposant sur la page blanche une sorte de ronde-devinette dont elle voudrait saisir le sens qui lui échappe. » De cette poésie à la fois solaire et incandescente surgit, par-delà ombre et tristesse, une affirmation d'espérance sans cesse réitérée, tel un viatique ou un vitrail de lumière traversant le temps.

Le Jardin Jaccottéen : Entre Topos et Topographie Sacrée

Le jardin, indéfiniment modulé dans les proses, les poèmes et les réflexions poétiques de Philippe Jaccottet, se décline toujours au singulier chez ce poète suisse romand connu plutôt comme un « poète du paysage » et moins comme un « poète des jardins ». Le temps est peut-être venu de corriger cette étiquette, car le jardin est loin d'être une présence discrète dans l'œuvre de Jaccottet et une perspective d'ensemble sur celle-ci nous permet d'en mesurer l'importance. Pourtant, si les paysages jaccottéens sont souvent marqués par un pluriel (pour ne mentionner que le titre d'un volume, Paysages avec figures absentes), le jardin de Jaccottet est souvent solitaire - ou, du moins, il est singularisé. Pourquoi ce singulier ? C'est que, au-delà de ses actualisations successives, il porte avec lui le noyau dur d'une mémoire paradisiaque. Proche ou lointain, abandonné ou cultivé, charmant ou sauvage, le jardin rappelle souvent, à Jaccottet, ce Jardin primordial d'où l'on a été chassé.

Le jardin jaccottéen est un topos dans les deux sens du mot : c'est à la fois un lieu, notion que Jaccottet rapproche volontiers de celle du templum naturel, c'est-à-dire d'une enceinte consacrée, et un lieu textuel, devenu chez lui presque un lieu commun. Le motif du jardin traverse toute l'œuvre jaccottéenne, depuis le « jardin de roses » du Requiem (1947), allusion évidente à un imaginaire chrétien de souche médiévale associant la rose à la passion christique et à la pureté de la Vierge Marie, jusqu'au jardin aux « hautes herbes jaunâtres », traversé par un serpent immémorial dans Prose au serpent, l'une des quatorze proses poétiques réunies dans Paysages avec figures absentes (1970). Fulgurantes mais néanmoins présentes, des allusions spirituelles ou mystiques accompagnent les occurrences jaccottéennes du jardin, de même que ses nombreuses notes sur le jardinage et les activités domestiques - nous en glanons au hasard : « Brûleur de feuilles mortes, arracheur de mauvaises herbes, se borner peut-être à cela » ; « On taille les haies, le jardin bleu s’éclaire, et c’est comme si on montait les degrés d’une échelle » ; « L’hiver. Être un homme qui brûle les feuilles mortes, qui arrache la mauvaise herbe, et qui parle contre le vide » ; ou bien : « De menus travaux s’exécutent partout à voix basse, d’un doigt léger, comme dans un atelier de couture ». Et, en 1946, Jaccottet choisit d'abandonner ce qu'il appelle le « faux jardin » ou le « jardin clos » de la Suisse, c'est-à-dire le provincialisme et le conformisme petit-bourgeois de cette Suisse de l'après-guerre, pour s'établir en 1953, après une brève parenthèse parisienne, dans un autre « jardin clos » : à Grignan, dans le sud de la France.

