Semences en Afrique : Défis, Enjeux de Souveraineté et Opportunités pour l'Emploi

Le secteur agricole en Afrique se trouve à un tournant historique, marqué par une tension croissante entre des modèles extractifs imposés et la résilience des systèmes traditionnels. Au cœur de cette dynamique se trouve la question des semences, véritable fondement de la vie et pilier de la souveraineté alimentaire. Alors que le continent est perçu par certains comme la « dernière frontière » de l’économie mondiale, attirant des multinationales cherchant à privatiser les ressources, les agriculteurs africains, qui assurent 70 à 80 % de la production alimentaire locale, se mobilisent pour protéger leur savoir-faire et leur autonomie.

Champs de culture diversifiés en Afrique

Les semences : Source de la vie et enjeu de pouvoir

Les semences ne sont pas de simples intrants ; elles contiennent la génétique des plantes, déterminant la qualité de celles que nous mangeons et cultivons. Elles s’adaptent organiquement, accumulant des connaissances sur leur environnement et réagissant aux changements climatiques au fil du temps. Cette capacité d’adaptation est le fruit d’un travail millénaire des agriculteurs, qui sont, en réalité, les plus grands chercheurs du monde.

Pourtant, depuis la Révolution verte des années 1950, initiée par Norman Borlaug, un modèle hybride s'est imposé. Ce package, composé de semences à haut rendement dépendantes de pesticides dangereux et d'engrais artificiels, a ouvert une brèche pour les entreprises privées. Aujourd'hui, l'offensive combinée des acteurs du secteur privé et la poussée des États pour élaborer des lois semencières répondent en fait à la privatisation du patrimoine semencier. Cette logique de privatisation, portée par les règles de l'OMC et les Droits de propriété intellectuelle (DPI), menace de déstructurer les processus de production familiaux.

Le paysage institutionnel et le rôle de l'AFSTA

Pour structurer ce secteur, des organisations comme l’AFSTA (Association africaine du commerce des semences), créée en 2000, jouent un rôle central. Avec 123 membres, elle vise à promouvoir l’utilisation de semences de qualité et à développer les entreprises semencières privées. Le dernier congrès de l’AFSTA à Dakar a mis en avant des initiatives telles que le Centre d’excellence des systèmes semenciers en Afrique (CESSA), hébergé par l’AGRA.

Les discussions portent également sur l’harmonisation des réglementations semencières au niveau des Communautés économiques régionales (CAE, CEDEAO, COMESA, SADC) et la mise en œuvre de la Zone de libre-échange continentale africaine. L'objectif est de lever les obstacles au commerce transfrontalier qui affectent le mouvement des semences et d'établir un cadre politique favorable à l'innovation. Cependant, cette vision institutionnelle se heurte parfois à la réalité des petits agriculteurs de subsistance, pour qui la conservation des semences demeure une stratégie de survie et d'indépendance économique.

Schéma des flux de semences entre secteur formel et informel

La coexistence des systèmes formels et informels

En Afrique, les secteurs semenciers formel et informel coexistent dans un contexte socio-économique marqué par le faible pouvoir d’achat. Une grande partie des agriculteurs conserve ses propres graines d’une saison à l’autre, particulièrement pour les cultures vivrières. À l’inverse, le secteur formel fournit des semences hybrides et maraîchères, souvent importées d’Europe et d’Asie.

Le défi majeur réside dans la logistique et les infrastructures, qui empêchent souvent la disponibilité des semences au moment opportun. De plus, les acteurs privés sont naturellement orientés vers la rentabilité ; or, les marges pour les cultures vivrières sont faibles. Cela limite les capacités d’investissement privé dans ces variétés, rendant le rôle du secteur public et du Groupe Consultatif pour la Recherche Agricole Internationale (CGIAR) indispensable pour la conservation du germoplasme.

L'AFSA et la mobilisation citoyenne

Face à ces enjeux, le travail de l’AFSA (Alliance pour la souveraineté alimentaire en Afrique) rassemble quatre campagnes panafricaines et deux initiatives stratégiques qui défendent l’agroécologie et la justice sociale. À travers des programmes comme Agroecology for Climate Action, Seed Is Life, My Food Is African et Protect Our Land Restore Our Soil, l’AFSA mobilise les citoyens et influence les politiques.

Ces initiatives favorisent l’entrepreneuriat agroécologique et les marchés territoriaux, stimulant ainsi les économies locales. Il s'agit de garantir le droit de l’Afrique à une alimentation saine, à des écosystèmes résilients et à des systèmes alimentaires souverains. Ce mouvement continental soutient les agriculteurs dans leur lutte contre l'accaparement des ressources et pour la préservation de la biodiversité.

Privatisation des semences agricoles : une guerre de l’ombre a commencé - Documentaire monde - AMP

Vers un avenir agroécologique et souverain

Le débat sur l'intensification agricole via les semences améliorées ou les OGM occulte souvent le potentiel réel des ressources locales. Comme le souligne Mamadou Goïta, les pays africains, lorsqu'ils ne sont pas en situation de conflit, disposent d'un fort potentiel de production. Le Mali, par exemple, a su augmenter sa production céréalière de manière significative ces dernières années, prouvant que l'amélioration des semences locales et la maîtrise des technologies sont des voies viables.

L’avenir du secteur dépend de la capacité des organisations paysannes (OP) à se former, s'informer et peser sur les décisions politiques. La mutualisation des efforts au niveau de l'Union africaine est cruciale pour transformer les défis actuels en opportunités. Plutôt que de remplacer un système fonctionnel par un modèle extractif, l'accent doit être mis sur l'innovation maîtrisée par les producteurs eux-mêmes. Le patrimoine semencier est un bien commun qui doit rester au centre des débats publics pour garantir la pérennité de l’agriculture familiale sur le continent.

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