La gestion durable des terres cultivables représente l'un des défis majeurs de l'agriculture moderne. Face à l'épuisement des sols causé par des décennies de monoculture intensive et l'usage immodéré d'intrants chimiques, des solutions ancestrales, remises au goût du jour par l'agro-écologie, s'imposent comme des alternatives viables. Parmi elles, l'utilisation du niébé (Vigna unguiculata) en tant qu'engrais vert et culture de rotation occupe une place prépondérante. Cette légumineuse, bien plus qu'une simple source de nourriture, agit comme un véritable régénérateur de la structure et de la vitalité des parcelles agricoles.

Les mécanismes biologiques de la fertilisation naturelle
Utilisés pour préparer les sols avant leurs mises en culture ou entre deux cultures, les engrais verts remplacent les plantes vivaces, ou annuelles, que la nature ferait pousser autrement afin de couvrir le sol. Ils aèrent le sol grâce à leur système racinaire et puisent en profondeur des éléments minéraux qu’ils libèrent en se décomposant. Ils limitent également, grâce à leur effet couvrant, l’érosion et le lessivage des sols. Une fois fauchés, ils forment un excellent paillage et apportent de la matière organique directement dans le sol.
Le niébé, en tant que membre de la famille des fabacées, joue un rôle spécifique dans ce processus. Le niébé fixe l’azote atmosphérique à travers ses racines avec l’aide des bactéries dans le sol. Cette symbiose, marquée par la présence de nodulations racinaires, permet d'enrichir naturellement le substrat en azote, un nutriment essentiel à la croissance des céréales qui succéderont à la légumineuse. Selon Louis Kokou Imorou, Assistant de recherche au département de phyto-technique et amélioration génétique des plantes, le niébé est une alternative de ré-fertilisation des sols. Les propriétés biologiques du niébé favorisent la refertilisation des sols appauvris.
Techniques de culture et gestion des systèmes agraires
La mise en œuvre de cette fertilisation biologique repose sur deux piliers : la rotation et l'association des cultures. La rotation consiste à faire se succéder sur une même parcelle plusieurs cultures, tandis que l’association des cultures ou polyculture consiste à installer plusieurs cultures différentes en même temps sur la même surface.

À Ouèdo, au sud du Bénin, Bienvenu Bonou intègre cette pratique par nécessité. « Quand la terre commence par perdre sa fertilité, comme celle que nous avons ici, cela demande qu’on y cultive du niébé ou de l’arachide. Une fois la récolte finie, leurs racines et leurs feuilles qui tombent font que la terre retrouve sa fertilité. Lorsqu’on les laisse pourrir dans le sol et qu’on vient faire du maïs, cela fait que le maïs se développe bien », explique-t-il. Cette méthode permet de briser le cycle de dégradation des terres, souvent exacerbé par la monoculture intensive pratiquée dans les exploitations familiales.
Le niébé, levier d'accès à la terre pour les femmes
Au-delà de ses vertus agronomiques, le niébé joue un rôle social crucial. Il permet d’assurer aux femmes l’accès à la terre dans la production agricole. Dans de nombreuses régions, les parcelles les plus dégradées, après avoir été exploitées intensivement par les hommes, sont souvent déléguées aux femmes.
« Avec les légumineuses, les femmes arrivent d’une manière ou d’une autre à récupérer ces terres, qui maintiennent une fertilité au moins. Parce que les légumineuses sont moins exigeantes en certains éléments nutritifs », souligne une experte. Célestine Hounkanrin, agricultrice à Tori-Gare, témoigne de cette réalité : « Si le sol n’est plus fertile, comme ici, d’autres mettent des engrais chimiques. Mais cela a des inconvénients. Ce que nous, nous utilisons, c’est du bio ». En utilisant le niébé, ces productrices parviennent à maintenir une activité agricole productive sur des sols que beaucoup auraient abandonnés.
Webinaire 2 - Comment produire des légumineuses à graines
Pratiques de semis et exigences culturales
Pour tirer le meilleur parti du niébé, le respect des protocoles de culture est indispensable. Le niébé est une plante qui produit des gousses impressionnantes, longues et fines, atteignant jusqu'à 100 cm. Pour une croissance optimale, semez les graines de niébé dans un endroit ensoleillé. Le semis se fait à une profondeur de 1 à 2 cm.
Le moment choisi pour le semis est déterminant. En zone tempérée, le meilleur moment est en avril et mai, une fois que le risque de gel est passé. Lors de la plantation, maintenez un espacement de 60-80x40 cm. Le sol doit être fertile et bien drainé pour favoriser une croissance saine des plantes. La culture des niébés nécessite un désherbage régulier et un ameublissement du sol pour améliorer l'aération. La récolte des niébés commence généralement en juillet et se poursuit jusqu'en octobre. Les niébés présentent une bonne résistance à la plupart des maladies des légumineuses, ce qui les rend faciles à cultiver, même pour les débutants.

Limites et perspectives de la fertilisation biologique
Bien que le niébé soit un outil puissant, il convient de tempérer son rôle. Pour des sols très dégradés, le niébé ne saurait vraiment remplacer systématiquement les engrais. L'état physique du sol, l'érosion éolienne et hydrique, ainsi que les variations climatiques, imposent une approche holistique.
« Ce qu’il nous faut aussi, c’est mettre peut-être l’accent sur la fumure organique, parce que l’engrais minéral systématiquement ne contribue non plus à résoudre le problème », précise un chercheur. L'agro-écologie, en combinant le niébé avec des amendements organiques, semble être la voie la plus prometteuse pour restaurer durablement les terres. L'objectif est de dépasser la simple production de récolte pour viser la résilience des systèmes agricoles face aux aléas climatiques, assurant ainsi la sécurité alimentaire des populations tout en préservant le capital sol pour les générations futures.