Un jardin clos et ses secrets

Le Jardin Suisse et la Quête du Paradis

Comment interpréter cette obsession jaccottéenne pour les jardins ? S'agit-il d'une spécificité suisse romande dont Jaccottet, malgré les distances qu'il prend par rapport à la Suisse, ne réussira jamais à se débarrasser pour de bon ? Ce qui est certain, c'est que le même motif apparaît aussi chez Gustave Roud, ce poète terrien et reclus qui, de sa ferme à Carrouge, jouera un rôle important dans l'affirmation de la vocation poétique de Jaccottet. De plus, en associant la Suisse à un jardin clos, Jaccottet ne fait rien d'autre que de réactualiser, sous un mode ironique, toute une mythologie nationaliste qui a marqué la fondation de la jeune Confédération helvétique. La géographie alpine a longtemps servi à appuyer un discours identitaire à la fois revendicateur et utopique d'un pays en mal d'être, envisageant l'existence des Alpes non comme une malédiction historique, mais au contraire comme le signe d'une Providence divine qui protège ce territoire et l'investit d'une mission presque sacrée : préserver l'innocence et la pureté d'une société rurale contre les appâts destructeurs de la civilisation corrompue. Associer la Suisse à un jardin a longtemps signifié infuser, dans un imaginaire spatial, une idéologie métaphysique dans laquelle la Suisse était vue comme une nouvelle terre promise. C'est cette vision stéréotypée et réductrice, issue d'un complexe de minorité, qui empêchera longtemps Jaccottet de considérer la montagne autrement que « de loin » comme il l'affirme dans ses « Remarques » accompagnant la réédition, en 1990, du poème Requiem publié en 1947. Or ce besoin de dégager les Alpes des discours mystiques qui les obscurcissent, qu'on ressent déjà chez Gustave Roud, n'est pas loin de l'itinéraire que Jaccottet fait à propos du jardin, allant d'un jardin saturé de symbolisme tel qu'on le retrouve dans ses écrits de jeunesse jusqu'à un jardin de plus en plus épuré, dont les lignes simples et réduites à l'essentiel introduisent non seulement une nouvelle conception en matière d'écologie spatiale, mais aussi une manière novatrice et singulière d'aborder le rôle du poète et sa façon d'habiter le monde - bref, une nouvelle écologie humaine.

Si Jaccottet aime souvent se déguiser en poète-jardinier, encore faut-il mesurer le sens de cette métaphore à l'aune de son imaginaire horticole. Irrigué par des traditions multiples provenant de différentes aires culturelles, celui-ci met en avant une vision du jardin conçu comme un espace de contemplation et de thérapeutique spirituelle. Dans les écrits de jeunesse, il est surtout rempli d'allusions chrétiennes récupérant des réminiscences paradisiaques, que la lucidité sombre du poète empêche pourtant de considérer autrement que sous une loupe mélancolique, avec la conscience de la distance irrémédiable qui l'en sépare. À plusieurs reprises, Jaccottet reprend une idée qu'il emprunte aux Romantiques allemands, en particulier à Novalis, et qu'il cite avec une insistance qui semble révéler un programme poétique. Le Paradis est dispersé sur toute la terre, c’est pourquoi nous ne le reconnaissons plus. Il faut réunir ses traits épars.

Plus d'une fois, Jaccottet ne se privera pas de noter son impression paradisiaque au contact de ce qu'il voit au cours de ses promenades. Ce qu'il retient en particulier du Principe de la poésie de Poe, cité par Baudelaire, c'est précisément une remarque sur la nostalgie du Paradis perdu suscitée par la lecture d'un poème : « […] l’émotion particulière suscitée par le poème, joie et tristesse mêlées, tiendrait au fait que celui-ci nous rappelle à la fois que quelque chose comme le Paradis existe et que nous en avons été chassés ». L'éclat du soleil du matin « dans ces jardins, ces prairies, au pied de ces montagnes » fait s'élever dans l'esprit du poète une « impression irrésistiblement paradisiaque, on ne saurait préciser pourquoi ». Maintenant encore (et pourtant les années auraient dû m'user), il m'arrive de retrouver aussi intense le sentiment qui me vint au commencement, et qui se traduisit aussitôt en moi par le mot : « paradis ».

