Optimiser la Rentabilité en Maraîchage Biologique : Identifier et Surmonter les Pertes Planifiées

Le maraîchage biologique, bien que porteur de valeurs écologiques et sanitaires fortes, fait face à des défis économiques significatifs. La sous-estimation des coûts de production est une erreur courante, menant à des prix de vente insuffisants et, in fine, à des pertes financières. Un maraîcher sur trois, par exemple, sous-estime de 30 % ses coûts réels de production. Cela a pour conséquence directe de vendre des produits, comme des carottes bio, à un prix inférieur à leur coût de revient réel une fois pris en compte le temps de lavage, le gaspillage et l’amortissement des outils. Cette réalité économique fragilise les exploitations, même celles engagées dans des démarches vertueuses comme le bio et la vente directe. Ce guide explore les pièges financiers courants et propose des solutions concrètes pour transformer ces "pertes normales" en leviers de profit, en mettant l'accent sur une planification rigoureuse et des décisions stratégiques.

Schéma d'une ferme maraîchère biologique avec différents ateliers

Les Cinq Erreurs Majeures qui Minent la Rentabilité des Exploitations Maraîchères Bio

Même en adoptant les principes de l'agriculture biologique et en privilégiant la vente directe, plusieurs erreurs fondamentales peuvent compromettre la viabilité économique d'une ferme maraîchère. Comprendre ces écueils est la première étape pour les corriger et assurer la pérennité de l'activité.

1. Ignorer la Demande Réelle des Canaux de Vente

Une planification inadaptée, qui ne tient pas compte de la demande effective des différents canaux de commercialisation, est une source majeure de pertes. Vendre des produits que le marché n'absorbe pas ou en quantités supérieures à la demande conduit inévitablement au gaspillage et à une sous-valorisation des récoltes. Il est crucial de réaliser une analyse fine des débouchés potentiels.

  • Exemple concret : Un maraîcher peut produire une grande quantité de courges à un prix bas (2 €/kg), alors qu'une culture plus exigeante en main-d'œuvre mais à plus forte valeur ajoutée, comme les échalotes grises vendues en vente directe à 8 €/kg, pourrait générer un chiffre d'affaires plus important pour une surface équivalente.

Pour pallier ce problème, l'application de la règle 80/20 à l'assortiment de cultures est recommandée. Il s'agit d'identifier les 20 % de cultures qui génèrent 80 % du chiffre d'affaires. Un tableau de bord mensuel croisant la marge brute par heure de travail et le taux de vente par légume peut être un outil précieux pour cette analyse. Une rotation optimisée, où une culture rentable mais exigeante est suivie par une culture moins gourmande en travail, peut également améliorer l'efficacité globale.

Graphique illustrant la règle 80/20 appliquée à un assortiment de légumes

2. Sous-estimer les Coûts Cachés et les Surcoûts Invisibles

Les coûts directs comme les semences et les fertilisants ne sont qu'une partie de l'équation. De nombreux coûts indirects ou "cachés" sont souvent négligés, tels que la main-d'œuvre pour les cultures gourmandes en temps (comme le lavage et le conditionnement des carottes), l'amortissement du matériel (outils, machines, bâtiments), l'énergie consommée, ou encore les frais administratifs. Ces surcoûts invisibles peuvent éroder significativement les marges.

  • Exemple : Le temps passé au lavage, au calibrage et à l'emballage des légumes est une composante majeure du coût de production qui est souvent sous-estimée.

Un audit énergétique ciblé peut révéler des pistes d'économies, par exemple en améliorant l'isolation des tunnels (double film thermique, bâche noire pour capter la chaleur diurne) ou en optimisant les systèmes de séchage pour des cultures comme l'ail, l'oignon ou l'échalote. La méthodologie ABC (Analyse des coûts par activité) peut aider à identifier précisément les coûts associés à chaque tâche et à chaque culture.

3. Négliger les Cycles de Trésorerie et le Déséquilibre des Flux Financiers

La gestion de la trésorerie est un pilier de la viabilité d'une exploitation. Un décalage trop important entre les dépenses (achats de semences, intrants, salaires) et les rentrées d'argent (paiements des clients) peut créer des tensions financières, même lorsque l'entreprise est globalement rentable sur le papier.

