Pierre Rivière et la semence paysanne : Entre tragédie historique et résilience agricole

L’histoire humaine est tissée de fils disparates qui, lorsqu’on les observe sous un angle transversal, révèlent des logiques profondes de domination, d’identité et de survie. D'un côté, le cas tragique du parricide Pierre Rivière, analysé par Michel Foucault, nous plonge dans les méandres de la psyché paysanne du XIXe siècle. De l’autre, le mouvement contemporain des semences paysannes illustre une tentative de réappropriation du vivant par les agriculteurs. Bien que séparés par deux siècles, ces deux sujets partagent un ancrage commun : la terre, le milieu rural et la lutte pour l'autonomie face aux structures établies.

Paysage du bocage normand, évocation du cadre de vie de Pierre Rivière en 1835

Le cas Pierre Rivière : Une tragédie au cœur du bocage normand

Le 3 juin 1835, au lieu-dit de La Fauctrie dans la commune d’Aunay-sur-Odon, en plein bocage normand, un jeune homme de 20 ans, Pierre Rivière, paysan et fils de paysan, tue à coups de serpe sa mère enceinte de six mois, sa sœur Victoire et son frère Jules. Pierre Rivière est né le 24 janvier 1815, à Courvaudon, près d’Aunay-sur-Odon. C’est l’aîné d’une fratrie de six enfants, deux filles (Victoire et Aimée), et quatre garçons (Pierre, Prosper, Jean et Jules). À la date du drame, le 3 juin 1835, à la suite d’une décision de justice, la famille vit au hameau de la Faucterie, à Aunay-sur-Odon, sur les terres du père, dans deux maisons séparées.

Les époux Rivière se sont mariés en 1813. Un mariage arrangé qui évitera à Rivière d’être enrôlé dans l’armée napoléonienne. Le couple se déchire, Victoire refuse de vivre avec son mari et reste chez ses parents, à Courvaudon. Des enfants naissent, la mère choisit qui vit avec elle et qui rejoint le père. Le 3 juin 1835, Pierre profite de l’absence de son père pour aller massacrer, chez eux, à coups de serpe, sa mère, enceinte de six mois, sa sœur, et son frère. Transféré à Vire, il y est incarcéré. Jugé à Caen, il est condamné à mort. Sa grâce est demandée au roi Louis-Philippe. « J’ai délivré mon père de tous ses embarras. »

Ce fait-divers, à la fois tragique et banal, tombera rapidement dans l’oubli. Mais dans les années 1970, le cas Pierre Rivière va resurgir, exhumé par un philosophe qui alors étudie l’histoire des rapports entre psychiatrie et justice pénale : Michel Foucault. Si le célèbre professeur au Collège de France s’intéresse à Pierre Rivière, c’est que le jeune parricide, en prison, avait écrit son histoire. Ce texte d’une étonnante qualité littéraire, que Michel Foucault fera publier, deviendra un best-seller avant d’inspirer le théâtre et le cinéma. Un texte, surgi du néant de l’histoire, qui débute par ces mots terribles : « Moi, Pierre Rivière, ayant égorgé ma mère, ma sœur et mon frère… ».

La construction d’un destin : L’homme, le paysan, l’écrivain

« Moi, Pierre Rivière, ayant égorgé ma mère, ma sœur et mon frère… » Ainsi commence le mémoire du paysan Pierre Rivière, rédigé à Vire après son arrestation en 1835, où il écrit les motifs qui l’ont conduit à son geste funeste. Il raconte d’abord avec force détails la vie conflictuelle de ses parents pendant leur mariage. Puis il explique comment est né son désir de commettre le crime, son état d’esprit après son acte.

L’entourage le traite comme un idiot, un imbécile alors qu’il a beaucoup lu, a un appétit de connaissances, une mémoire prodigieuse. Il a sans doute des aptitudes intellectuelles surdéveloppées, sans oublier le dédoublement de sa personnalité. Camille Azaïs, autrice et critique d’art, a écrit une fiction sur Pierre Rivière qui a pour titre « Pierre Rivière, paysan, parricide, écrivain ». « L’histoire s’est passée près de Saint-Jean-le-Blanc, où je suis installée depuis trois ans. J’ai beaucoup d’intérêt pour le monde paysan d’aujourd’hui, son environnement. J’ai eu envie d’écrire une fiction pour faire revivre cette histoire forte du XIXe siècle. Pour m’y préparer, j’ai lu le mémoire de Pierre Rivière dans la publication de Michel Foucault parue en 1973. J’ai vu le film de René Allio, sorti en 1976. Tout est devenu lumineux en découvrant l’étude des sociétés rurales par l’ethnologue Daniel Fabre. »