Ruine et Fragmentation : L'Antipode du Paradis

Au pôle opposé du Paradis se situe la ruine. C'est sous les auspices de telles ruines, à la fois spatiales et discursives, que les débuts de La Semaison sont placés, où les notes en prose coexistent avec des tentatives poétiques que les scrupules du poète font aussitôt avorter ; la poésie apparaît comme une sorte de paradis ou d'idéal d'écriture, un état de pureté et de jouissance discursives qu'on ne saurait contempler que sous la forme d'un projet jamais accompli ou d'une nostalgie d'un privilège définitivement perdu (quoi de plus équivalent à la ruine que la forme fragmentaire…). La première Semaison offre d'innombrables exemples d'une réflexion systématique sur les ruines. Églises en ruines, monuments dégradés, cimetières abandonnés, maisons délabrées, bois pourri, mouvement brownien à emporter tous les objets : la dégradation des formes humaines soutient une pensée de la trace, incrédule à l'égard du projet unificateur romantique qui réactualiserait, dans un à-venir certain, le Paradis sur la terre. Si les études jaccottéennes aiment citer cette phrase de Novalis, devenue le texte phare de Roud et une citation fréquente dans les pages de Jaccottet, il faudrait s'interroger sur la raison pour laquelle d'autres citations de Novalis ne font pas office de références électives. Plutôt qu'une compétition sportive, la poésie n'est-elle pas un acheminement toujours recommencé vers l'intérieur de soi ? Novalis écrit dans Blütenstaub, fragment 32 : « Nous sommes chargés de mission : appelés à former la terre. » Au moins, à mettre un peu d'ordre dans notre chaos intérieur.

Philippe Jaccottet sur la poésie (1974)

La référence à Novalis est un bon indicateur de ce qui rapproche Jaccottet des Romantiques, tout en le tenant à l'écart de leurs prétentions démiurgiques. L'attention prêtée au réel, l'idée d'une mission supérieure qui élève le sujet poétique à la hauteur d'une figure plus ou moins élective, l'archéologie du sacré enfoui dans le quotidien banal et désacralisé ne pouvaient pas laisser Jaccottet indifférent. Mais le commentaire dont Jaccottet assortit cette dernière citation de Novalis sur la « mission » poétique insiste sur la différence qui sépare le programme romantique des possibilités de la poésie contemporaine, pour laquelle le messianisme militant et (re)créateur des Romantiques se dissout dans la structure affaiblie du « ménage » spirituel (« mettre un peu d’ordre dans notre chaos intérieur »).

L'« Autre État » et la Quête d'Ulrich

Évoquée par Jaccottet dans un essai publié dans le recueil Éléments d'un songe (1961), la quête du « royaume millénaire » poursuivie par Ulrich, le protagoniste du roman de Robert Musil, L'Homme sans qualités, se superpose d'une certaine manière à la quête de ce paradis dispersé sur la terre, poursuivie par Jaccottet. Cette quête à accents messianiques est placée tout d'abord dans l'espace clos et circulaire d'une île, dont l'isolement souligne sa différence par rapport à l'espace européen et sa valeur utopique. Après l'échec de cette première tentative de recréer le paradis originel, Ulrich et sa sœur, Agathe, se réfugieront dans le jardin de leur maison. Dans ce jardin pour la première fois peut-être contemplé par Ulrich, où les fleurs blanches des arbres fruitiers, en se fanant, semblent célébrer à la fois une fête et des funérailles, comme si la mort était devenue une clarté, ce n'est pas seulement des fantoches de l'Action parallèle que le frère et la sœur se détachent ; ni seulement de l'idéalisme européen, de la Vienne de 1913, d'une morale sclérosée, d'un art agonisant ; c'est bien, progressivement, de l'espace et du temps. « Désormais, le livre tourne autour de cette lumière désirée, et ne progresse plus. »