  • Exemple : Un maraîcher qui achète ses plants et ses semences à l'automne pour une récolte estivale peut se retrouver à court de liquidités avant même que les premiers paiements n'arrivent.

La mise en place d'un calendrier de commercialisation inversé, partant des dates de vente souhaitées, permet d'anticiper les besoins en trésorerie tout au long de l'année. Il est également essentiel de diversifier les canaux de vente pour lisser les rentrées d'argent et de négocier des conditions de paiement favorables avec les fournisseurs et les clients.

Graphique illustrant un cycle de trésorerie avec des pics de dépenses et de revenus

4. La Confusion entre Diversification et Dispersion

La diversification des cultures et des activités est une stratégie clé pour la résilience d'une ferme face aux aléas climatiques, sanitaires ou de marché. Cependant, une diversification mal maîtrisée peut se transformer en dispersion, entraînant une perte d'efficacité et une dilution des efforts.

  • Exemple : Produire une gamme trop large de légumes sans une analyse préalable de leur rentabilité et de leur potentiel de marché peut disperser les ressources et le temps du maraîcher.

Il est préférable de se concentrer sur un assortiment de cultures "phares", qui représentent une part significative du chiffre d'affaires, tout en maintenant une certaine diversité pour la résilience. Le zonage fonctionnel, regroupant les outils et les espaces de travail par "unités de travail" (zone de récolte/conditionnement près de l'atelier d'emballage), optimise les déplacements et les flux logistiques.

5. Fixer les Prix de Manière Arbitraire ou Émotionnelle

La fixation des prix basée sur les concurrents ou sur des considérations émotionnelles ("mes clients ne paieront pas plus") est une erreur coûteuse. Une stratégie de prix doit impérativement se fonder sur une analyse précise des coûts de production.

  • Calcul du coût complet : Il doit intégrer toutes les dépenses : semences, main-d'œuvre, amortissement du matériel, énergie, etc., divisées par le rendement réel obtenu.
  • Seuil de rentabilité : Déterminer le prix minimum auquel un produit doit être vendu pour couvrir ses coûts.

Une stratégie de prix différenciée, avec des prix premium pour la vente directe et des ajustements pour d'autres canaux, peut être envisagée. Un test de sensibilité, évaluant l'impact d'une baisse de rendement de 10 % sur la rentabilité, est essentiel pour anticiper les risques.

Les Solutions Testées par les Professionnels pour Maximiser la Rentabilité

Au-delà de l'identification des erreurs, des stratégies concrètes et éprouvées permettent d'optimiser la gestion et de transformer les contraintes en opportunités.

Optimiser la Rotation des Cultures et le Calendrier de Commercialisation

Une planification rigoureuse des cultures, tenant compte des cycles naturels, des besoins du sol et des débouchés commerciaux, est fondamentale.

  • Rotation optimisée : Après une culture rentable mais exigeante (en main-d'œuvre ou en nutriments), il est judicieux de planter une culture moins gourmande ou bénéfique pour le sol. Par exemple, après des pommes de terre qui peuvent être exigeantes, une culture de légumineuses fixatrices d'azote serait appropriée.
  • Calendrier de commercialisation inversé : Partir des dates de vente souhaitées et remonter le temps pour planifier les semis, les repiquages et les récoltes garantit la disponibilité des produits au bon moment et optimise la gestion des flux.

Améliorer l'Efficacité Opérationnelle et Réduire les Pertes

L'optimisation des processus de production, de récolte, de conditionnement et de stockage est essentielle pour minimiser le gaspillage et améliorer la productivité.

  • Stockage vertical des poireaux : Une ferme maraîchère peut facilement réduire ses pertes de poireaux de 25 % en stockant les bottes verticalement dans des caisses ajourées (plutôt qu'en vrac), avec un taux d'humidité contrôlé à 85 % (contre 60 % en hangar non isolé).
  • Zonage fonctionnel : Regrouper les outils et les espaces de travail par "unités de travail" (par exemple, la zone de "récolte/calibrage" à proximité immédiate de l'atelier de conditionnement) réduit les temps de déplacement et les pertes de temps. L'utilisation de bacs colorés pour identifier la destination des légumes (vente directe, restaurant, transformation) simplifie la gestion.

