L'art du bonsaï ne se limite pas à la culture d'un arbre en pot ; il s'agit d'une quête d'harmonie, de représentation de la nature et de capture de l'essence du temps. Ajouter un rouleau, ou dans ce cas une plante d’accompagnement à la composition, est fait pour accompagner l’arbre et créer un sentiment d’harmonie. Cette pratique, profondément ancrée dans la tradition japonaise, permet d'élever une simple exposition au rang d'œuvre d'art totale, où chaque élément dialogue avec les autres pour raconter une histoire saisonnière.

Définition et distinction : Kusamono et Shitakusa
Le terme japonais "Kusamono", désigne une plante herbacée, placée dans un pot, cultivée pour elle-même. On la placera dans le tokonoma en tant qu'objet principal de la présentation, où elle pourra être accompagnée d'un rouleau (Kakemono ou Kakejiku). Le Kusamono a pour fonction de ravir les yeux de l’observateur. Le Kusomono consiste en la culture et la formation d'une plante "pérenne" ou vivace en pot. A l'image du bonsaï avec lequel elle a beaucoup de relations, elle se cultive, se taille, se rempote, s'entretient.
Cependant, ce même Kusamono, présenté avec un bonsaï, devient alors Shitakusa, plante d’accompagnement ou plante d’accent. Sa fonction sera la même, elle représentera la saison ou l’instant présent, mais aura aussi un lien étroit avec l’arbre. Elle devra représenter son habitat naturel. Les plantes d’accompagnement, aussi appelées shitakusa, sont régulièrement employées dans les expositions de shohin. Une plante d’accompagnement adaptée est belle en soi, mais ne doit pas devenir l’élément dominant de la composition en trois parties du Tokonoma.
L'importance de la saisonnalité
La Saison est le cœur battant de cette pratique : la plante d’accompagnement doit évoquer la saison actuelle. Ainsi, il est tentant d’utiliser des plantes en jouant avec la couleur des feuilles et la présence de fruits ou de fleurs. Le but principal est la présentation de la saison ou de l’évènement du moment où l’on crée cette présentation.
Traditionnellement, il vaut mieux en effet éviter les fleurs ou les couleurs panachées des feuilles qui risquent de distraire le spectateur de la contemplation de l’arbre. Tout spécialement avec des arbres vieux et vénérables, la simplicité et l’humilité sont de mise pour obliger à observer très précisément chaque détail de l’arbre. Si aujourd’hui dans les expositions beaucoup de shitakusa portent des fleurs ou même des fruits, on peut y voir le signe de l’évolution de l’art de la présentation du Bonsaï ; la même évolution que l’on peut observer entre le Japon traditionnel et le Japon moderne.
Comment bien choisir ses plantes d'intérieur ?
Harmonisation avec le Bonsaï et le Style
Le style du bonsaï dicte souvent le choix de l'accompagnement. Des arbres qui semblent se battre pour la survie (comme un Battu par les vents ou Poussant sur une roche) devraient être accompagnés par une plante qui ne soit pas trop luxuriante. Les hauts styles, comme le Lettré, peuvent être exposés avec des variétés de hautes herbes.
Il est important de garder en tête quelques éléments lorsque l’on choisit un shitakusa pour accompagner un arbre en exposition. La plus importante étant que celui-ci ne doit pas rompre l’harmonie de la composition globale. Cependant, avec ce gros pin noir en cascade, l’harmonie est parfaite. On voit clairement que la direction et le positionnement de la plante est vers la droite, et donc qu’elle fait face à l’arbre qui va lui aussi dans sa direction. En plus de l’harmonie globale, il faudra bien prendre garde de choisir une plante d’accompagnement suffisamment petite et proportionnée, celle-ci ne dépassant généralement pas en hauteur le bord supérieur du pot du bonsaï le plus bas.
Le contraste est également une clé de lecture : les Bonsaïs avec des fleurs ou des fruits doivent être mis en contraste avec des plantes d’accent sans fleurs, et vice-versa. Si l’on combine plusieurs plantes pour créer une plante d’accompagnement, il faut s’assurer de leur origine commune.
Techniques de plantation et de culture
La création des plantes d’accompagnement suit le même esprit que celle des bonsaïs. Une plante d’accompagnement fraîchement créée ou mise en pot n’aura pas de mochikomi. Elle ne pourra pas donner la même impression qu’une plante installée depuis des années. La préparation du pot est identique à la préparation d'un bonsaï : nous plaçons une grille pour le drainage et des fils pour maintenir la plante.
