La canne à sucre, une graminée majestueuse de la même famille botanique que le blé, le maïs, le seigle et le sorgho, se distingue par sa culture axée sur la tige plutôt que sur les graines. Plus ou moins dressée, la canne présente une écorce épaisse et cireuse, lisse, dont la couleur varie du jaune au violet selon les espèces. Divisée tous les 10 à 20 cm par des "nœuds", elle se termine par une panicule argentée et élancée qui porte des fleurs. Il existe deux grandes catégories de cannes : les sauvages et les cultivées. Aimant la chaleur et l'humidité, elle est une plante tropicale par excellence, prospérant entre 35° de latitude nord et 30° de latitude sud. Cette zone comprend les principaux pays producteurs mondiaux tels que le Brésil, l'Inde, la Chine, Cuba, l'Australie, le Mexique, l'Afrique du Sud, la Thaïlande et les États-Unis.

La canne est une plante vivace qui repousse spontanément après chaque coupe. Cependant, après quatre à sept ans, la plante vieillit et nécessite un remplacement. Les premières pousses apparaissent rapidement, mais il faut environ un an pour que la canne atteigne son cycle de floraison. Ce cycle dure de deux à trois mois, et sa fin marque l'achèvement de la croissance et la maturité de la plante. C'est à ce moment précis que la photosynthèse, sous l'action combinée de la sécheresse et de la fraîcheur nocturne, aboutit à la formation de saccharose. La maturation de la canne à sucre prend entre huit mois (en Louisiane) et 22 mois (à Hawaï). La rentabilité de la culture est intrinsèquement liée au climat, au terrain, à l'irrigation, à la variété cultivée et à l'efficacité de la lutte contre les maladies et les parasites.
C'est pas sorcier -CANNE A SUCRE
L'intégration Historique et Économique de la Canne à Sucre à La Réunion
Importée sur le sol réunionnais au cours du XVIIIe siècle, la canne à sucre est devenue un pilier de l'économie locale. Elle occupe aujourd'hui, avec quelque 23 000 hectares cultivés, plus de la moitié de la surface agricole utile de l'île. Cette production de sucre de canne implique, au niveau local, une politique économique et industrielle résolument orientée vers la production sucrière. De plus, la production de canne, souvent qualifiée de "culture pivot", procure une garantie de revenus significative grâce à sa résistance aux cyclones, un atout majeur dans cette région sujette aux aléas climatiques. La superficie consacrée à la canne (22 664 ha) correspond à environ 52,94 % de la superficie agricole utilisée de La Réunion. Près de 3 400 exploitations consacrent tout ou partie de leurs activités à la culture de la canne à sucre.
La filière canne-sucre-rhum joue un rôle prépondérant dans l'activité économique de La Réunion. Elle constitue notamment la principale source d’emplois de l’agriculture réunionnaise. Après une campagne 2007 catastrophique, tant en tonnage qu'en richesse, causée par les effets combinés du cyclone "Gamède" en février 2007 et de l'éruption volcanique en avril 2007, suivie d'une campagne 2008 médiocre avec 1,771 millions de tonnes de canne, la production cannière de La Réunion a retrouvé un bon niveau de performance depuis 2009, avec 1,908 millions de tonnes de canne en 2009, 1,877 millions en 2010 et 1,887 millions en 2011. Cependant, la production de la canne à sucre à La Réunion a connu une baisse par paliers au cours de la dernière décennie. La dernière très bonne année remonte à 2015, avec 1,9 million de tonnes, tandis qu'en 2019, elle était de 1,7 million. Les projections pour cette année, impactées par le passage du cyclone en début d'année et la sécheresse de l'année dernière, prévoient 730 000 tonnes de cannes broyées. Ces chiffres illustrent la vulnérabilité de la filière aux conditions climatiques et la nécessité d'une gestion proactive.
Techniques de Récolte et Particularités Réunionnaises
La récolte de la canne à sucre à La Réunion s'étale sur plusieurs mois, généralement de juillet à novembre. Cette période coïncide avec l'arrivée de la saison dite "fraîche". Cette particularité géographique explique la coexistence de deux techniques de récolte sur l'île : la coupe traditionnelle à la main et la coupe mécanisée. La coupe mécanisée n'est réalisable que sur des parcelles suffisamment grandes et planes pour accueillir des machines adaptées, semblables à des moissonneuses. Inversement, la coupe à la machette, bien que plus laborieuse, reste prédominante sur les terrains accidentés ou de petite taille. Plus de la moitié des champs sont encore coupés à la main à La Réunion, témoignant de l'importance du travail manuel et des traditions. La coupe s’effectue ainsi pendant quatre ou cinq années consécutives avant de devoir renouveler la plantation. C'est précisément au cœur de cette tige, haute de trois à cinq mètres, que se trouve la précieuse réserve de saccharose. Lors de la récolte, après avoir été "dépaillée", c'est-à-dire débarrassée de ses feuilles, seule cette tige, sélectionnée au niveau de la taille, est conservée. Il lui faudra alors dix à douze mois pour repousser.

