Depuis le 1er janvier 2019, l'interdiction de la vente et de l'utilisation de pesticides chimiques de synthèse aux particuliers (loi Labbé) a conduit à une prolifération de "produits miracle" et de recettes de grand-mère pour le désherbage, souvent à base de vinaigre blanc et de sel. Si l'efficacité apparente de ces méthodes peut être séduisante, notamment pour le sel, leurs conséquences écologiques à long terme sont alarmantes et méritent une attention particulière. L'objectif de cet article est de vous inviter à voir les choses autrement, non pas en remplaçant les désherbants chimiques par des désherbants naturels sans discernement, mais en adoptant une approche plus respectueuse de l'environnement.

Le Sel : Un Faux Ami du Jardinier
Le sel, ou chlorure de sodium, est une substance qui a une influence nocive profonde sur les végétaux et sur le sol. Son utilisation comme herbicide est à la fois efficace à court terme et désastreuse pour l'environnement.
Comment le Sel Agit-il sur les Végétaux ?
Le sel tue les plantes par un phénomène appelé osmose. Quand le sol contient plus de sel que la plante, l'eau quitte cette dernière pour aller diluer la concentration de sel dans le sol, faisant faner et mourir les cellules. Cette déshydratation est une des principales causes de la mort des plantes exposées au sel.
De plus, le sel perturbe l'absorption des minéraux contenus dans le sol. Les ions libérés par le sel ont tendance à remplacer les autres ions essentiels aux végétaux tels que le potassium, le calcium ou le magnésium. Ces derniers seront ensuite lessivés par la pluie car moins bien fixés par les plantes, entraînant une carence en nutriments vitaux.
L'accumulation d'ions toxiques et un stress oxydatif important sont d'autres conséquences de la présence de sel. Les symptômes visibles sur les végétaux intoxiqués au sel incluent le jaunissement des feuilles, la chlorose, des brûlures, des nécroses, le dessèchement du feuillage et l'enroulement des feuilles, pouvant aller jusqu'à la mort des jeunes tiges.
Il est important de noter que, en conditions normales, l'organisme des végétaux est un milieu hypertonique, dont la concentration en sels minéraux est plus importante que dans le sol, milieu hypotonique. La pression osmotique est alors plus forte dans le végétal, l'eau sera donc attirée vers les racines de ce végétal. Cette situation s'inverse en cas d'ajout de sel, rendant le sol hypertonique et attirant l'eau hors de la plante.
L'Impact Dévastateur du Sel sur le Sol
Au-delà de son effet direct sur les plantes, le sel a un impact profondément négatif sur la vie et la structure du sol. Non seulement il détruit les micro-organismes qui y vivent, mais il modifie également sa structure : le sol se tasse et perd en perméabilité.
Le sel ne se dégrade pas facilement et ne quitte pas le sol rapidement. Il reste dans le sol jusqu'à ce qu'il soit lessivé par l'eau. Il peut ainsi persister pendant des mois, des années, voire des décennies, laissant le sol essentiellement stérile, libre de presque toute vie. Pour illustrer la puissance destructrice du sel, on rapporte que les Romains auraient salé la terre à Carthage en 146 av. J.-C. Même l'herbicide Roundup (glyphosate), tant décrié, est une "poule mouillée" en comparaison avec le sel lorsqu'il s'agit de dommages environnementaux.
Le chlorure de sodium, composant principal du sel de table et du sel d'adoucisseur, pénètre dans le complexe argilo-humique, essentiel à la fertilité du sol, et le dégrade en profondeur. Le complexe argilo-humique est une association de particules d'argile et de matières organiques, jouant un rôle crucial dans la fertilité des sols. À force de désherbages au sel, ce dernier s'accumule au point d'empêcher les racines des plantes d'absorber les nutriments essentiels, ce qui appauvrit rapidement la terre et réduit sa capacité à favoriser la biodiversité.
Le sel nuit également aux bactéries et champignons utiles qui décomposent la matière organique, comme les feuilles mortes, et la transforment en nourriture pour les plantes. En empêchant la décomposition naturelle, le sel entraîne un appauvrissement du sol en matière organique et donc une diminution de la biodiversité, rendant la terre peu accueillante pour les insectes, les vers de terre et d'autres organismes qui contribuent activement à l'aération et à la fertilisation naturelle du sol.
Le Sel et la Contamination des Nappes Phréatiques
Le sel appliqué ne reste pas seulement sur place. Il peut être absorbé par des végétaux situés à proximité et les affecter. Les arbres notamment, avec des systèmes racinaires qui mesurent plusieurs kilomètres, stockeront le sel capté, pouvant entraîner leur mort au-delà d'une certaine quantité.
Mais le danger le plus insidieux réside dans sa migration vers les nappes phréatiques et les cours d'eau lors des pluies ou par ruissellement. Environ 95 % de l'eau douce est stockée dans les nappes aquifères, qui représentent le plus gros réservoir d'eau potable de notre planète, alimentées par les infiltrations d'eau de pluie. Une grande partie de l'eau que nous consommons (entre 25 et 40%) est issue de ces nappes.
