Les Sphaignes : Architectes des Tourbières et Alliées du Jardinier

Sphaignes dans une tourbière

Les sphaignes, ces plantes rondes et vertes que l'on retrouve souvent sur des tapis de sphaignes gorgées d'eau, sont bien plus que de simples mousses. Elles constituent un genre de mousses, Sphagnum, qui regroupe plusieurs milliers d’espèces à travers le monde, dont une trentaine en France. Leur rôle est crucial dans la formation et le maintien des tourbières, des écosystèmes d'une importance capitale pour la biodiversité, la régulation hydrique et le stockage du carbone. Au-delà de leur habitat naturel, leurs propriétés exceptionnelles les rendent également précieuses pour diverses applications, notamment en jardinage.

La Sphaigne : Un Portrait Botanique et Écologique

Qu'est-ce qu'une Sphaigne ?

La sphaigne est une bryophyte, c'est-à-dire une mousse, qui se distingue par des caractéristiques morphologiques uniques. La sphaigne commune, Sphagnum palustre, espèce type du genre, est un exemple éloquent. Elle forme des plantes fermes, vert clair à brun clair, pouvant atteindre 25 cm de long avec un diamètre de tige compris entre 0,6 et 1,2 mm. L'épiderme est à trois couches, les cellules ont généralement 1 à 3 stomates et sont riches en fibres spirales. Les feuilles des tiges mesurent jusqu'à 2 mm de long et 1,4 mm de large, arrondies à presque rectangulaires, avec un ourlet étroit de cellules hyalines translucides. Les branches sont groupées de trois à six sur le tronc. Le sommet est en forme de bourgeon, généralement plus clairement pigmenté et porte jusqu'à 2 cm de long, des branches blanchies sur le bord. Les feuilles ramifiées sont creuses et rondes, de 1 à 2 mm de large. Elles sont constituées d'un réseau de cellules vertes triangulaires en coupe. Les sporogones sont presque sphériques.

Une particularité essentielle de la sphaigne réside dans sa structure cellulaire. Elle possède une ceinture de cellules vides qui entourent les cellules chlorophylliennes, lui permettant d’absorber l’eau comme une éponge. Cette capacité de rétention d'eau est remarquable, atteignant jusqu'à 20 fois sa masse sèche, voire 30 fois selon certaines sources.

Habitat et Distribution

Les sphaignes colonisent les milieux humides tout autour du globe, notamment les marais, les marécages et les tourbières, mais aussi les landes humides et les zones rocheuses suintantes. Leur présence est quasi cosmopolite, à l'exception des régions arides, avec une prédominance marquée dans les zones nord extratropicales. En France, on compte environ 35 espèces de sphaignes, la majorité étant turficoles, c'est-à-dire vivant dans la tourbe.

Le climat est un facteur crucial pour leur développement. Il doit être humide, avec des précipitations régulières et abondantes, d'autant plus si le climat est chaud pour compenser l'évapotranspiration. Les milieux secs sont bien sûr défavorables, et il y a peu de tourbières en milieu très froid où la matière se décompose difficilement. Les sphaignes préfèrent les milieux pauvres en nutriments et acides, des conditions que leur capacité à acidifier leur environnement leur permet de maintenir et même de renforcer.

Le Rôle Central des Sphaignes dans la Formation des Tourbières

Hervé Cubizolle - Les tourbières

Les sphaignes sont des « plantes architectes » des tourbières. Leur croissance relativement lente mais continue est essentielle à ce processus. Elles se développent dans les dépressions du sol où l'eau s'accumule, formant des sortes de radeaux à la surface. Les nouvelles tiges et feuilles recouvrent progressivement les parties plus anciennes, qui meurent faute d’oxygène et de lumière. C’est la décomposition partielle de ces parties mortes qui constitue la tourbe. Les couches supérieures sont constituées de tourbe blonde, tandis que les couches inférieures sont brunes puis noires, et peuvent même aboutir à la formation de charbon et, à terme, de pétrole. Ce processus est excessivement lent, s'étirant sur des milliers d’années (environ 200 ans pour 1 cm de tourbe blonde).