Illustration d'un système de stockage vertical pour les poireaux

Investir dans des Infrastructures Adaptées et Éco-efficaces

Les infrastructures jouent un rôle crucial dans la protection des cultures, la gestion de l'énergie et l'optimisation des conditions de travail.

  • Amélioration des tunnels : L'utilisation d'un double film thermique et d'une bâche noire entre les cultures peut aider à capter la chaleur diurne, réduisant ainsi les besoins en chauffage.
  • Séchoirs pour ail/oignon/échalote : Ces équipements sont indispensables pour assurer une bonne conservation de ces cultures, réduisant les pertes post-récolte.
  • Récupération de chaleur : Intégrer des systèmes de récupération de chaleur (par exemple, via des échangeurs thermiques ou l'utilisation de compost de manière stratégique) permet de réduire la consommation d'énergie.

Maîtriser la Gestion de l'Eau

L'irrigation est un poste de dépense et un facteur de réussite déterminants. Une gestion rigoureuse permet d'optimiser la croissance des cultures tout en économisant une ressource précieuse.

  • Plan d'irrigation : Associer les cultures ayant des besoins hydriques similaires et adapter les quantités et les moments d'arrosage en fonction de la culture, du sol et des conditions météorologiques est crucial.
  • Calcul des débits : Comprendre les débits nécessaires (en mm/heure) et la capacité des systèmes d'irrigation (goutte-à-goutte, micro-asperseurs) permet de dimensionner correctement les installations et d'éviter les surcoûts liés à un système sous-dimensionné. Une culture a besoin d'environ 1000 mm par an, soit 20 mm par semaine. En cas de sécheresse, la pluie ne suffit pas. Le débit du goutte-à-goutte est généralement de 2 l/h par trou. Avec un trou tous les 33 cm et une ligne tous les 33 cm, le débit est de 18 l/h/m² = 18 mm/h. Avec un micro asperseur qui fait du 100 l/h et arrose une surface de 10 m², apportant 10 l/h/m² = 10 mm/h. Au cœur de l’été, il faut arroser 1000 m² + 2000 m² de plein champ en même temps. En souhaitant tout arroser en une heure, il faudra un débit total de 3000 m² x 10 mm = 30 m³/h. Un tuyau de 50 mm permet de passer jusqu’à 10 m³/h. Un tuyau de 63 mm jusqu’à 20 m³/h. En MSV (Maraîchage sur Sol Vivant), l’arrosage du sol est privilégié.

Schéma d'un système d'irrigation goutte-à-goutte sur des planches permanentes

Délégation Stratégique et Formation Croisée

Le maraîcher ne peut pas tout faire seul. Déléguer les tâches à faible valeur ajoutée et former les équipes permet de se concentrer sur les activités à plus forte valeur.

  • Externalisation des tâches pénibles : La préparation du sol au printemps, notamment l'épandage de fumier, peut être confiée à une Entreprise de Travaux Agricoles (ETA) ou à un agriculteur voisin disposant du matériel adapté.
  • Formation croisée : Permettre aux salariés d'acquérir des compétences sur différentes tâches assure une flexibilité accrue en cas d'absence et optimise la gestion des équipes.
  • Aménagement ergonomique : Investir dans des tables de calibrage réglables en hauteur ou des chariots à roulettes pour les récoltes lourdes améliore les conditions de travail et réduit les risques de troubles musculo-squelettiques.

Entreprendre en maraîchage, avec Guillaume Haelewyn

Transformer les "Pertes Normales" en Leviers de Profit

L'objectif n'est pas d'éliminer totalement les pertes, ce qui est irréaliste, mais de les minimiser et, surtout, de les transformer en opportunités économiques.

Stratégie de Prix et Segmentation Clientèle

Une tarification juste et une segmentation fine de la clientèle sont essentielles pour maximiser la valeur des produits.

  • Calcul du coût complet et seuil de rentabilité : Ces outils sont indispensables pour fixer des prix qui garantissent une marge bénéficiaire.
  • Stratégie de prix différenciée : Proposer des prix premium pour la vente directe, des prix adaptés pour les restaurants locaux, et éventuellement des prix dégressifs pour les grossistes, tout en tenant compte du coût de chaque canal.
  • Segmentation clients (règle 80/20) : Identifier les 20 % de clients qui génèrent 80 % du chiffre d'affaires (par exemple, un restaurant étoilé local ou un groupe d'achats important) et adapter l'offre et le service pour les fidéliser.
  • Offres groupées : Créer des paniers thématiques ou des offres combinées peut encourager des achats plus importants et valoriser des produits moins demandés individuellement.