Quand l’homme devient objet de savoir, la réflexion de Michel Foucault | INA Culture

Les semences paysannes : Une reconquête de l'autonomie

Si le monde de Pierre Rivière était celui d’une paysannerie corsetée par les structures sociales et les arrangements familiaux, le monde paysan contemporain cherche, lui, à s’émanciper des structures industrielles. « Il y a 10 000 ans, le paysan était le premier sélectionneur de graines. Puis, on a créé le métier de semencier et le paysan a été dépossédé, après guerre, de cette partie de l’activité de la ferme », rappelle Véronique Chable, agronome et chercheuse à l’Inrae.

Près de Rennes, un maraîcher bio crée ses propres semences, une pratique longtemps abandonnée à l'industrie, mais qui gagne du terrain chez les producteurs bio, désireux de développer des maisons de semences paysannes. « Quand on est agriculteur bio, on a à disposition des semences hybrides sélectionnées par l'industrie pour produire plus et résister aux maladies, mais qu'on ne peut pas replanter. Moi, j'ai décidé de produire mes propres semences parce qu'elles permettent d'avoir des variétés qui s'adaptent à mon milieu et ont de meilleures qualités gustatives, tout en étant complètement indépendant », explique Jean-Martial Morel.

La biodiversité cultivée comme outil de résilience

L'Ifoam (Fédération internationale des mouvements d'agriculture biologique) définit l'agriculture biologique comme « un système de production qui maintient et améliore la santé des sols, des écosystèmes et des personnes ». Les semences sont le cœur du bio, qui est une agriculture basée sur les terroirs. On a besoin d'une diversité des semences parce que chaque terroir est différent. Si on prend des plantes qui sont toutes pareilles et qu'on les met en bio sans engrais ni pesticides, ça marche moins bien.

Schéma illustrant la différence entre semences hybrides industrielles et semences paysannes adaptées aux terroirs

Le développement de la diversité dans les champs est également l'une des clés pour lutter contre le changement climatique. « Des plantes homogènes seront moins résistantes aux maladies ou aux événements climatiques », observe la chercheuse Véronique Chable. Les progrès récents des biotechnologiques avec le développement de la mutagenèse, « nouvelle technique de sélection » qui permet de modifier le génome des plantes sans insertion de gène étranger, inquiètent aussi les producteurs bio, certains y voyant des « OGM cachés ». Les biotechnologies sont souvent basées sur des stress majeurs pour dévier les plantes de leur processus naturel, comme des décharges électriques, des rayonnements Gamma pour faire de la mutation ou des produits chimiques pour multiplier le nombre de chromosomes.

Vers une nouvelle culture écrite et agraire

Le Réseau Semences Paysannes (RSP) regroupe principalement les organisations bio et paysannes nationales, des associations de préservation et de renouvellement de la biodiversité cultivée, des associations de producteurs, des artisans-semencier et des ONG. Voyageant depuis le Néolithique jusqu'à nous, la graine a été le principal vecteur de diffusion et d'adaptation de l'ensemble des plantes nourricières actuelles.

Cette question de la transmission, qu'elle soit celle d'un mémoire écrit en prison ou celle du patrimoine génétique d'une graine, reste centrale. Philippe Artières, historien et directeur de recherche au CNRS, souligne l'importance de ces traces écrites et sociales. La culture écrite contemporaine, tout comme la culture agraire, doit être documentée pour ne pas disparaître. Le projet consiste à réintroduire, évaluer et diffuser des orges anciennes et paysannes en Hauts-de-France, témoignant d'une volonté de prendre en compte les spécificités agronomiques des fermes dans le programme de sélection participative.

En définitive, le pont entre le parricide du XIXe siècle et la semence du XXIe siècle réside dans cette capacité humaine à vouloir reprendre le contrôle sur son récit, qu'il s'agisse de justifier un acte atroce par l'écriture ou de justifier une pratique agricole par la sélection génétique. Le paysan, qu'il soit Rivière ou Morel, demeure une figure centrale, tour à tour tragique, asservie ou en quête d'une nouvelle liberté.

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