Si tout le monde commençait à tuer les plantes indésirables avec du sel, cela pourrait rendre l'eau locale non potable. L'utilisation du sel de déglaçage sur les routes des régions neigeuses a déjà fait monter en flèche la salinité de l'eau souterraine et des cours d'eau à proximité de nombreuses villes, une catastrophe pour l'environnement. Même une légère augmentation de la salinité de l'eau peut nuire gravement aux organismes aquatiques tels que les poissons et les amphibiens, perturbant ainsi l'écosystème aquatique.
Le Sel d'Adoucisseur : Une Alternative Illusoire
Le sel d'adoucisseur, composé principalement de chlorure de sodium, est habituellement employé dans les adoucisseurs d'eau pour éliminer les ions calcium et magnésium. Son mécanisme d'action contre les mauvaises herbes est le même que celui du sel de cuisine : il absorbe l'humidité des plantes, provoquant leur dessèchement progressif.
Bien que son principal atout réside dans son accessibilité économique et son action rapide, il présente les mêmes inconvénients écologiques que le sel de table. Utiliser du sel d'adoucisseur pour désherber est une option à double tranchant : économique et rapide, mais potentiellement dommageable pour votre environnement immédiat. Larry Hodgson, le jardinier paresseux, ne recommandait pas l'utilisation du sel comme herbicide, surtout dans ou près des jardins, des pelouses, d'autres plantations ou encore, là où il y a des racines d'arbres.
L’impact de l’homme sur le sol | Documentaire environnemental
Les Alternatives au Désherbage au Sel : Des Solutions Durables
Face aux risques environnementaux posés par l'utilisation du sel, il est impératif d'adopter des méthodes de désherbage respectueuses de l'environnement et de la biodiversité.
Désherbants Naturels "Faits Maison" : À Utiliser avec Parcimonie
Certaines solutions "maison" peuvent être utilisées, mais il est crucial de comprendre leurs limites et leur impact.
Vinaigre Blanc
Le vinaigre blanc, ou vinaigre d'alcool, est souvent utilisé comme désherbant naturel en raison de son acidité élevée, due à l'acide acétique. L'acide acétique, qui peut être produit naturellement par un processus de fermentation bactérienne, est l'élément le plus nocif pour les plantes. Il sèche d'abord les feuilles des plantes mais n'atteint pas les racines, ce qui en fait une mauvaise solution pour tuer les mauvaises herbes vivaces.
Il peut être utilisé pur (concentration d'au moins 5% d'acide acétique) ou dilué légèrement avec de l'eau. Il est possible d'ajouter du sel et du savon noir pour renforcer son efficacité. Cependant, le vinaigre est très acide et peut avoir de nombreux effets négatifs sur la croissance des plantes, entraînant une importante acidification du sol. C'est un produit à éviter absolument en sol acide.
Bien qu'il soit une alternative plus écologique que les désherbants chimiques, une utilisation excessive peut avoir un impact environnemental. Il est essentiel de l'utiliser avec parcimonie et de cibler uniquement les zones non cultivées où les "mauvaises herbes" posent problème. Le vinaigre, s'il contient plus de 10% d'acide acétique, peut causer des blessures corporelles comme des brûlures à la peau et aux yeux. À 20%, il devient corrosif et peut même causer la cécité. Il est donc important de porter des équipements de protection (lunettes, gants, vêtements) lors de son application.
En 2021, de nombreux poissons d'une rivière à Neufchâtel-sur-Aisne (Aisne) sont morts à cause d'une pollution à l'acide acétique, un produit nocif et très corrosif.

Eau de Cuisson
L'eau de cuisson (de pâtes, pommes de terre, légumes) peut être utilisée comme désherbant naturel. L'eau chaude affaiblit les racines des mauvaises herbes. Toutefois, cette méthode ne préserve pas non plus les formes de vie présentes dans les couches supérieures du sol, et un ver de terre se trouvant juste sous la surface n'appréciera pas du tout un tel traitement, tout comme de nombreux organismes vivants visibles ou invisibles.
Bicarbonate de Soude
Le bicarbonate de soude peut être utilisé comme désherbant naturel dans certaines situations, en évitant les sols calcaires en raison de son pH élevé. Saupoudrez 2 cuillères à soupe par mètre carré sur les herbes indésirables et laissez la rosée ou une pluie légère le dissoudre. Comme pour le vinaigre, il peut affecter les plantes que vous souhaitez conserver et son utilisation doit être ciblée. Le bicarbonate de soude est considéré comme écologique par rapport aux désherbants chimiques, mais son utilisation doit être ciblée pour limiter l'impact sur l'environnement.
Purin d'Ortie Non Dilué
Le purin d'ortie non dilué est un désherbant naturel efficace. Tandis que le purin d'ortie dilué est un engrais azoté, la version non diluée peut être utilisée pour éliminer la plupart des herbes indésirables en arrosant le feuillage. Cependant, il a une odeur forte et désagréable, et la pulvérisation est problématique en raison de son épaisseur. Son impact environnemental est considéré comme écologique et sûr lorsqu'il est utilisé correctement.