Valorisation des Produits et Storytelling Commercial

La manière dont les produits sont présentés et communiqués peut avoir un impact significatif sur leur valeur perçue et leur prix de vente.

  • Storytelling commercial : Raconter l'histoire de la ferme, les méthodes de culture, les engagements écologiques et les visages derrière les produits crée un lien émotionnel avec le consommateur et justifie un prix plus élevé. Les étiquettes avec QR code renvoyant à une vidéo de la ferme sont un excellent moyen de partager cette histoire.
  • Transformation et co-produits : Explorer les possibilités de transformation des légumes (confitures, coulis, soupes) ou la valorisation des co-produits (par exemple, vente de fanes de carottes pour le bétail) permet de générer des revenus supplémentaires et de réduire le gaspillage.
  • Vente de plants ou de semences : Si l'exploitation produit ses propres plants ou sélectionne des variétés particulièrement intéressantes, la vente de ces éléments peut être une source de revenus additionnelle.

Gestion des Risques et Analyse de Sensibilité

Anticiper les imprévus et évaluer les impacts potentiels des aléas est une stratégie de gestion des risques essentielle.

  • Test de sensibilité : Réaliser des simulations pour comprendre ce qui se passe si le rendement baisse de 10 %, si un intrant coûte 20 % de plus, ou si un canal de vente se tarit, permet de préparer des plans d'action.
  • Assurance récolte : Envisager des assurances adaptées aux risques spécifiques du maraîchage (grêle, sécheresse, gel) peut protéger l'exploitation contre des pertes financières catastrophiques.

Le Coût d'Opportunité du Temps

Chaque heure passée sur une tâche à faible valeur ajoutée est une heure qui n'est pas consacrée à des activités plus rentables.

  • Évaluation du temps : Estimer le coût d'opportunité de chaque activité. Passer 4 heures par semaine à gérer des plannings peut représenter un coût bien plus élevé que le salaire d'une personne dédiée à cette tâche, si cela empêche le maraîcher de se concentrer sur la vente ou la planification stratégique.
  • Délégation stratégique : Comme mentionné précédemment, externaliser ou déléguer les tâches chronophages mais peu rentables libère du temps pour des activités à plus forte valeur ajoutée.

En adoptant une approche rigoureuse de la planification, en analysant finement ses coûts, en optimisant ses processus et en valorisant ses produits de manière stratégique, le maraîcher biologique peut non seulement surmonter les défis économiques, mais aussi transformer ce qui était autrefois considéré comme des "pertes normales" en véritables leviers de profit et assurer ainsi la pérennité de son exploitation. L'agriculteur amateur doit exercer une autre activité en parallèle pour bénéficier d’une protection sociale. Les agriculteurs qui exercent en coopérative ou en association sont salariés. Les principaux statuts juridiques possibles en agriculture sont les suivants : SCEA (société civile d’exploitation agricole), association loi 1901, SAS ou SASU. Ce statut peut être intéressant si l’on souhaite par exemple mélanger activité agricole et activité commerciale. Le capital social minimum est d’1 € seulement. Le Président de la SAS agricole, s’il est rémunéré, est affilié au régime social des salariés agricoles. L’avantage de l’EIRL et l’EARL est la notion de responsabilité limitée : les associés ne peuvent pas être poursuivi personnellement pour les dettes de l’entreprise. C’est un régime simplifié dans lequel la rémunération de l’exploitant est estimée sur la base d’un pourcentage de son chiffre d’affaires. Le BA (Bénéfice agricole) : Contrairement au micro-BA, il s’agit d’un régime réel. Ici l’agriculteur déclare son bénéfice réel de l’année à l’impôt sur les revenus. L’impôt sur les sociétés : il s’agit là aussi d’un régime réel. Le remboursement forfaitaire agricole. S’applique pour les entreprises non assujettis à la TVA. Le régime simplifié agricole nécessitant une déclaration annuelle, trimestrielle ou mensuelle à choisir et permettant la récupération de la TVA sur les achats.