Lors de l’implantation de la plante dans son pot, comme pour un bonsaï, on respectera un espace vide sur un des côtés, dans le sens de la direction de la plante. L’espace proportionnellement sera moins important que pour un bonsaï dans son pot. Pour les pots ronds, nous plaçons la plante au milieu. La plante devra sortir un peu du niveau du pot, faire une petite bute pour lui donner du volume.
Si nous mettons plusieurs plantes dans le même pot, qu’elles soient de même variété ou pas, la perspective sera inverse que celle utilisée pour les forêts ou les troncs multiples. Nous placerons la plante la plus haute au fond, la plus petite ou, encore mieux, une rampante, devant. Nous ferons en sorte que les plantes différentes dans un même pot soient de différentes couleurs, même si ce n’est que différents tons de verts. Ils pourront simplement être aussi différents dans la forme de leurs feuilles. On préfère, néanmoins, surtout dans le cadre de la présentation avec un arbre, ne mettre qu’une seule variété de plante pour ne pas faire "d’ombre" à l’arbre principal.

Les supports et contenants
Les plantes d’accompagnement peuvent être placées dans des petits pots vernissés ou non, mais aussi sur une tuile ou une ardoise. Le jita est une tranche de bois sur laquelle on pose le shitakusa. Il est fait de bois très sec de couleur plutôt sombre et d’une épaisseur très fine, 5 mm. Il faut que cette tranche ne soit pas travaillée sur les bords. Elle doit être naturelle, des bords arrondis, mais avec des formes plutôt simples.
Le Kokedama consiste à créer une plante d’accent sans poterie d’aucune matière. Il consiste à "enfermer" une plante dans une boule de terre keto recouverte de mousse. Cette boule pourra être posée sur un Suiban rempli d’eau, une lauze… "Koke" signifie "mousse" et Dama "boule". Il faudra alors faire très attention au taux d’humidité pour que la boule de keto ne s’effondre pas. Trop d’eau risque de "faire fondre" et couler, trop sèche, elle craquellera et tombera en morceaux.
L'entretien et la santé des plantes
L’entretien du Kusamono est un peu difficile, surtout en été, en grande partie à cause de la petite taille du pot et de la faible présence de terre. Nous mettons les plantes d’accent à mi-ombre, sans trop les arroser non plus, car il y a un gros risque de pourriture des racines dû à un mélange moins drainant, moins élevé en granulométrie mais aussi plus riche. Nous mettrons juste un peu d’engrais, certaines plantes vivant très bien sans engrais du tout. En entretien, nous couperons les grandes feuilles, les longues tiges.
Afin de garder vos plantes d’accompagnement et kusamono en bonne santé toute l’année et leur éviter les coups de sec, je vous conseille de les placer sur une grande soucoupe remplie d’eau ou bien de gravier humide. Attention toutefois de choisir un gravier qui n’abîmera pas les pots en les rayant, comme la pouzzolane. Les principaux mélanges de terre, au Japon, sont l’Akadama, fine granulométrie, le sable de rivière et le keto. Nous pourrons remplacer l’akadama par de la pumice, par exemple. Nous pourrons ajouter un peu de tourbe blonde, en ôtant les gros morceaux, ainsi qu’un peu d’écorce de pin compostée ou de terreau. Pour les pots vraiment petits ou très plats, nous pourrons mettre un mélange de keto et de pumice simplement.
Notions élémentaires de présentation dans le Tokonoma
Pour l’harmonie dans le tokonoma ainsi qu’entre le bonsaï et la plante d’accent, la direction des plantes est très importante. Nous ferons attention à ne pas avoir la même forme entre l’arbre principal et la plante secondaire. Bien que n’étant pas rigide, la présentation dépend de plusieurs facteurs : le positionnement. La plante principale sera toujours placée en retrait par rapport à l’axe de l’espace de présentation. La plante d’accent, elle, sera plus en avant. Les deux plantes seront décentrées et il n’y aura pas d’espace régulier.
La direction de la plante principale ira toujours vers la plante d’accompagnement. La plante d’accent, elle, ira vers l’arbre principal ou sera "statique". Si nous avons une présentation à trois éléments, le shitakusa se placera entre les deux arbres, avec des espacements irréguliers, le premier ainsi que le second arbre iront tous les deux vers la plante d’accent, point focal de la présentation.
D’une manière générale, on différenciera la présentation selon la hauteur de l’arbre. La hauteur de l’arbre est définie entre le nébari, qui sort directement du pot, et la tête de l’arbre. L’éventuel jin de tête ne comptera pas dans la hauteur. Entre 45 et 75 cm, nous présenterons l’arbre avec sa plante d’accent. Si l’arbre est un conifère ou un persistant, nous pourrons mettre n’importe quelle variété de plante d’accent. Si l’arbre principal est un feuillu présenté en hiver, la plante d’accent sera colorée ou bien "en feuilles".

