La jachère, bien que perçue aujourd'hui comme un simple repos de la terre, possède une histoire complexe et des fonctions multiples, évoluant significativement au fil des siècles et des contextes géographiques. Autrefois pilier de la fertilité des sols et du contrôle des adventices, elle est devenue, dans l'agriculture moderne, un outil administratif au service de la biodiversité et de la gestion des surfaces agricoles.

Une Évolution Sémantique et Technique Profonde
Le terme "jachère" a connu une transformation sémantique radicale au cours des deux derniers siècles. Pendant plus d'un millénaire, et jusqu'au XXe siècle, les cultivateurs désignaient par "jachère" l'ensemble des travaux culturaux de printemps et d'été qui préparaient les semis d'automne, ainsi que les terres qui recevaient ces façons, et la période de temps qui leur était consacrée. La jachère était donc une terre travaillée, tout le contraire du sens actuel. Des citations anciennes, comme celle de Moll en 1838 affirmant que "La meilleure préparation pour le blé est la jachère, surtout dans les terres très tenaces", ne laissent aucun doute sur cette définition originelle.
Il s'agissait d'un itinéraire technique, une suite d'opérations destinées à nettoyer la terre des mauvaises herbes et à la diviser finement pour assurer la germination et l'enracinement des céréales. Le mot était sans doute d'abord un verbe, désignant une action : "La première et la plus importante opération que l’on puisse faire subir à ces terres est la jachère" (Nicolle, 1893). Cette technique était connue sous divers noms en Europe, tels que guéret, versaine, sombre, estivade ou maggese, soulignant qu'il s'agissait de terres labourées en été.
Les fonctions de la jachère traditionnelle étaient doubles. Premièrement, chaque façon détruisait les mauvaises herbes germées et ramenait à la surface d'autres graines pour les faire germer à leur tour, réduisant ainsi le stock de graines présent dans le sol. Deuxièmement, les labours accéléraient la minéralisation des matières organiques du sol, libérant des éléments assimilables par les plantes cultivées : "Les façons répétées peuvent jusqu’à un certain point compenser la pénurie d’engrais, en déterminant une nitrification abondante des réserves azotées du sol" (Dehérain, 1892). Cependant, cette minéralisation ne créait pas les éléments nutritifs et, à long terme, la jachère contribuait à l'épuisement des sols si les éléments prélevés n'étaient pas restitués.
À partir du XIXe siècle, la diversification des rotations (plantes sarclées et prairies artificielles), le semis en ligne et l'invention de nouveaux outils (extirpateurs, scarificateurs) permirent de mieux limiter les mauvaises herbes tout en produisant chaque année. L'arrivée des engrais chimiques offrit des apports de fertilité supérieurs et indépendants du recyclage des résidus. Ainsi, la technique de la jachère traditionnelle disparut progressivement en France métropolitaine.
L'Évolution de l'Agriculture : Des Premiers Champs aux Fermes Modernes | Documentaire Français
Les Usages de la Jachère dans les Systèmes de Production Africains
Bien que la jachère traditionnelle ait régressé en Europe, le terme a été transféré aux régions tropicales pour désigner des périodes, parfois très longues, pendant lesquelles la terre n'est pas travaillée et se couvre d'une végétation dense, herbeuse, arbustive ou arborée. C'est une pratique très ancienne encore largement utilisée dans les pays en développement. Les modalités de son utilisation varient d'une région à l'autre et correspondent à des fonctions différentes suivant les systèmes de production.
Zone Tropicale Humide : La Jachère Longue Arborée
Dans les régions à faible densité de population des zones tropicales humides, la mise en valeur du milieu est assurée par un système de culture itinérante. Les cultures sont installées après défriche et brûlis d'une jachère longue, arborée. Cette jachère joue un rôle crucial dans l'entretien de la fertilité du milieu en assurant un recyclage des éléments minéraux et leur concentration dans les horizons superficiels du sol.
Son rôle dans le contrôle des mauvaises herbes est également essentiel. En effet, la pratique de la jachère longue arborée entraîne une extinction progressive des plantes adventices, ce qui limite considérablement les besoins en sarclage durant les deux à trois années de culture qui suivent la défriche. Cependant, les caractéristiques mêmes de ce système rendent difficile son évolution et son adaptation à un accroissement du taux d'occupation du sol résultant de la croissance démographique.
