
L'économie circulaire, un modèle visant à limiter la consommation et le gaspillage des ressources ainsi que la production de déchets, prend de plus en plus d'ampleur. Dans ce contexte, la valorisation des déchets coquilliers, une ressource abondante et souvent sous-exploitée, représente une innovation majeure pour l'industrie des matériaux. En France, la quantité de coquillages jetée chaque année est estimée à 250 000 tonnes, avec une croissance exponentielle. Face à ce constat environnemental, des entreprises pionnières développent des solutions audacieuses, transformant ces "déchets" en matériaux de construction performants et esthétiques, notamment pour des plans de travail. L'histoire de cette innovation est celle d'une prise de conscience et d'une ingéniosité collective, s'inspirant parfois de pratiques ancestrales pour concevoir l'avenir.
Une prise de conscience environnementale et une inspiration historique
L'idée de réutiliser les coquillages n'est pas nouvelle, mais son industrialisation est une démarche récente et ambitieuse. L'un des déclencheurs de cette révolution est la rencontre de trois amis d'enfance de Saint-Brieuc : Camille Callenec, Tanguy Blévin et Théo Joy. C'est pendant le premier confinement que Tanguy, alors chez son frère, grossiste en produits de la mer et ostréiculteur, a pris conscience de la quantité phénoménale de déchets coquillés générée par l'activité. Il a également découvert que son frère devait payer pour que ces déchets soient retraités. En se renseignant, l'équipe a réalisé que ces coquillages étaient majoritairement enfouis ou incinérés. Cependant, comme le souligne Camille Callenec, CEO d'Ostréa, "incinéré, un minéral, ça n'a pas trop de sens."
L'inspiration pour l'incorporation de coquillages dans des matériaux de construction est venue d'observations historiques. Théo Joy, Directeur technique d'Ostréa, explique : "La première chose qui m'a fait penser à incorporer des coquillages dans un matériau, ce sont les bunkers autour des plages. Ce sont des bétons qui ont été faits avec ce qu'il y avait autour. Donc on retrouve des coquilles Saint-Jacques, on retrouve des bétons dans lesquels il va y avoir des coquillages. Ces bétons-là ont 70, presque 100 ans. Et c'est incroyable que ça soit encore là !" Cette résilience de matériaux anciens, fabriqués avec des ressources locales, a servi de modèle pour le développement de nouveaux bétons enrichis de coquillages.
Des coquilles d’huîtres pour concevoir un béton résistant et durable | Nature = Futur !
Le processus de transformation : du déchet à la matière première
La transformation des coquillages en matériau de construction est un processus méticuleux et innovant. L'entreprise bretonne Ostréa, basée à Thorigné-Fouillard, est un acteur clé de cette filière. Selon Théo Joy, "ici dans la partie stockage des matières premières, nous recevons des big bags remplis de coquillages déjà broyés, nettoyés et hygiénisés. On est sur de l'huître, c'est ce qu'on appelle la fine granulométrie." L'objectif est de créer un matériau le plus dense possible en optimisant la composition des granulométries pour obtenir une courbe granulométrique régulière, permettant ainsi d'intégrer un maximum de coquillages dans un mètre cube.
Le matériau produit par Ostréa est à base de ciment blanc et de coquillages. Les ingrédients sont mélangés pour créer une pâte de béton frais, plus ou moins visqueuse, qui est ensuite coulée dans des moules. Une fois le béton durci, il est démoulé et peut être usiné. Les plaques produites par Ostréa, notamment celles fabriquées à partir de coquilles Saint-Jacques blanches, mesurent 3,5 mètres par 1,50 mètre et sont destinées à des revêtements de sol ou des plans de travail de cuisine, avant d'être envoyées chez les marbriers.
L'engagement d'Ostréa envers l'économie circulaire est profond. Camille Callenec précise que "la vision de l'entreprise, c'est de démontrer que l'économie circulaire peut être industrialisée et être l'avenir des matériaux." Entre 2020 et 2022, un travail de recherche intensif a été mené pour développer la chimie et la production du matériau, garantissant des caractéristiques environnementales performantes tout en répondant aux exigences techniques du marché. Sans révéler la composition exacte, le matériau contient environ 60% de coquillages, des minéraux, des fibres végétales et de l'eau, formant une pâte qui, après immersion dans l'eau pendant une vingtaine de jours, devient un matériau extrêmement résistant adapté à diverses applications.

Applications et avantages du béton de coquillages
Le béton de coquillages offre un large éventail d'applications, allant des plans de travail aux revêtements de sol, en passant par le mobilier et des structures de génie civil. La société Lacoste Agencement, installée entre Bordeaux et Arcachon, propose par exemple la fabrication sur mesure de plans de travail en béton d'huître, un matériau unique et innovant, idéal pour sublimer les cuisines, salles de bains et espaces professionnels. Ce béton minéral enrichi de coquilles d'huîtres broyées incarne l'élégance brute et l'authenticité, en parfaite harmonie avec l'esprit du bassin d'Arcachon.
Au-delà de l'esthétique, le béton de coquillages présente des performances comparables à celles de la pierre naturelle. Fabriqué sans cuisson ni résine, il allie résistance et respect de l'environnement, étant insensible aux UV, à la chaleur, aux chocs et aux taches. Ces propriétés en font un matériau durable et adapté à des usages intenses.
