Introduction : La Semence Paysanne au Cœur des Enjeux Contemporains
Au-delà d'un simple nom, « la maison de semences paysannes » incarne un projet fondamental porté par l'association bretonne Kaol Kozh. Née dans le Finistère en 2007 à l'initiative de plusieurs agriculteurs, ce collectif se bat depuis bien longtemps pour faire reconnaître les vertus des semences paysannes. Ce combat s'inscrit en opposition aux graines hybrides, fréquemment imposées aux maraîchers et impossibles à reproduire ou à replanter, et vise avant tout à faire progresser la biodiversité. L'objectif est également de s'appuyer sur la nature pour s'adapter aux défis posés par le changement climatique. L'association KAOL KOZH a été créée en 2007 pour la préservation, la sélection, la diffusion et l'autonomie en production de nombreuses variétés de semences biologiques pour les maraîchers et les particuliers. Répartie sur deux sites, l'un à Rennes (35) l'autre à Plougoulm (29), l'association a à cœur de développer des actions auprès des scolaires, des particuliers et des professionnels.

Le Combat contre les Graines Hybrides et la Défense du Patrimoine Mondial
« Aujourd’hui, 90 % des légumes bio sont issus de graines hybrides de type F1. Cela veut dire que l’on peut acheter des légumes bio issus de semences Monsanto. Cela interroge, non ? Nous estimons que les graines font partie d’un patrimoine mondial, elles n’appartiennent à personne », souligne Marc Sire, l’unique salarié de l’association. Ce constat met en lumière une problématique majeure : la standardisation et la privatisation des ressources génétiques. Les graines hybrides F1, bien que largement utilisées, présentent un inconvénient majeur : elles ne peuvent être reproduites à l'identique d'une génération à l'autre, forçant les agriculteurs à racheter des semences chaque année. Cette dépendance va à l'encontre de la philosophie des semences paysannes, qui prônent l'autonomie des producteurs et la préservation de la diversité.
Historiquement, une législation interdit aux producteur·rice·s de vendre des variétés de graines non inscrites au catalogue officiel. Pour défendre la libre circulation et l’échange des semences, un groupe de producteur·rice·s et de maraîcher·ère·s biologiques breton·ne·s s’est constitué en 2007 sous le nom de Kaol Kozh (« vieux chou » en breton ou « bien commun » en russe). Ce nom même, porteur de sens, symbolise la vision de l'association : les semences comme un héritage collectif, un bien commun à protéger et à partager. Ce mouvement s'inscrit dans une tendance plus large de valorisation des savoir-faire ancestraux et de résistance face à la mainmise des multinationales sur les ressources agricoles.
L'Adaptation au Changement Climatique : Une Vertu des Semences Paysannes
« Les semences paysannes prennent tout leur sens avec le réchauffement climatique. Elles savent s’adapter à la chaleur, aux sécheresses. Elles s’intègrent dans un environnement qui change », explique Marc Sire. Cette capacité d’adaptation est un atout majeur dans le contexte actuel de bouleversements climatiques. Contrairement aux semences standardisées, souvent sélectionnées pour des environnements spécifiques et contrôlés, les semences paysannes, par leur diversité génétique et leur adaptation locale, sont intrinsèquement plus résilientes. Elles ont la capacité d'évoluer et de s'adapter aux conditions climatiques fluctuantes, offrant une solution durable pour l'agriculture.
Jean-Martiel Morel, maraîcher en agriculture biologique installé à Chavagne, près de Rennes, constate cette capacité d'adaptation depuis des années. Il récolte ses propres graines depuis bien longtemps. « J’ai semé sept ou huit variétés de carottes l’an dernier. Celles qui ont le mieux marché, ce sont celles qui poussent chez moi depuis cinq ans. Elles sont adaptées à la terre, à l’ensoleillement. Elles sont beaucoup moins fragiles et beaucoup moins malades », explique cet agriculteur militant. Son témoignage illustre concrètement l'efficacité des semences adaptées au terroir local, qui développent une résistance naturelle aux maladies et aux stress environnementaux. C'est un processus de sélection naturelle et humaine, où les graines les mieux adaptées à un environnement donné sont conservées et ressemées, renforçant ainsi leur résilience au fil des générations.