Une fois la coupe achevée, les cannes sont acheminées sans délai vers les sucreries de l'île par camions et tracteurs, car elles se détériorent très vite. La canne doit impérativement passer au moulin entre 12 et 36 heures après sa coupe pour optimiser l'extraction du sucre. Le rendement moyen varie entre 60 et 100 tonnes par hectare, et une tonne de canne permet d'obtenir environ 115 kg de sucre. Le Tampon, par exemple, est un lieu où les hommes et les machines travaillent de concert. Stéphane Couteel, un photographe, a rencontré Dominique et ses fils qui continuent de couper la canne à la machette, même sous la pluie, soulignant les tensions persistantes au sein de cette communauté de travailleurs acharnés.

Transformation et Valorisation des Co-produits de la Canne
Les deux usines sucrières de La Réunion, BOIS-ROUGE au nord-est et le GOL au sud-ouest, régulièrement modernisées depuis 1996, ont une capacité unitaire d'un million de tonnes de cannes traitées. Ces usines sont conçues pour broyer 1 million de tonnes de cannes. Cependant, les prévisions actuelles de 730 000 tonnes de cannes broyées posent un défi majeur, car les usines tournent en dessous de leur seuil de rentabilité. Il n'est pas techniquement possible de basculer les cannes d'un bassin (usine du Gol) vers l'autre (usine de Bois-Rouge) et inversement sans des implications économiques significatives, notamment l'arrêt et le redémarrage de la production, préjudiciables au matériel et à la gestion du personnel, qui peut se retrouver en chômage technique.
À l'usine, selon une technique dite de "pression-imbibition", la canne est broyée et mouillée quatre ou cinq fois d'affilée par des batteries de moulins. À partir de cette matière première, toute une filière s'est constituée pour valoriser les coproduits et compléter la production de sucre. Les productions d'alcool, notamment les rhums et punchs, valorisent la mélasse. La bagasse, résidu fibreux de la canne, est brûlée par les deux centrales thermiques de l'île, fournissant ainsi 45 % de la consommation électrique. Ceci met en lumière l'importance de la filière canne dans l'approvisionnement énergétique de La Réunion et sa contribution à l'économie circulaire.

Défis et Perspectives d'Avenir pour la Filière Canne à La Réunion
La canne à sucre est confrontée à de nombreux défis, notamment la prolifération d'insectes nuisibles tels que les vers blancs, les pucerons, les cochenilles et surtout les "borers" qui vivent aux dépens de la plante. Les rats causent également d'importants dégâts, nécessitant l'épandage de graines empoisonnées ou l'utilisation d'appâts anticoagulants pour lutter contre ces rongeurs. Trois types de maladies peuvent affecter la canne : celles provoquées par des champignons comme le mildiou, le charbon, la morve rouge ou la rouille, et celles causées par des bactéries comme la gommose, l'échaudure et le rabougrissement des repousses. Pour contrer ces maux, de nouvelles variétés de canne ont été créées. Parallèlement, des actions sont mises en œuvre telles que la quarantaine et la désinfection des couteaux pour éviter ou ralentir la propagation des maladies. Des produits chimiques et la chaleur sont également employés pour protéger et guérir les boutures.
La filière canne-sucre représente la première source de revenus à l'exportation après le tourisme et la première industrie agro-alimentaire de l'île. Cependant, elle est confrontée à des problèmes majeurs, dont des décisions prises à Bruxelles qui ne tiennent pas compte du climat tropical où les mauvaises herbes prolifèrent. Un autre défi crucial est le renouvellement des générations de planteurs, car plus de la moitié d'entre eux ont dépassé 50 ans. La Réunion compte désormais 19 000 ha de terres cultivées en canne et environ 2300 planteurs de canne à sucre, produisant plus de 60 % de la canne des DROM.