Désherbants Bio du Commerce
On trouve aujourd'hui des désherbants "bio" dans les jardineries, souvent à base d'acide acétique ou d'acide pélargonique (extrait de plantes du genre Pelargonium). Ces produits sont généralement coûteux et ne sont pas sélectifs, ce qui signifie qu'ils peuvent détruire toutes les plantes. De plus, certaines adventices coriaces peuvent repartir des racines. Il est important de noter que les désherbants à base d'acide pélargonique, bien que présentés comme "écologiques", ne sont pas autorisés en Agriculture Biologique en raison de leurs effets néfastes sur la faune aquatique.
Les Vraies Solutions Alternatives aux Désherbants
Pour les zones cultivées et pour une approche réellement écologique, d'autres méthodes sont à privilégier.
Le Désherbage Manuel
Le désherbage manuel, bien que contraignant et fatiguant, reste la façon la plus efficace et respectueuse de la vie dans les parcelles cultivées. Il est préférable de désherber après une pluie, au printemps lorsque les adventices sont jeunes, ou en automne. Pour les vivaces, il est crucial d'arracher la racine en totalité. Pour les adventices à stolons, il faut tirer doucement les tiges enracinées. Les annuelles doivent être supprimées avant la floraison pour éviter les semis spontanés. Des outils comme la binette, la serfouette, le sarcloir, la fourche-bêche ou le couteau à désherber peuvent faciliter la tâche. Le "faux-semis" est une astuce qui consiste à préparer une surface, l'arroser et patienter quelques jours pour que les adventices germent, facilitant leur élimination.

Le Désherbage Thermique
Le désherbage thermique utilise la chaleur intense pour détruire les cellules des plantes sans toucher à la composition du sol. Qu'il soit électrique ou à gaz, un désherbeur thermique permet de cibler uniquement les plantes "indésirées". Cette méthode est appropriée pour les zones non cultivées, mais ne préserve pas les formes de vie présentes dans les couches supérieures du sol.
Couvrir le Sol (Paillage et Engrais Verts)
Couvrir le sol est une méthode très efficace pour se débarrasser des adventices en bloquant leur accès à la lumière. Des tapis en fibres naturelles, cartons, nattes de paillage peuvent être utilisés, en les laissant en place au moins 6 mois pour une destruction totale. Lors de la création d'allées ou de terrasses, un feutre géotextile sous le revêtement peut stopper la repousse.
Dans le gazon, une tonte haute défavorise les adventices. Les plantes couvre-sol vigoureuses peuvent également étouffer les adventices. Le paillage, qu'il soit organique ou minéral, limite le développement des adventices et maintient le sol souple, facilitant leur arrachage.
Entre deux cultures au potager, les engrais verts occupent le sol, empêchant l'invasion par les adventices et le nourrissant de nutriments. Il est également recommandé de ne pas trop travailler le sol des massifs ou du potager, car cela fait remonter les graines d'adventices, favorisant leur germination.

Les Produits de Biocontrôle
Les produits de biocontrôle utilisent les relations existantes dans la nature pour limiter la présence d'ennemis des cultures. Pour le désherbage, on utilise des substances naturelles comme l'acide pélargonique, l'acide acétique et les acides caprique et caprylique. Ils agissent en détruisant l'épiderme des végétaux, avec des effets visibles rapidement. Ils s'utilisent par temps sec et doux (au moins 15°C) et sont plus efficaces sur des végétaux en état de stress hydrique. Une fois secs (environ 6 heures), ils ne présentent plus de toxicité pour les animaux. Il est possible de replanter immédiatement après leur utilisation.
Encourager la Biodiversité
Il est capital d'encourager la biodiversité pour limiter la prolifération des herbes sauvages plutôt que de recourir à des méthodes destructrices pour l'environnement. Beaucoup de ces "mauvaises herbes" possèdent des vertus méconnues. Le pissenlit, par exemple, améliore la structure du sol grâce à ses racines profondes, tandis que le trèfle fixe l'azote. Elles attirent et nourrissent nombre d'auxiliaires du jardin et certaines offrent une très jolie floraison. La variété au jardin est garante d'une biodiversité importante. On préconise aujourd'hui de limiter ces adventices sans pour autant les éradiquer totalement.
Pour compenser les effets du sel sur votre sol, incorporez du compost ou d'autres amendements organiques riches en matière organique. Ces apports restaureront progressivement la structure du sol et sa capacité à retenir l'eau et les nutriments. Il est également important de se renseigner sur les réglementations locales concernant l'utilisation du sel, car certaines régions ont instauré des restrictions pour protéger les nappes phréatiques et la biodiversité locale.
En adoptant des pratiques de désherbage écologique, il est possible de profiter d'un jardin florissant tout en contribuant activement à la protection de la biodiversité et à la santé de l'écosystème. Le choix du jardinier entre efficacité et responsabilité environnementale est primordial.