Zones Soudano-Sahéliennes : Fertilité des Sols et Pression Foncière
Dans les systèmes de production des zones soudano-sahéliennes, la fonction première de la jachère est d'assurer l'entretien de la fertilité physique et chimique des sols. Cette fonction nécessite des jachères suffisamment longues pour permettre, par le développement de la végétation herbacée et arbustive, un transfert vertical des éléments minéraux et une remontée du taux de matière organique du sol, qui a tendance à baisser systématiquement avec la mise en culture du sol.
L'augmentation de la pression foncière, particulièrement forte dans ces zones, entraîne un raccourcissement des jachères, ce qui réduit considérablement leur rôle dans l'entretien de la fertilité. Leur fonction devient alors surtout fourragère.
Maghreb : Jachère Fourragère et Stockage de l'Eau
Au Maghreb, la fonction principale des jachères est également fourragère. Dans des systèmes de production associant agriculture et élevage, et où la culture des fourrages est encore peu développée, la jachère fourragère a tendance à se maintenir, aussi bien dans les grandes exploitations que dans les petites. La jachère en Afrique du Nord peut également être utilisée pour assurer le stockage de l'eau d'une année à l'autre. Ces observations sont détaillées dans l'étude de Jouve, P. (1993). Usages et fonctions de la jachère dans les systèmes de production d’Afrique tropicale et du Maghreb.

La Jachère Moderne : Un Outil Administratif et Écologique en Europe
En France, la définition du mot jachère a continué d'évoluer, perdant sa signification agronomique pour devenir principalement un terme administratif. Depuis la réforme de la PAC de 1992, la jachère désigne des terres retirées de la production alimentaire.
Définition et Réglementation
Une jachère est une surface agricole ne faisant l’objet d’aucune utilisation ni valorisation (ni fauche pour mobilisation de la ressource, ni pâture) pendant une période de six mois comprenant le 31 août. Ce sont des parcelles ou des zones au sein d’une parcelle non travaillées, souvent retrouvées sur des zones moins productives ou sur des bouts de parcelles difficiles à exploiter.
La liste des espèces autorisées pour les couverts de jachères figure en annexe 1 de l’arrêté du 23 juin 2023 relatif aux définitions transversales relatives à l'activité et aux surfaces agricoles à partir de la campagne 2023 dans le cadre de la politique agricole commune. Cette liste comprend une variété d'espèces telles que le brome cathartique, le dactyle, différentes fétuques, la phacélie, le ray-grass anglais, le sainfoin, et divers trèfles et vesces. Les mélanges de ces espèces entre elles sont autorisés, de même que les autres mélanges relevant de cahiers des charges spécifiques aux contrats « jachère faune sauvage », « jachère fleurie » et « jachère apicole ». Les repousses de cultures sont autorisées à condition d'être suffisamment couvrantes, à l'exception des repousses de maïs, tournesol, betterave et pommes de terre.
Pour les jachères faune sauvage, si le contrat impose une culture qui ne peut pas être implantée au 1er mars, l'exploitant doit pouvoir fournir, en cas de contrôles, des éléments justifiant de l'impossibilité d'implanter le couvert au 1er mars ainsi que le contrat correspondant.
Intérêts et Types de Jachères Modernes
La jachère moderne est un atout majeur pour l'agriculture durable, combinant avantages écologiques, primes financières et amélioration des terres agricoles. Bien gérées, elles agissent comme des réservoirs de biodiversité.
Jachère Végétalisée ou Fleurie : Cette forme implique de semer des mélanges de fleurs adaptées aux sols et climats locaux. Elle est temporairement soustraite aux cultures potagères et semée avec un mélange de fleurs annuelles et parfois de vivaces, choisies pour nourrir et abriter la faune sauvage. Les mélanges implantés dépendent de la période de semis et de floraison. Ces jachères peuvent être composées de plantes annuelles (centaurée, cosmos), bisannuelles (souci, bourrache) ou vivaces (vipérine, molène). Les mélanges fleuris attirent les pollinisateurs, les insectes auxiliaires et les oiseaux, contribuant à un écosystème agricole résilient. Pour une jachère fleurie efficace, l'idée est de mixer des fleurs aux hauteurs, formes et périodes de floraison variées, afin d'offrir nectar et pollen sur une grande partie de l'année.