La qualité de l’alimentation est une préoccupation grandissante des Français, qui accordent de plus en plus d’attention au contenu de leur assiette. Signe de ces évolutions, une part croissante des ménages consomment des produits alimentaires bio quotidiennement (15% en 2021 contre 13% en 2020). Toutefois, alors que le marché du bio a connu une forte croissance ces dernières années, avec une consommation multipliée par 3,5 en 10 ans, la dynamique s’essouffle en 2021 et 2022. Les chiffres de l’Agence Bio, publiés en juin 2022, annoncent une baisse du chiffre d’affaires du secteur de 1,3% en 2021. Cette tendance se confirme au premier semestre 2022. Selon l’institut d’études spécialisé IRI, entre janvier et fin août 2022, le volume des ventes de produits bio a baissé de 7,6% dans la grande distribution, alors que la baisse se limite à 2,4 % pour les produits non bio. On observe toutefois de fortes disparités en fonction des filières et des circuits de distribution, très diversifiés sur le marché du bio. Les ventes reculent principalement dans les grandes surfaces, qui représentent aujourd’hui 50% des achats, ainsi que dans les enseignes spécialisées. Quant aux filières, les plus touchées sont les fruits et légumes, le rayon crèmerie, les viandes de bœuf et de porc et la charcuterie. En revanche, les ventes de boissons alcoolisées bio continuent d’augmenter.

Ralentissement conjoncturel ou amorce d’un retournement durable ? Plusieurs facteurs peuvent expliquer cette baisse, à commencer par des facteurs conjoncturels. La désorganisation des chaînes logistiques suite à la crise du Covid-19, la pénurie de certaines matières premières et les répercussions de la guerre en Ukraine sur les prix de l’énergie (couplées aux effets d’une baisse de la production domestique d’électricité) et d’un certain nombre de denrées alimentaires ont entraîné le retour de l’inflation en France et en Europe, ainsi qu’une perte de pouvoir d’achat pour les ménages. Selon l’INSEE, en France, l’inflation a atteint 5,2% sur un an en janvier 2023. La hausse de prix des produits alimentaires est particulièrement forte, elle atteint sur un an 12,1% en janvier 2023, et 9,3% pour les produits frais. Cette hausse des prix entraine une baisse de la consommation des ménages. Toujours selon l’INSEE, entre novembre 2021 et novembre 2022, les dépenses de consommation des ménages liées à l’alimentation ont diminué de 7%, ce qui se répercute également sur le bio. Face à la hausse des prix de l’énergie et à la tension sur les prix des engrais, l’agriculture bio, qui nécessite moins d’engrais, et globalement moins d’intrants, a un avantage comparatif. La différence de prix entre les produits issus de l’agriculture biologique et ceux issus de l’agriculture conventionnelle tend à diminuer. Mais l’inflation n’est pas l’unique facteur, la baisse ayant commencé avant la hausse des prix.