Les sphaignes, grâce à leurs cellules mortes et leur résistance à la décomposition, accumulent d'épaisses couches de tourbe, faisant d'elles des acteurs clés des écosystèmes tourbeux. Elles forment des buttes surélevées, des coussins de matières mortes en dessous et vivantes au-dessus, qui peuvent atteindre plus d'un mètre de hauteur. Ces tapis spongieux de sphaignes gorgées d'eau, parsemés d'éricacées et de cypéracées à feuilles étroites, sont le moteur de la genèse des tourbières bombées, occupant leur partie centrale et alternant souvent avec des groupements plus hygrophiles (Rhynchosporion).

Propriétés Exceptionnelles des Sphaignes

Bien que très pauvre en éléments nutritifs, la sphaigne est un végétal aux propriétés étonnantes :

  • Rétention d'eau élevée : Sa capacité à absorber jusqu'à 20 fois son poids sec en eau est l'une de ses caractéristiques les plus remarquables. Cette propriété est due à ses cellules mortes spécialisées.
  • Acidification du milieu : Les sphaignes libèrent des ions hydrogène, ce qui leur permet d'acidifier leur environnement (pH de 4,8 en moyenne). Cette acidité est un facteur clé de la non-décomposition totale de la matière organique dans les tourbières, créant des conditions anaérobies (sans oxygène) et freinant le développement bactérien. Elle contribue également à l'augmentation des capacités tampon du sol, c'est-à-dire son pouvoir de conserver un pH stable et équilibré, favorisant ainsi l'absorption des éléments nutritifs par les plantes.
  • Propriétés antibactériennes : Les sphaignes contiennent des polysaccharides et leur taux élevé de lignine leur confèrent des propriétés antibactériennes naturelles.
  • Stimulation racinaire : Elles sont reconnues comme un bon stimulant racinaire.
  • Aération durable : Leurs fibres élastiques permettent au substrat de rester aéré longtemps, contrairement au terreau qui se compacte plus rapidement.
  • Longévité d'activité : La sphaigne reste active plus longtemps (plusieurs années) que le simple terreau, ce qui est bénéfique pour les cultures en pot.

Schéma d'une sphaigne avec cellules vides et chlorophylliennes

Les Sphaignes : Un Intérêt Patrimonial et Économique

Rôle Crucial des Tourbières

Les tourbières, dont les sphaignes sont les architectes, ont un rôle crucial dans la nature. Elles représentent le plus gros réservoir de carbone sur Terre, contribuant ainsi à la régulation climatique. Elles jouent également un rôle essentiel en matière de régulation et de filtration de l’eau, en plus d’abriter une biodiversité très spécifique. La présence des sphaignes témoigne d'ailleurs de la bonne santé des milieux humides. Elles nous rendent de précieux services, purifiant l'eau en se gorgeant.

Utilisation Historique et Actuelle de la Sphaigne

Historiquement, la tourbe, issue de la décomposition des sphaignes, a longtemps été utilisée comme matériau combustible pour se chauffer ou isoler les habitations. Aujourd'hui, bien que les espèces de Sphagnum que l'on trouve en Europe soient interdites de récolte en raison de leur croissance lente et du processus millénaire de formation de la tourbe, la sphaigne continue d'être appréciée dans divers domaines. Les sphaignes du Chili et de Nouvelle-Zélande sont principalement utilisées pour les besoins commerciaux.

Pour le grand public, la sphaigne est connue pour une utilisation dans les compositions florales décoratives. Mais en raison de ses fortes propriétés d'absorption d'eau, elle est également utilisée sous forme de litière de tourbe pour améliorer la structure du sol et comme substrat pour les animaux de compagnie à conserver dans des conditions humides, comme les amphibiens. Dans certaines régions, elle sert aussi de matériau isolant, par exemple pour sceller les fissures dans les cabanes en rondins.

La mousse de sphaigne est un ingrédient important dans les substrats de culture. Elle est appréciée des producteurs et des jardiniers puisqu’elle est pratiquement exempte de mauvaises herbes, d’insectes et de maladies. Elle a également une grande capacité de rétention d’eau ainsi qu’une bonne aération, un pouvoir tampon inégalé, est constante d’année en année, améliore la capacité d’échange cationique et les cultures y prospèrent.

Sphaignes utilisées en horticulture

Utilisation des Sphaignes au Jardin et pour les Plantes d'Intérieur

La sphaigne est un support de culture très apprécié et est, entre autres, très utilisée pour les orchidées.

Préparation de la Sphaigne

La mousse séchée que l’on trouve dans le commerce est déshydratée. Il est recommandé de la réhydrater avant utilisation, pendant au moins 12 heures. Une fois sortie de l’eau, on la pressera entre les mains pour en enlever l’excès d’humidité. Il est également possible d'acheter de la sphaigne vivante.