Jachère Mellifère : Elle occupe une place essentielle, car elle est spécialement composée de plantes riches en nectar et en pollen, favorisant ainsi les abeilles et autres insectes pollinisateurs. Des espèces comme l'achillée, l'agastache fenouil, le bleuet des moissons, la bourrache officinale, le coquelicot, la phacélie, le sainfoin et les trèfles sont autorisées pour les jachères mellifères. Sept espèces ont été retirées de la liste en 2019 (aneth, carotte, chicorée sauvage, coréopsis, fenouil commun, lin vivace, pavot) et quatre nouvelles ont été ajoutées (marguerite, mauve alcée, mauve musquée, verveine officinale). Les jachères mellifères sont mieux valorisées avec une équivalence de 1,5 ha de SIE (Surface d'Intérêt Écologique) pour 1 ha implanté.
Jachère Faune Sauvage : Ce sont des jachères destinées à favoriser la petite faune. Le réseau Agrifaune développe actuellement des expérimentations concernant différents mélanges à tester.
Préparation et Entretien des Jachères Fleuries
Pour semer une jachère fleurie, il est crucial de bien préparer le sol. Le terrain doit être nettoyé en retirant les grosses herbes et cailloux, sans retourner profondément la terre pour ne pas bouleverser la vie du sol. Le lit de semences doit être relativement fin, puis roulé pour favoriser la levée du couvert et limiter le développement des adventices. Le semis s'effectue idéalement entre la mi-mars et la mi-avril sur un lit de semences fin et rappuyé.
Le couvert peut être implanté à l'automne ou au printemps (si présence d'espèces annuelles). Il est important de ne pas implanter le couvert trop tôt au printemps afin de limiter les risques de gel sur les annuelles les plus sensibles. Les premières pousses apparaissent en quelques semaines, et la floraison s'étale souvent de la fin du printemps à l'automne selon les mélanges.
L'entretien des jachères florales est régulier afin d'empêcher la propagation de plantes problématiques telles que le chiendent, les chardons ou les néophytes. Après la levée, la jachère est régulièrement contrôlée afin de détecter la présence d'adventices problématiques et de lutter contre celles-ci le cas échéant. En cas de forte pression des adventices, une coupe de nettoyage est autorisée l’année de l’ensemencement. Le broyage et la fauche des parcelles en jachères sont interdits du 1er mai au 9 juin inclus pour le département de l’Allier.
Entre la fin de l'été et l'automne, lorsque la plupart des fleurs montent en graines et commencent à se dessécher, il est temps d'intervenir. Il est conseillé de laisser sécher les tiges fauchées quelques jours sur place pour que les dernières graines tombent, puis de les ramasser pour les utiliser en paillage ou les ajouter au compost, ce qui limite la concurrence d'herbes trop vigoureuses et aide à garder un terrain propre. Durant l'hiver, on évite de trop travailler la terre pour ne pas détruire l'équilibre établi, mais on peut retirer manuellement les plantes invasives et épandre une fine couche de compost mûr si le sol semble pauvre.

Jachères et Politique Agricole Commune (PAC)
Dans le cadre de la PAC, les jachères jouent un rôle important en tant que Surfaces d'Intérêt Écologique (SIE) et sont liées aux éco-régimes.
Primes et Subventions
Les terres en jachère comptent souvent comme des surfaces d'intérêt écologique (SIE) dans le cadre de la PAC. Les primes pour les terres en jachère varient selon les régions et les politiques nationales, mais elles s'inscrivent dans le cadre des aides découplées ou des paiements verts, c'est-à-dire des paiements en faveur de pratiques respectueuses de l'environnement.
Dans le cadre de la PAC 2023-2027, les jachères sont directement liées à la voie des Éléments favorables à la biodiversité de l’éco-régime. Sur le plan financier, les jachères florales sont rétribuées à hauteur de 3800 francs par hectare (plus, le cas échéant, la contribution à la mise en réseau de 1000 francs par hectare).
Obligations et Reconnaissance en SIE
Pour qu'une jachère soit déclarée en SIE, plusieurs règles doivent être respectées :
- Implanter un couvert autorisé (selon la liste 1 SIE).
- Présence obligatoire du couvert du 1er mars au 31 août.
- Six mois de non-valorisation pendant la période de présence obligatoire (l'entretien par fauche est possible en dehors de la période de 40 jours d'interdiction fixée par arrêté dans chaque département).