L'Extension de Kaol Kozh : De Roscoff à Rennes et Plougoulm
Après avoir ouvert une première maison de la graine à Roscoff il y a deux ans, Kaol Kozh va prochainement implanter son jardin à la Prévalaye, écrin de biodiversité situé à Rennes. Ce nouveau site, bien que le projet d'extension du Stade Rennais y fasse beaucoup causer, symbolise une expansion significative pour l'association. D’ici quelques semaines, la maison ouvrira ses portes aux maraîchers et jardiniers de la région de Rennes. Ce potager expérimental servira de support de formation mais surtout de lieu de test pour mesurer l’adaptation des plantes à leur environnement.
Historiquement créée à Roscoff dans les jardins du château du Laber et suite à la vente du site, cette maison des semences paysannes a été transférée à Plougoulm afin de poursuivre son rayonnement sur le secteur nord-ouest de la Bretagne auprès des maraîchers, jardiniers amateurs, bénévoles et jeunes générations sous l'appellation : maison des semences paysannes du Léon-Trégor. Ce développement sur plusieurs sites permet à Kaol Kozh de toucher un public plus large et de diversifier ses actions, consolidant ainsi sa mission de préservation et de diffusion des semences paysannes. L'association s'est également installée dans le parc d'un château depuis 2019 et dispose d'un jardin de démonstration de 2 000 m2. On y découvre les savoir-faire ancestraux des paysan·ne·s quant à la conservation ou la création de nouvelles variétés, comme le haricot vert ZAD.
Un Véritable Pouvoir : Autonomie et Plaisir de Semer
Jean-Martial Morel sera l’un des animateurs de cette maison de la semence et espère en faire une arme de persuasion pour convaincre les professionnels d’abandonner les graines hybrides au profit du « naturel ». Il insiste sur le fait que « C’est un vrai pouvoir, pas juste un truc de vieux paysan ». Cette affirmation forte met en lumière la dimension politique et sociale des semences paysannes. L'autonomie en matière de semences confère aux agriculteurs un contrôle essentiel sur leur production et leur destin, les affranchissant de la dépendance envers les grandes entreprises semencières.
Sur le plan économique, Jean-Martial Morel estime que « ça s’équilibre car les graines ne nous coûtent plus rien mais cela demande du temps de les récolter, les stocker ». Bien que la récolte et le stockage des graines exigent un investissement en temps, l'élimination des coûts d'achat annuels des semences hybrides représente une économie significative à long terme. Au-delà de l'aspect économique, il souligne un "vrai plaisir à semer les graines que l’on a produites soi-même". Ce plaisir est lié à la reconnexion avec les cycles naturels, à la satisfaction de voir germer et prospérer des plantes issues de ses propres efforts, et à la transmission d'un savoir-faire ancestral.
La Grainothèque de Kaol Kozh : Un Trésor de Biodiversité
Cette vitrine potagère n’aura pas vocation à vendre sa production de graines mais plutôt à les offrir à des jardiniers professionnels ou amateurs souhaitant changer leurs méthodes. La grainothèque de Kaol Kozh compte déjà plus de 600 variétés, dont au moins 150 uniquement de tomates. Des fruits et des légumes de toutes les tailles et de toutes les couleurs qui ont su s’adapter aux contraintes de la Bretagne pour produire des graines robustes, en perpétuelle adaptation. La maison de la semence paysanne vous propose de découvrir ces légumes nouveaux, anciens, et parfois menacés de disparition. Savez-vous planter des choux de Douarnenez et de Lorient ? Savez-vous planter des choux et des cocos de Paimpol ?

La diversité de cette grainothèque est un témoignage vivant de la richesse des semences paysannes. Chaque variété représente un patrimoine génétique unique, fruit de sélections naturelles et humaines sur des générations. Cette richesse est d'autant plus précieuse qu'elle inclut des variétés anciennes, parfois menacées de disparition, dont la préservation est essentielle pour la biodiversité agricole et la sécurité alimentaire future. Offrir ces graines plutôt que les vendre s'inscrit dans une logique de partage et de diffusion des connaissances, renforçant la communauté des jardiniers et des agriculteurs désireux de s'engager dans une démarche plus durable.