Des coquilles d’huîtres pour concevoir un béton résistant et durable | Nature = Futur !
L'approche de David Grégoire et la valorisation des nacres du Fenua
L'innovation dans l'utilisation des coquillages ne se limite pas aux huîtres et Saint-Jacques métropolitaines. David Grégoire, professeur à l'université de Pau, mène des travaux de recherche sur la valorisation des coquilles de nacre issues de l'activité perlicole en Polynésie française. Ces nacres, souvent abîmées, "piquées", ou en morceaux, sont impropres à la commercialisation et représentent un gisement de déchets considérable.
Depuis 2018, le professeur Grégoire et ses équipes travaillent à des formules pour intégrer ces nacres dans des matériaux cimentaires. Un chantier pilote sur la Dune du Pilat, inauguré en juin 2023, a permis de démontrer la faisabilité de ce béton pour des structures de génie civil comme des cheminements piétons. En optimisant le broyage et les formulations, ces déchets de nacre peuvent remplacer jusqu'à 100% du squelette granulaire initial (souvent composé de graviers), tout en assurant performances, multifonctionnalités et un faible coût environnemental.
L'enjeu en Polynésie française est d'autant plus important que ces gisements de nacres abîmées dans les atolls pourraient servir à la fabrication de bétons biosourcés, répondant aux forts besoins en construction de routes, voies de communication et murets de protection. À terme, avec l'aval des organismes de certification, ces matériaux pourraient même être utilisés pour la construction de maisons ou d'aménagements collectifs, réduisant ainsi l'acheminement coûteux de matériaux depuis Tahiti vers les îles. La collaboration entre l'équipe de David Grégoire et la DRM vise à définir une formulation permettant d'utiliser les formidables propriétés mécaniques des nacres locales dans la conception de bétons biosourcés fabriqués directement dans les atolls.
L'économie circulaire en action : un modèle pour d'autres déchets
Le principe de fabrication du béton de coquillages est relativement simple : les coquilles vides sont concassées et incorporées au béton. Plus leur forme est irrégulière et aplatie, plus le matériau est poreux. Elles remplacent ainsi 30 à 50% du granulat, dont l'extraction est traditionnellement un procédé lourd en dépenses énergétiques et en ressources. Cette approche illustre parfaitement les principes de l'économie circulaire.

L'économie circulaire ne se limite pas aux coquillages. Elle vise à transformer la perception des "déchets" en "ressources". Un autre exemple significatif est la valorisation des pneus usagés. Jusqu'à récemment, il n'existait pas de réelle filière de valorisation pour les pneus crevés ou laminés en Polynésie française. Ces pneus finissaient souvent au fond du lagon, servaient de combustible, ou s'accumulaient au centre d'enfouissement technique (CET) de Paihoro.
Pour faire face à cette "montagne de pneus grandissante", le syndicat Fenua Ma a lancé un appel d'offres, remporté par la société Enviropol, qui exploite un broyeur à pneus sur site. Ce nouvel outil permet de transformer le broyat de caoutchouc, de ferraille et de tissu en un matériau utilisable en remplacement du gravier pour des travaux de remblaiement, de soutènement, de comblement ou de drainage, à l'image de la filière de recyclage du verre.
Ces initiatives, qu'il s'agisse des coquillages ou des pneus, sont des exemples concrets de la transition vers un modèle économique plus circulaire, où les "déchets" du passé deviennent les "ressources" de l'avenir.
Les perspectives d'industrialisation et de croissance
L'ambition des entreprises comme Ostréa est de passer du laboratoire à l'échelle industrielle européenne. Camille Callenec explique : "on a comme ambition de devenir des industriels du monde des matériaux et cette ambition impose d'aller assez vite. On était en laboratoire il y a quatre ans, on était dans un petit atelier de fabrication il y a deux ans et maintenant on est dans un démonstrateur industriel de 6 000 m²." L'objectif est de maximiser ce démonstrateur pour créer une usine de taille européenne dans 3-4 ans, capable de produire 500 000 à 1 million de mètres carrés par an.
Cette croissance s'accompagne d'un recrutement continu : "Tous les ans on recrute et on recrute de plus en plus puisqu'on était 4-5, et qu'on est 25. L'idée est de continuer à recruter avec l'augmentation de l'activité." En 2025, Ostréa a déjà recyclé plus de 2 000 tonnes de coquillages, et avec les fêtes de fin d'année, ils anticipent une augmentation de la matière première disponible.
L'aspect financier est également un point crucial pour l'adoption de ces nouveaux matériaux. Ostréa a beaucoup travaillé sur la partie prix. Comme l'explique Camille Callenec, "on savait qu’avoir un produit avec un avantage environnemental et des mêmes caractéristiques techniques, c'était un avantage pour un client, mais à condition que le prix ne soit pas premium. Notre prix de vente, en fait, il est similaire à une pierre classique ou à même une pierre composite comme de la céramique ou du quartz." Si le béton de coquillages peut être plus cher qu'un plan de travail en mélaminé, il se positionne sur le même segment de prix que des matériaux haut de gamme comme la pierre naturelle ou la céramique, offrant ainsi une alternative éco-responsable sans surcoût significatif pour une clientèle soucieuse de l'environnement et de la qualité.