Le bio est chahuté par le développement d’autres offres de valeur, notamment des produits frais et locaux, et n’a plus, dans l’esprit des consommateurs, le monopole du produit sain et de l’excellence alimentaire. Il souffre de méconnaissance, voire de méprises sur son cahier des charges et les bénéfices écologiques et sanitaires qu’il engendre. Les consommateurs, perdus dans la jungle des labels et des certifications, accordent moins de valeur au bio et ne sont pas toujours conscients des bénéfices environnementaux de l’agriculture biologique. Certains ne consentent plus à payer des prix plus élevés. C’est d’ailleurs dans les grandes surfaces, là où l’horizon de la démocratisation du bio semblait se dessiner mais où la concurrence sur les prix est la plus forte, que la baisse de la consommation était la plus importante en 2021 (baisse de 3,9% entre 2020 et 2021 et de 7,6 % entre juillet en fin aout 2022). Elle a pour conséquences le déréférencement de nombreux produits bio et leur moindre exposition. Dans le même temps, l’offre a continué à se développer fortement et les politiques européenne et française ont accompagné ce mouvement en suscitant un rythme de conversion soutenu du côté des exploitants, lesquels cherchaient non seulement à adopter des pratiques plus respectueuses de l’environnement et de la santé des consommateurs, mais aussi la possibilité d’élargir leurs marges en vendant plus cher leurs produits. La France a mis en place dès les années 1990 une politique de soutien à l’agriculture biologique (programmes Horizon 2012 ou Ambition Bio 2013-2017 et 2017-2022) pour atteindre des objectifs ambitieux : 18% de la surface agricole utile (SAU) cultivée en bio en 2027 et 20% des fournitures de la restauration collective en 2022. Paradoxalement, les aides au maintien, après avoir basculé en 2015 sur le second pilier de la PAC, dédié au développement rural, ont été transférées aux régions puis été totalement supprimées dans le PSN 2023-2027. L’Europe promeut également l’agriculture biologique. Le règlement européen relatif à la production biologique adopté en 2018, la stratégie « de la ferme à la fourchette » (Farm to fork) de 2020, le plan d’action européen pour le développement de l’agriculture biologique arrêté en mars 2021, ou encore certaines des mesures contenues dans la prochaine PAC 2023-2027 traduisent cette ambition. Ainsi, en 2021 en France, 13,4% des exploitations agricoles étaient bio (contre 4% en 2010). Elles représentent 10,3% de SAU totale. En surface agricole utile, la France est aujourd’hui le leader européen de la production bio devant l’Espagne. Ralentissement de la demande, croissance continue de l’offre : de nombreuses questions se posent désormais sur la soutenabilité du modèle économique de la filière bio. Sera-t-elle capable de susciter un rebond de la demande pour offrir des débouchés suffisants à une offre à la hausse ? Dans le cas contraire, il est à craindre que les exploitations agricoles qui font aujourd’hui le choix de la conversion en bio ne tombent dans un piège et que ne s’éloignent les gains collectifs - écologiques et sanitaires - liés à cette transformation progressive du modèle agricole. Alors que les bénéfices sanitaires et environnementaux de l’agriculture bio sont aujourd’hui reconnus (amélioration de la qualité de l’eau, de l’air, séquestration du carbone, préservation de la biodiversité…), la dynamique ne doit pas s’essouffler. Un rapport récent de la Cour des comptes préconise ainsi d’augmenter les moyens alloués au développement et au maintien de l’agriculture biologique pour atteindre l’ambition initiale et les objectifs fixés. Encore faut-il que la demande suive. Une meilleure sensibilisation des consommateurs aux spécificités et aux exigences du cahier des charges de la certification AB sera un facteur essentiel pour atteindre ces objectifs. Mais d’autres leviers devront être actionnés pour consolider le modèle économique de la filière.

I. Une Offre en Forte Augmentation

A. Origines et Définition

Portés par des organisations syndicales telles que la Fédération nationale d’agriculture biologique (FNAB) et par des mouvements associatifs d’agriculteurs et de consommateurs (Nature et Progrès notamment), les premiers cahiers des charges privés définissant les pratiques de l’agriculture biologique sont apparus en 1972. Sa première officialisation remonte à la loi d’orientation agricole (LOA) de 1980. En mars 1985, un cahier des charges a été homologué à l’échelle nationale et le logo AB a été créé par les pouvoirs publics pour développer une filière agricole plus respectueuse de l’environnement, interdisant l’usage des produits chimiques de synthèse, des OGM et limitant les intrants. Le terme « agriculture biologique » apparaît en 1991 dans un règlement européen qui reconnaît officiellement ce mode de production (règlement CEE 2092/91 du 24 juin 1991).

Afin de développer le commerce intra-européen et de permettre aux consommateurs de reconnaitre facilement les produits bio, ces règles ont été harmonisées par un règlement européen en 2007. Le label correspondant est le label Eurofeuille. Il est obligatoire dans l’Union Européenne depuis le 1er juillet 2010 sur tous les produits alimentaires bio européens préemballés. Il permet aux consommateurs d’identifier des produits 100% bio ou contenant au moins 95% de produits agricoles bio dans le cas des produits transformés, même lorsqu’ils proviennent d’autres pays (européens ou extra-européens). Il est accompagné d’une mention précisant l’origine des matières premières agricoles, le code de l’organisme certificateur et le pays certificateur. Les produits importés présentant le label Eurofeuille peuvent : provenir de pays tiers dont la réglementation est jugée au moins équivalente à la réglementation européenne, avoir été contrôlés et certifiés par des organismes reconnus par la commission européenne, ou « avoir obtenu une autorisation d’importation délivrée par le ministère compétent d’un État membre ». En France, il s’agit du Ministère de l’Agriculture.