- Interdiction de traiter avec des produits phytopharmaceutiques pendant cette période.
Il est interdit de laisser le sol nu (cette surface doit être déclarée en SNE - Surface Non Engagée), d'entreposer du matériel agricole ou d'irrigation, des effluents d'élevage, des amendements minéraux ou organiques, de la terre, des boues issues d'installations de traitement des eaux usées domestiques, urbaines ou industrielles, ou de stocker des produits ou des sous-produits de récolte, notamment la paille.
Si une jachère est déclarée comme infrastructure agro-écologique (IAE), la période d'interdiction de valorisation s'étend du 1er mars au 31 août (du 15 avril au 15 octobre pour les jachères mellifères). Cela signifie qu'elle ne peut être ni fauchée ni pâturée pour être exportée et valorisée. De plus, la jachère ne doit faire l'objet d'aucune utilisation de produits phytosanitaires pendant cette période d'interdiction de valorisation. Les jachères IAE portent un couvert autorisé. La reconnaissance en IAE concerne les surfaces situées hors zone vulnérable. Au-delà de la présence d'un couvert pendant 6 semaines à l'automne, la parcelle doit également présenter un couvert (spontané ou semé) pendant une période d'au moins six mois couvrant la date du 31 mai et du 31 août.
Les surfaces équivalentes sont les suivantes : 1m² de jachères = 1m² d'IAE et 1m² de jachères mellifères = 1,5m² d'IAE. Toutes les jachères, IAE ou non, seront prises en compte pour évaluer les surfaces admissibles en terres arables ou pour la surface agricole utile. Les parcelles déjà requalifiées en prairies permanentes au cours de campagnes précédentes ne sont pas concernées par ces situations dérogatoires. Il n'est pas possible de déclarer une jachère derrière une prairie permanente.
Gel Fixes et Force Majeure
Les gels fixes sont des surfaces gelées non productives qui n'entrent pas dans le système de rotation des cultures. Ils peuvent être reconnus comme une particularité topographique du fait de leur caractère pérenne.
Dans le cas où un exploitant constate que la culture dérobée qu'il a mise en place ne lève pas, ou n'a pas levé de façon hétérogène, il doit transmettre un courrier à la Direction Départementale des Territoires (DDT(M)) dans un délai de 15 jours ouvrables après avoir constaté cette levée absente ou hétérogène et demander la reconnaissance en cas de force majeure en précisant les parcelles et les surfaces concernées.
L'Évolution de l'Agriculture : Des Premiers Champs aux Fermes Modernes | Documentaire Français
La Jachère au Jardin Potager : Une Pause Bénéfique
Mettre son potager en jachère, ce n’est pas le "laisser à l’abandon", c’est offrir une pause à la terre tout en remplissant le jardin de fleurs utiles. Une jachère fleurie est une surface temporairement soustraite aux cultures potagères et semée avec un mélange de fleurs annuelles et parfois de vivaces, choisies pour nourrir et abriter la faune sauvage.
En laissant un terrain en jachère, on évite d’épuiser la terre par des cultures intensives et on laisse les racines, la végétation et les micro-organismes travailler pour ameublir et enrichir le sol de manière naturelle. Un coin de potager fatigué, une bande en bordure de terrain ou un ancien emplacement cultivé conviennent très bien. On peut également choisir un coin par pur esthétisme et par plaisir d’y voir s’y développer des fleurs.
La période idéale pour semer une jachère fleurie se situe en général au printemps, après les dernières gelées, quand le terrain commence à se réchauffer et que les pluies facilitent la levée. Pour semer, mélangez les graines avec un peu de sable sec afin de mieux les répartir sur les zones, puis semez à la volée comme pour un gazon.
Mettre en jachère, c’est laisser au "repos" le jardin. Une pause bénéfique permettant à la vie de s’y développer. Dans l’ombre s’activera le travail discret des racines. La présence des pollinisateurs et des auxiliaires se développera car les jachères accueilleront et protégeront abeilles, bourdons, papillons, coccinelles et oiseaux. Au passage, il est aussi possible d'avoir recours aux engrais verts : ces cultures temporaires (phacélie, vesce, trèfle, moutarde) couvrent le sol, limitent la végétation indésirable, nourrissent la terre en matière organique et, pour certaines, enrichissent le sol en azote.