Au Potager

Au potager, la mousse de sphaigne peut être mélangée à raison de 50 % à la terre ôtée d'un trou de plantation. Elle rendra la terre plus aérée et donc plus favorable à l'enracinement. Il est conseillé de n'ajouter de la mousse au même endroit qu'après 3 ans, en quantité environ moitié moindre que la première fois.

Au Jardin d'Ornement et pour le Gazon

Pour les plantes d’ornement annuelles, on apportera environ 20 % de mousse à la terre de plantation, quantité qui peut être augmentée en fonction de la plante, jusqu’à 50 %. Pour le gazon, elle sera mélangée à la terre de plantation, plutôt en surface (sur les 10 à 15 premiers centimètres), pour limiter les besoins d'arrosage. L’apport sera d’environ 40 litres pour 3 m². Les plantes de zones humides et celles originaires de zones boisées se plaisent particulièrement dans un substrat composé en partie de sphaigne : les iris, les fougères, les astilbes, les bruyères, les fraisiers, etc.

Pour les Plantes en Pot

En tant que substrat ou paillis, la sphaigne convient très bien à de nombreuses plantes en pot. La mousse séchée est un bon paillis pour les plantes tropicales comme les calatheas, fittonias, philodendrons, alocasias, syngoniums. En conservant l’humidité, elle forme une barrière qui empêche le substrat de se dessécher. Il suffit de vérifier son hygrométrie régulièrement et de l’humidifier si besoin avec un vaporisateur.

La mousse vivante sera utilisée comme paillis (avec un substrat de sphaigne séchée) ou comme substrat pour les plantes carnivores. Dans le premier cas, il est important de veiller à ce que la couche de sphaigne vivante reste bien humide.

On peut ajouter de la mousse dans le terreau des plantes acidophiles comme les anthuriums et les monsteras. Il est recommandé de remplacer le terreau tous les ans, car la sphaigne commencera à se décomposer, ce qui n'est pas idéal dans ce cas.

Plusieurs caractéristiques de la sphaigne sont appréciables pour les orchidées : la rétention d’eau, la stimulation racinaire et ses propriétés antibactériennes. Il est conseillé de placer quelques billes d’argile au fond du pot et d'entourer la racine ou la bouture d'orchidée avec la sphaigne. Un tuteur viendra maintenir la plante droite. Ce substrat doit être changé une fois par an. Une attention particulière est nécessaire pour les orchidées achetées dans un substrat composé d’écorces, car il est fréquent qu'elles aient un bouchon de sphaigne autour des racines, utilisé pour les jeunes plants. Écorces et mousse ne s’arrosent pas de la même façon, ce qui peut entraîner la pourriture des racines par excès d'humidité. Il est donc recommandé d'arroser parcimonieusement pendant les premières semaines et de rempoter dès que possible.

Pour Multiplier les Plantes

La sphaigne est également un excellent allié pour la multiplication des plantes :

  • Marcottage aérien : Le marcottage consiste à provoquer la formation de racines sur un rameau en le maintenant en contact prolongé avec un substrat humide. Pour le marcottage aérien avec de la mousse, il suffit de placer de la sphaigne bien humidifiée dans une papillote de papier aluminium, par exemple, et de ficeler le tout autour d’un rameau de la plante à multiplier. Après quelques semaines, la nouvelle plante sera indépendante et pourra être placée dans un mélange drainant, à mi-ombre, jusqu’à sa mise en place.
  • Boutures de plantes d’intérieur : De nombreuses plantes d’intérieur d’origine tropicale apprécient une bonne hygrométrie, ce qui est un critère important pour les boutures. On peut prélever des boutures de monsteras, peperomias, bégonias bambous, hoyas, pothos et les entourer de mousse. L’utilisation d’une mini-serre est un plus pour leur apporter des conditions idéales.
  • Semis : Ce substrat bien aéré et humide est idéal pour les graines qui lèveront sans problème. Il est préférable de l'utiliser pour les graines assez grosses, car c'est une matière de gros calibre dans laquelle les graines plus fines peuvent se perdre et ne pas parvenir à lever si elles sont enfouies trop profondément.

Les Alternatives et la Préservation des Sphaignes

Pourquoi Remplacer la Sphaigne ?