Le cahier des charges est unifié pour toute l’Europe. Il certifie un niveau de qualité et un mode de production et de transformation respectueux de l’environnement, du bien-être animal et de la biodiversité. Il impose la rotation des cultures et interdit l’utilisation de produits phytosanitaires et d’engrais de synthèse. Pour les élevages, l’alimentation des animaux doit être elle-même exclusivement issue de l’agriculture biologique, les traitements vétérinaires doivent être limités, et la production animale hors-sol est interdite, hormis pour l’apiculture. Des organismes certificateurs agréés par les pouvoirs publics, comme Ecocert, certifient la conformité des produits au cahier des charges. Ils autorisent l’utilisation du label Eurofeuille et du label français « AB ».

Le label AB, aligné sur les normes du label bio européen, est facultatif et peut être utilisé en complément du logo Eurofeuille. La marque AB est aujourd’hui propriété du ministère de l’Agriculture. Seules certaines catégories de produits, encore non harmonisés au niveau européen, peuvent utiliser uniquement le label AB. Il s’agit des produits issus de l’aquaculture, de l’élevage des lapins, escargots, autruches, ainsi que les aliments pour animaux de compagnie, sous réserve bien sûr qu’ils soient élaborés conformément à un cahier des charges français homologué. Des organismes certificateurs, au préalable agréés par l’Institut national de l’origine et de la qualité (INAO), délivrent les autorisations d’utilisation sur les étiquetages. L’ensemble des acteurs de la filière agro-alimentaires peut s’engager dans une démarche de conversion en bio : agriculteurs, producteurs, transformateurs, distributeurs, importateurs, exportateurs, restaurateurs. Ils doivent notifier leur activité auprès de l’Agence Bio et sont contrôlés chaque année par des organismes tiers agréés, tels Ecocert, Certipaq ou Qualité-France. En 2021, en France, 87 600 opérateurs étaient certifiés AB. Il s’agit majoritairement de producteurs (59 847), de préparateurs (46 395) et de distributeurs (22 222) et d’importateurs (635). Attention, certains opérateurs cumulent plusieurs activités mais ne sont certifiés qu’une seule fois. Le champ de la réglementation est aujourd’hui limité aux produits agricoles et aux denrées alimentaires. Il n’y a pas de certification AB hors alimentation animale et humaine. Aujourd’hui bien connu des Français, ce label souffre néanmoins d’un manque d’information sur son cahier des charges et ses contrôles, voire parfois de fausses croyances. Selon l’Agence Bio, un Français sur deux s’estime insuffisamment informé sur ce que le label AB garantit, notamment sur la réglementation et les contrôles.

B. Des Conversions de Plus en Plus Nombreuses…

Poussés par des convictions écologiques, par un marché plus rémunérateur ou encore par des préoccupations sanitaires, de nombreux agriculteurs se convertissent à l’agriculture biologique. 13% d’entre eux sont aujourd’hui certifiés bio, soit 58 000 exploitants, et la filière bio représente 200 000 emplois directs (équivalents temps plein).

Certains bénéficient ou ont bénéficié pour cela d’un appui financier significatif. Il existe plusieurs types d’aides :