Illustration du jardin dans L'Homme sans qualités

À l'époque de l'écriture du recueil, Jaccottet est en train d'achever sa traduction du roman L'Homme sans qualités : mi-critique, mi-poétique, le premier essai des Éléments d'un songe reconnaît la valeur emblématique de ce roman pour avoir donné un aperçu mélancolique de la crise et de la décadence de cette civilisation de la modernité, personnifiée par l'Empire austro-hongrois. Pourtant, Jaccottet ne s'attarde pas longtemps sur la contemplation « d’une catastrophe dont les causes furent d’abord dans l’esprit ». Il préfère se tourner vers la deuxième partie du roman, qui correspond à une ample méditation de Musil sur l'« autre état » auquel Ulrich aspire. Qu'est-ce qu'on doit comprendre par cet « autre état » ? Empruntée aux mystiques allemands, plus probablement à Maître Eckhart qu'Ulrich se plaît à lire, cette conception d'un « autre état » suppose la révélation épiphanique d'un sens supérieur à l'intérieur d'un monde soumis à la dégradation, l'intuition irrationnelle d'un ordre invisible qui se soustrait à cette même dégradation et à l'entropie, donnant en même temps le sentiment d'une vie pleinement vécue où chaque chose et chaque être trouveraient leur place et leur signification.

L'échec des protagonistes d'accéder à cet « autre état » place la fin du roman dans une impasse. Pareil au « royaume millénaire », l'« autre état » reste une utopie. Les conversations sur la « pure lumière » qu'Ulrich a avec sa sœur dans le jardin de leur hôtel particulier ne peuvent pas empêcher les fleurs de se faner, ni l'Histoire de s'interposer brutalement pour mettre un terme à leur aventure. La présence absente de l'Histoire est symbolisée, dans le roman de Musil, par la « grille du jardin » dont les trous minent l'autarcie du jardin. De l'autre côté de ce dernier, « le mouvement de l’histoire se soucie peu de ce jardin, de l’immobile méditation qui s’y éternise, des cercles de l’amour séraphique ». Comme dans le cas de la reprise jaccottéenne de la citation novalésienne, la récupération du paradis est conçue plutôt avec scepticisme. Sa valeur reste pour autant intacte car son souvenir projette une lumière nouvelle sur le sens de la vie et de la mort, permettant aux deux héros de transcender les dualités et d'entrevoir une issue possible à la dégradation universelle. Elle consiste dans une acceptation de la mort et de l'échec avec le sentiment que, au cœur de cet exil et de la mort même, le monde cache un trajet qui prolonge celui de l'histoire, le creusant à l'infini. Il s'agit désormais de rester fidèle non plus à des théories mais à des indices fuyants offerts par le monde réel et de garder, en l'absence de tout système de croyances fermes, l'intuition de cette plénitude perdue qui se révèle à travers des bribes ou des « étincelles fuyantes ». Ce sont elles qui, éclairant le chemin pendant un instant furtif pour le laisser ensuite dans l'obscurité, empêchent de s'égarer à jamais et de sombrer dans le nihilisme le plus noir.

Crise Poétique et Poétique des Reflets

Il faut dire qu'à la même époque, Jaccottet traverse une crise poétique dont les traces transparaissent tant dans le silence qui sépare le recueil L'Ignorant (1957) de Airs (1967), que dans le sombre portrait du maître déchu de L'Obscurité (1961), le seul roman de Jaccottet. La solution à adopter alors devant l'échec des utopies ne serait plus de refuser le temps et de croire à la possibilité - poétique ou tout simplement humaine - de refaire le paradis sur la terre, mais de travailler à l'intérieur de l'histoire et, de là, récupérer les traces évanescentes de ce même paradis, dispersées à la manière d'un miroir brisé. Cette conviction conduira à une poétique des reflets et des analogies qu'on pourrait rapprocher, jusqu'à un certain point, de celle de la poésie symboliste, pour ce qui est peut-être de cette conception d'une nature vue comme un espace sacré, possédant son architecture codifiée et son langage chiffré. Il est vrai que, chez Jaccottet aussi, l'acte d'élection fait d'un simple site naturel un lieu, c'est-à-dire une topographie consacrée, mais les rapprochements s'arrêtent là. C'est ce qui sépare peut-être l'entreprise poétique de Jaccottet de celle d'un Baudelaire : le refus de l'évasion dans un espace compensatoire au profit de l'acceptation, grave et sereine, de la réalité quotidienne. C'est prendre le parti du jardin éclairé par le soleil de l'après-midi plutôt que de s'échapper dans le labyrinthe narcissique de la forêt obscure.