Les exigences de la présentation formelle
Arbre de moins de 45 cm (shohin) : on trouvera, outre la plante d’accent, une deuxième plante, plus importante en taille que la plante d’accent, qui marquera bien la saison. Les mêmes rapports que pour les arbres plus haut en taille seront appliqués. Si l’arbre principal est conifère, la deuxième plante sera à fleurs ou à fruits, la plante d’accent très petite ou sera une herbe. Si l’arbre est un feuillu à fleurs ou à fruits, la deuxième plante sera, elle, à fleurs ou à fruits ou bien un petit conifère, la troisième une herbe.
Lors de la présentation à trois pièces, nous pouvons remplacer la troisième plante par un rouleau, un petit animal en bronze, un suiseki, mais il faut que le deuxième plante montre bien la saison. Un lettré se marie bien avec un rouleau concernant des écritures calligraphiées ou bien un suiseki. D’une manière générale, pour la présentation d’un conifère, n’importe quelle plante d’accompagnement peut potentiellement être utilisée. Si l’on présente un feuillu en hiver, on trouvera une plante d’accent de couleurs, avec du feuillage ou des fruits ou des fleurs. Si l’on présente un bonsaï à fleurs ou à fruits, nous trouverons des plantes d’accent sans fleurs ni fruits, sans couleur voyante.
Dans la présentation, nous ferons bien attention de ne pas présenter support contre support. Exemple, si la plante est sur une lauze, on ne la placera pas sur une pierre plate. Ceci vaut aussi pour le bonsaï. A l’image du bonsaï, nous ne poserons jamais le Kusamono directement sur le tokonoma. Le tokonoma doit toujours rester propre. Rappelons que pour un Japonais, le tokonoma est une alcôve sacrée, présente dans toutes les maisons traditionnelles. C’est aussi pour cela que l’on utilise un support (tablette, plateau, etc.).
Diversité des variétés et choix artistiques
Une plante d’accompagnement peut être une plante (fleurie), un bambou, une herbe, une fougère, des mousses variées ou même quelques champignons. La nature de la plante d’accompagnement est assez variée. Elle peut être à bulbe, fougère ou rhizomes par exemple. Nous pourrons aussi utiliser de petits arbustes (exemple l’azalée ou le cognassier du Japon). Sa taille doit être la plus petite possible, ainsi nous favorisons les espèces naines, ayant de petites feuilles ou fleurs, ou pouvant être fortement réduites.
La plante doit être condensée et si elle recouvre le pot, c’est encore mieux. Elle doit porter de petites fleurs ou de petits fruits. Il n’y a pas de dimension maximum ou imposée, il faut simplement qu’il y ait une harmonie entre le Kusamono et son entourage. Ainsi les principales variétés de plantes que nous pourrons trouver en plante d’accent sont les herbes et graminées, les plantes à bulbes, les plantes à rhizomes comme les iris, les fougères, les plantes grasses (à éviter, quand même) et les plantes vivaces à petites fleurs ou petits fruits.
Gracieuses graminées cueillies au bord d’un chemin, mauvaises herbes qui piratent les parterres et qui vous offrent une petite fleur blanche ou rose qui vous fait craquer. Même si certaines exceptions sont permises, dans la présentation traditionnelle japonaise, le pot doit rester sobre, ne pas attirer trop le regard. Nous pourrons éventuellement créer un Kusamono en le plaçant sur un bois flotté ou sur une lauze ou un suiban. Il faut se rappeler que ces herbes, dans la nature, vivent au ras du sol. Le pot ne sera pas non plus très haut, mais là encore, cela dépendra de la plante choisie.
Philosophie et esprit du Kusamono
Le but de la culture du Kusamono, hormis le simple fait de sa beauté et de sa collection, est surtout un but "décoratif" dans la présentation en Tokonoma. Elle doit être à l’image de son grand frère, le bonsaï, condensée et compactée, devra représenter la patine du temps, l’éphémère beauté de la vie, expression de simplicité, de dépouillement, elle portera le fameux "wabi-sabi". La présence de la plante d’accent rendra la présentation moins linéaire, offrira un découpage plus harmonieux des espaces vides.
Evidemment, ces directives ne doivent pas limiter vos propres préférences ; en tous les cas, les plantes d’accent sont plutôt faciles et bon marché à cultiver (et les combinaisons sont illimitées). La plante d’accompagnement "Shitakusa" se prononce "shtaksa" : les japonais ne prononcent pas le "i" et le "u". C'est cette attention aux détails, cette recherche constante d'un équilibre précaire entre l'homme, la plante et la saison qui fait de l'art du bonsaï et de son accompagnement une discipline spirituelle autant qu'esthétique.
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