  • Les aides à la conversion : Soutiennent les agriculteurs au moment de la conversion (accessibles à tous les exploitants dont les surfaces sont en première ou deuxième année de conversion, et versées pendant 5 ans). Elles vont augmenter de 90 millions d’euros (soit une augmentation de 36% par rapport à la programmation précédente) dans la programmation de la PAC (2023- 2027) pour atteindre 340 millions par an.
  • Les aides au maintien : Versées sur une durée de 5 ans, également appelées « rémunération de reconnaissance pour services environnementaux ». Elles rémunèrent les services environnementaux rendus par les agriculteurs. Elles ont été supprimées en 2017. Quelques régions les ont reprises à leur compte, mais elles ont été définitivement supprimées au 1er janvier 2023. La nouvelle réglementation de l’éco-régime prendra la suite.
  • Les aides régionales : Dans le cadre des programmes de développement ruraux régionaux (PDRR) peuvent soutenir des agriculteurs bio pour des investissements, des installations et des certifications.
  • Le crédit d’impôt : Les entreprises agricoles dont 40% au moins des recettes relèvent de la production biologique peuvent bénéficier d’un crédit d’impôt de 4 500€ (A compter du 1er janvier 2023). Le crédit d’impôt s’applique à l’impôt sur les bénéfices, peu importe le régime d’exploitation. Les activités entrant dans le champ de ce crédit d’impôt sont décrites dans l’article 63 du Code général des impôts. Les entreprises qui bénéficient d’une aide à la conversion à l’agriculture biologique ou d’une aide au maintien de l’agriculture biologique peuvent bénéficier du crédit d’impôt lorsque le montant résultant de la somme de ces aides et de ce crédit d’impôt n’excède pas 5 000€ au titre de l’année considérée. Ce crédit d’impôt prévu à l’article 244 quater L du code général des impôts (CGI) bénéficie aux entreprises agricoles imposées à l’impôt sur les bénéfices, quels que soient leur mode d’exploitation (entreprise individuelle ou société) et leur régime d’imposition (micro-BA, régime réel simplifié ou réel normal). Si le montant total résultant de la somme de ces aides et de ce crédit d’impôt excède 5 000€ au titre de l’année considérée, le montant du crédit d’impôt est alors diminué, à due concurrence de l’excédent, afin que le montant total de ces aides et de ce crédit d’impôt soit ramené à 5 000€.
  • La dotation Jeunes Agriculteurs (DJA) : Peut être majorée dans le cas d’une installation en bio. Réservée aux moins de 40 ans, diplômés de niveau IV, elle est désormais gérée directement par les régions. Certaines proposent un bonus pour l’agriculture biologique d’autres ont choisi de mettre fin à ce soutien (Bretagne, Grand-Est, Normandie).
  • Les agences de l’Eau : Elles peuvent attribuer des aides à des projets de…

Bien qu’indispensable pour relancer la demande de produits biologiques, la restauration collective ne suffira pas. La restauration commerciale et la grande distribution doivent également être mobilisées. À partir de janvier 2024, la France a six ans pour atteindre l'objectif qu'elle s'est fixé : atteindre 21 % de la Surface Agricole Utile (SAU) en agriculture biologique en 2030. Cependant, l’atteinte de cet objectif semble déjà compromise : la surface agricole en bio est de 10,7 % actuellement et la filière biologique française traverse une crise sans précédent. Pour sortir de cette impasse, la question des débouchés de la bio est centrale. La FNH a donc estimé, dans cette étude, l’impact de l’évolution de la consommation de bio sur l’augmentation des surfaces agricoles cultivées en bio. Le résultat est sans appel : inclure 20% de produits bio en restauration collective est une étape nécessaire, mais insuffisante. En prévision des arbitrages du prochain Programme Ambition Bio, mais également de la Stratégie Nationale pour l’Alimentation et le Climat (SNANC) et de la future Loi d’Orientation et d’Avenir Agricoles (LOA), la FNH propose une feuille de route, jalonnée de plusieurs étapes, pour atteindre l’objectif à horizon 2030. Étape 1️⃣ : 12% de surfaces agricoles en bio grâce à la restauration collective. Étape 2️⃣ : 14% de surfaces agricoles en bio en mobilisant l’ensemble de la Restauration Hors-Domicile (RHD). Étape 3️⃣ : 18% de surfaces agricoles en bio en mobilisant l’ensemble de la RHD et en revenant au niveau de 2020 de consommation du bio à domicile. Si l’ensemble de la RHD atteint 20% de produits biologiques dans ses approvisionnements et que la consommation de bio à domicile atteint 7,8%, cela créerait les débouchés suffisants pour atteindre 21% de surfaces agricoles en AB (objectif fixé par le gouvernement pour 2030). Renforcer, dans les formations continues et initiales de l’hôtellerie et de la restauration, les enseignements consacrés à l’agriculture biologique et à la durabilité de l’offre alimentaire des restaurants (« moins et mieux » de viande, produits bruts, diminution du gaspillage alimentaire, etc.).

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