Philippe Jaccottet sur la poésie (1974)

La redécouverte du paradis consiste ainsi, selon le poète, à une rencontre avec le concret et le vécu, comme il l'expliquait dans un entretien : « Je constate que je ne suis capable d’écrire que sur du concret et sur du vécu. » Et indéniablement, de procurer à son lecteur cette émotion que l'on nomme poésie.

"À Travers un Verger" : Une Rêverie Intimiste

Les éditions Fata Morgana, avec leur esthétique particulière - feuilles à découper au couteau, couverture à la texture unique et sobriété de la présentation - offrent un écrin singulier aux textes de Jaccottet. Dans À travers un verger, dès les premières lignes, une atmosphère intimiste marque le lecteur. Malgré l'absence de description scrupuleuse d'un verger d'amandiers, le lecteur est invité à une promenade aux côtés de l'auteur, pensant à voix haute. On plonge aisément dans les réflexions que Philippe Jaccottet livre, une impression qui accompagne le lecteur tout au long de l'ouvrage.

Qu'est-ce véritablement comme livre ? Ce n'est pas un simple texte poétique en prose, ni un art poétique, et encore moins une de ces confessions-autobiographies dont l'époque est abreuvée. C'est bien plus subtil, aussi indéfinissable que les dessins qui, loin d'illustrer le texte, le complètent. Une rêverie, peut-être, mais loin de celles de Rousseau. Une rêverie où les mots, la mort et quelques arbres tiennent lieu de personnages autant que de décor. Un songe où l'on profite du temps dérobé pour penser le poète et son statut : « Poètes, ne faisons-nous pareillement que dresser des roues de plumes ? Pour la seule survie de l’esprit ou rien que pour une gloire inutile ? »

Couverture d'un livre des éditions Fata Morgana

On y découvre plutôt l'humilité des limites avouées, de la conscience affûtée par les livres passés et qui « admire l’écrivain qui sait dire les jours quelconques […] parce qu’il paraît plus proche d’une « vérité » entrevue, pressentie. » Au détour d'une page, le lecteur s'enivre d'une formule presque magique. Oh, rien d'alchimique, ni de rimbaldien. Simplement une phrase qui sonne juste et tournoie quelques instants dans l'esprit, s'y fixe et nous attache aux pouvoirs du verbe. Nostalgie de la puissance évocatoire aujourd'hui perdue : « Il fut un temps où de simples mots auraient suffi à dire cela. Ces mots nous en disposons encore, mais ils n’ont plus ce pouvoir. »

Enfin, décortiquer le texte ne suffit pas à en rendre les impressions qu'il dégage. Que les réfractaires et les sceptiques se rassurent, on ne plonge pas ici dans un abîme de complexité et de formules magiques inaccessibles, au sens hermético-voilé perceptible par quelques rares élus. Tout le cheminement se dévoile au plus juste. Le mot ne se déracine pas de la chose à dire, il n'anticipe pas sur l'expérience à rendre. Le mot précède, au plus juste, et accompagne l'image, pour y adhérer au plus près. À n'en point douter, on reconnaît là l'exigence de vérité criante. Se détacher du sens, c'est perdre son propre sens.

« Je voulais seulement interroger un verger et le visage entrevu plus tard au travers. Interroger. Et partager la question autant que les questions qu’elle apporte. » À travers un verger n'a rien de l'exercice dément de justification, et moins encore de revendication. Il invite à la méditation, à se pencher sur soi, partant d'un lieu, pour se percevoir et se découvrir. C'est un beau texte, simple et parlant, qui ne se dissimule pas derrière des aphorismes imperceptibles. À travers un verger fut initialement publié en 2000 chez Gallimard, accompagné de Les cormorans ; et de, Beauregard. Simplement le texte est daté de mai 1971 à janvier 1974.

Philippe Jaccottet sur la poésie (1974)

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