Une Réponse face à la Crise Sanitaire et la Prise de Conscience
« Avec la crise sanitaire, les personnes se sont mises au jardinage et nous ont beaucoup sollicité. Ils ont pris conscience qu’ils pouvaient récolter leurs graines ou les acheter à un agriculteur. C’est le côté social de la graine, empathique, humain. » La pandémie de Covid-19 a, de manière inattendue, mis en lumière l'importance de l'autonomie alimentaire et de la production locale. Face aux incertitudes, de nombreuses personnes ont redécouvert le jardinage, cherchant à cultiver leurs propres légumes et à comprendre d'où vient leur nourriture. Cette période a renforcé l'intérêt pour les semences paysannes et a poussé un grand nombre de citoyens à se tourner vers des associations comme Kaol Kozh pour obtenir des conseils et des graines.
Le "côté social de la graine, empathique, humain" évoqué ici est central à la mission de Kaol Kozh. Il ne s'agit pas seulement de cultiver des légumes, mais de recréer du lien social, de partager des savoirs et de renforcer une communauté autour de valeurs communes. Les échanges de graines, les ateliers de formation et les conseils prodigués par l'association contribuent à un sentiment d'appartenance et à une solidarité accrue. Ce phénomène témoigne d'une prise de conscience collective de la fragilité des systèmes alimentaires modernes et de la nécessité de construire des alternatives plus résilientes et locales.
Le Réseau Semences Paysannes et les Enjeux Législatifs
Kaol Kozh ne travaille pas seule. Constitué d'une soixantaine d'organisations, le Réseau Semences Paysannes prône gestion collective et protection des semences. Ce réseau national regroupe de nombreux acteurs engagés dans la défense et la promotion des semences paysannes, mutualisant les efforts et les connaissances pour une action plus efficace. Leur action est d'autant plus cruciale qu'elle s'inscrit dans un cadre réglementaire complexe et souvent restrictif.
Patrick de Kochko, interrogé par Actu Environnement, apporte un éclairage sur la situation des semences aujourd'hui : « Heureusement, les semences ne sont pas toutes sous brevet. Les brevets sont déposés sur des gènes et non sur des plantes. La plupart des semences sont régies par des Certificats d'obtention végétale. C'est la conjonction des deux - brevets et certificats - qui verrouille le système en renforçant l'emprise des multinationales de la semence, qui dictent leurs lois via l'Union pour la protection des obtentions végétales (UPOV). » Ce constat alarmant met en évidence la mainmise progressive des grandes entreprises sur les ressources génétiques, au détriment des petits producteurs et de la biodiversité.
Dans les pays du Sud, l'agriculture paysanne demeure essentielle, les paysans ne pourraient pas vivre sans cultiver leurs propres semences. Or ces multinationales cherchent à imposer les mêmes lois partout. L'Afrique de l'Ouest est visée par cette normalisation à travers la Communauté économique des Etats d'Afrique de l'Ouest (CDAO) et l'Union économique et monétaire Ouest africaine (UMOA). Cette expansion des modèles occidentaux, souvent dictés par les intérêts économiques des multinationales, menace les pratiques agricoles traditionnelles et l'autonomie des communautés locales. « Pour assouvir un peuple, on l’affame, on le prive de ses graines, comme en Inde ou en Afrique. Les États-Unis, en quittant l’Irak, ont fait voter une loi pour que les agriculteur·rice·s ne puissent pas reproduire leurs semences. » Ces exemples historiques et contemporains illustrent la dimension géopolitique et de pouvoir intrinsèque à la question des semences.
Pour autant, malgré un cadre réglementaire de plus en plus restrictif et notamment en France par la loi de décembre 2011 sur les certificats d'obtention végétale (1), les acteurs des semences paysannes estiment qu'elles ont un avenir, « parce qu'elles sont adaptables et parce qu'elles sont échangeables ». Ces deux caractéristiques fondamentales - adaptabilité aux conditions locales et possibilité d'échange entre agriculteurs - sont les piliers de la résilience et de la pérennité des systèmes agricoles basés sur les semences paysannes. La lutte pour la reconnaissance et la protection de ces semences est donc un enjeu majeur pour l'avenir de l'agriculture, de la biodiversité et de la souveraineté alimentaire.