Le signal d'alarme lancé par la filière cette année concernant l'approvisionnement en mélasse pour les distilleries est préoccupant. En effet, 99 % du rhum de La Réunion est un rhum traditionnel de sucrerie, et les stocks actuels ne sont pas suffisants pour un fonctionnement optimal. Pour fonctionner correctement, il faudrait broyer 1,5 million de tonnes de cannes à sucre pour produire 55 000 tonnes de mélasse. Les conséquences directes pourraient être une pénurie de rhum et le risque que les clients à l'export se tournent vers d'autres fournisseurs plus importants, car le rhum est un marché mondial très compétitif. La Réunion est en compétition avec des pays comme le Brésil, l'Inde et d'autres pays sud-américains.
La réforme de l'organisation commune du marché du sucre (OCM sucre) sécurise la filière canne dans les départements d'outre-mer. Dans ce cadre, les producteurs sucriers des DOM bénéficient d'une compensation de la perte de revenus grâce à un système d'aide directe aux planteurs. Cette aide directe est passée de 41,9 M € en 2007 à 59,2 M € à compter de 2010, avec un quota théorique de production estimé à 480 000 tonnes. Pour La Réunion, la compensation de la perte de revenus s'est traduite par une aide directe évoluant de 31,5 M€ en 2007 à 44,2 M€ à compter de 2010 jusqu'en 2015. L'aide nationale complémentaire programmée est passée, quant à elle, de 34,7 M € en 2007 à 60,1 M € à compter de 2010.
L'article 53 de la LODEOM stipule que, dans les DOM, le tarif de rachat de l'électricité aux installations existantes ou nouvelles qui produisent de l'électricité à partir de la biomasse, y compris celle issue de la canne à sucre, ne peut être inférieur au prix de vente moyen de l'électricité issu du dernier appel d'offres biomasse national. L'arrêté du 20 novembre expose les modalités d'actualisation de la prime annuelle variable, qui s'ajoute aux tarifs actuels du contrat initial d'achat d'électricité produite à partir de la biomasse issue de la canne à sucre. Cette prime est fixée à 13 € par tonne de canne et s'actualise chaque année par un coefficient "M" calculé en fonction du taux de fibre moyen de la canne, de la moyenne annuelle des prix du charbon et de la moyenne arithmétique annuelle des prix des quotas de CO2. Ces mesures visent à soutenir la filière et à encourager la valorisation énergétique de la biomasse de canne.
Le Tourisme Cannier : Une Immersion au Cœur de la Tradition Réunionnaise
La filière canne à sucre, au-delà de sa dimension économique et industrielle, offre également une opportunité unique de tourisme immersif. Les sens sont en éveil lors des visites conduites par des guides formés, dans le strict respect des règles de sécurité et de l'hygiène alimentaire.
À la Distillerie de Savanna, les visiteurs voyagent à bord d'un véritable vaisseau industriel dédié à l'incroyable odyssée de la canne. Ils sont sensibilisés à l'univers agricole de la canne à La Réunion, à son histoire et à sa culture. La visite de la sucrerie transporte au plus profond du monde fantastique qui préside à la métamorphose magique du végétal vers le sucre, où la production des sucres n'aura plus de secret pour les visiteurs. La découverte de la rhumerie initie à l'élaboration minutieuse des grands rhums, à l'art de la dégustation, aux procédés de fermentation et aux mystères du vieillissement dans les chais. La boutique Tafia & Galabé offre le charme des saveurs réunionnaises dans une épicerie pure canne.

La Saga du rhum propose une découverte muséale de l'histoire du rhum de La Réunion. Le muséum Stella Matutina, une ancienne usine sucrière située à Piton Saint-Leu dans le sud de l'île, offre un parcours dans l'histoire croisée du sucre et de l'île Bourbon. Chez Payet & Rivière, le domaine familial de Bel Air, au cœur du « Beau Pays » dans le nord-est de La Réunion, est l'une des plus anciennes propriétés de l'île où la canne est cultivée sur ce terroir volcanique et tropical depuis le XIXe siècle.
Dans le sud de l'île, la Sucrerie du Gol, de juillet à décembre pendant la campagne sucrière, propose des visites guidées riches en sensations. Ce parcours visuel, olfactif et gustatif mène les visiteurs au cœur du processus de fabrication du sucre, depuis la réception des cannes jusqu'aux cristaux de sucre. Pour une meilleure qualité des visites, la Sucrerie du Gol est équipée en audioguides. Les visites ont lieu du mardi au samedi de 9h30 à 19h, avec des visites nocturnes les jeudis, vendredis et samedis soir. La Boutik propose dégustation et vente de produits. Pour des raisons de sécurité, l'accès est réservé aux personnes âgées de 7 ans minimum, et la visite est déconseillée aux personnes asthmatiques, ayant des difficultés de déplacement, souffrant de la chaleur ou sujettes au vertige. Des chaussures de sport sont obligatoires, et aucun bijou n'est autorisé.

À Saint-Louis, entre L'Etang-Salé et Saint-Pierre, se trouvent les vestiges d'une balance manuelle de canne à sucre et d'un bâtiment appelé "le moulin maïs". Autrefois, ce lieu abritait une usine sucrière, une corderie d'aloès et une minoterie. Le moulin maïs a été transformé en salle d'exposition pour les artistes locaux, ouverte du mardi au vendredi de 10h à 18h, et le samedi et dimanche de 10h à 16h lors d'événements ponctuels. Durant la période de la canne, il est encore possible d'apercevoir des charrettes à bœufs dans les champs ou sur la route, un mode de locomotion traditionnel qui perpétue l'héritage cannier de La Réunion. Ces différentes initiatives touristiques contribuent à valoriser le patrimoine sucrier de l'île et à sensibiliser le public à l'importance de cette culture.