La sphaigne est une ressource renouvelable mais non inépuisable. La croissance des différentes Sphagnum est très lente, entre 2 et 12 cm par an selon l'environnement, et la pousse réelle ne dépasse pas le millimètre car la partie basse se compacte et se décompose. De plus, le processus de formation de la tourbe est excessivement lent (environ 200 ans pour 1 cm de tourbe blonde), ce qui impose une réduction drastique de l’exploitation de cette mousse et de la tourbe. En Europe, la récolte des espèces de Sphagnum est interdite. Les sphaignes utilisées commercialement proviennent principalement du Chili et de Nouvelle-Zélande.

Alternatives à la Sphaigne

Pour remplacer la sphaigne, plusieurs options existent :

  • Le terreau de feuilles : Il est acidifiant, tout comme l'écorce de pin.
  • La fibre de coco : Ce matériau a un fort pouvoir de rétention d’eau, mais son utilisation est moins conseillée en raison de son origine lointaine et des coûts de transport.
  • Apports d'eau plus fréquents et réguliers : Ils peuvent compenser l'absence de sphaigne.

Cultiver la Sphaigne

Bien que difficilement remplaçable dans certains cas, il est possible de cultiver la sphaigne pour en disposer en petites quantités. Pour cela, il suffit de préparer un bac d’eau peu profond mais assez large et d’y placer du terreau de feuilles ou de la tourbe pour créer un environnement propice. Ce substrat formera un support de culture pour la mousse et évitera que ses brins ne soient totalement submergés. Il est important d'utiliser de l’eau déminéralisée ou de l’eau de pluie pour le bac et l'arrosage, car l’eau du réseau est trop calcaire pour elle.

On dépose de la mousse achetée vivante sur le dessus du bac et on arrose avant de tasser légèrement. L'ensemble doit être maintenu toujours humide. Le bac sera placé à mi-ombre ou à l’ombre, si possible à l’abri du froid, par exemple dans une mini-serre. On pourra prélever de la mousse dès qu’elle se sera développée, en en laissant toujours suffisamment pour qu’elle puisse se renouveler.

Jeunes sphaignes en culture

Protection et Restauration des Tourbières

La sphaigne, précieuse pour les plantes du jardin et en pot grâce à ses propriétés formidables et rares, l’est cependant bien plus dans son milieu naturel. Il est donc indispensable de la préserver en limitant le plus possible son utilisation. La disparition de ses habitats naturels menace aujourd’hui cette espèce.

Des initiatives comme le programme « À la découverte des ENS » de FNE Isère, qui accompagne divers publics à la découverte des zones humides comme la tourbière de l’Arselle, favorisent une prise de conscience de la fragilité de ces espaces et de la nécessité de les protéger.

L'industrie de la tourbe a également mis en place des programmes de restauration. En 1991, l'Association des producteurs de tourbe du Canada a élaboré une politique de développement et de restauration des tourbières. Des recherches menées par l'Université Laval ont permis de développer une méthode et une procédure de restauration de l'écosystème des tourbières pour l'industrie horticole.

La restauration des tourbières commence par l'obstruction des fossés de drainage à l'intérieur de la tourbière, ce qui permet à l'eau des précipitations de saturer à nouveau le milieu. Ensuite, des plantes de Sphagnum sont épandues avec un épandeur à fumier et légèrement recouvertes de paille pour maintenir l'humidité et éviter qu'elles ne se dessèchent. La meilleure période de l'année pour la réintroduction des plantes de sphaigne est l'automne. Après quelques années, différentes espèces de sphaigne, telles que S. fallax, S. capillifolium, S. russowi, S. fuscum, se développent à nouveau dans la tourbière, en fonction de la quantité d'eau disponible.

Premier Tech, par exemple, a développé un programme de restauration qui inclut une politique et des procédures pour l’ouverture et la fermeture des tourbières, permettant d’uniformiser les principes de gestion suivis sur tous les sites de tourbières. Leurs efforts de restauration à grande échelle ont débuté en 1995 et se sont étendus. Aujourd'hui, on observe de bons résultats pour l'établissement de Sphagnum et d'autres plantes de tourbières sur plus de 85 % des tourbières où l'exploitation a cessé.

Site de restauration de tourbière

La sphaigne est une plante fragile mais résiliente, dont la protection est essentielle pour la santé de nos écosystèmes et pour les générations futures.

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