L’agriculture contemporaine fait face à une crise de biodiversité sans précédent, marquée par l’érosion progressive de nos variétés potagères et céréalières. Face à ce constat, des collectifs citoyens et agricoles s’organisent pour réinvestir le savoir-faire ancestral de la sélection variétale. Au cœur de cette dynamique, la Maison des semences paysannes maralpines (MSPM) illustre parfaitement comment la relocalisation des semences devient un acte militant, écologique et économique, de Saint-Laurent-du-Var jusqu’aux confins des Alpes.

La genèse d'un militantisme semencier dans les Alpes-Maritimes
À l’arrière d’une estafette, sacs en kraft remplis de graines et boîtes garnies d’épis de blé, rangés tels des bijoux en leur écrin, occupent Marco Loconte et Maxime Schmitt. De main en main, semences et épis s’échangent, se partagent, se rangent dans d’autres sacs sur lesquels on note noms de variétés et de paysans chez qui elles ont été glanées : "féverole de Forcalquier, Gérard, 2022", "saissette de Provence"… Voilà le genre de partages de butin qui animent les membres de la MSPM.
En 2018, avec une poignée d’agriculteurs, de consommateurs et de jardiniers maralpins, l’Azuréen, oléiculteur en Italie, cofondait cette association de militants des semences en réaction à un amer constat. "En un siècle, on a perdu 75% des variétés", s'alarmait-il, déplorant que les légumes du coin soient trop souvent issus de graines venues d’ailleurs, peu adaptées au terroir méditerranéen. Quatre ans plus tard, la MSPM regroupe une cinquantaine de membres, chefs cuisiniers, distributeurs en circuits courts… et bien sûr paysans, des Alpes-Maritimes, du Var mais aussi italiens.
L'adaptation au terroir : une nécessité face aux changements climatiques
L’enjeu de la semence paysanne n’est pas seulement patrimonial ; il est vital face au dérèglement climatique. "Marco et moi rentrons d’une tournée de 4 jours chez des agriculteurs bio des Alpes-de-Haute-Provence avec une dizaine de variétés prometteuses", explique Maxime Schmitt. À l’instar de Marco Loconte, maraîcher près de Gênes, les membres du collectif soulignent la continuité géographique de leur action : "De Gênes à la Provence, notre territoire agricole est similaire."
"Une sécheresse comme on vient de vivre nous oblige à étendre notre travail sur les pratiques agro-écologiques", abonde Maxime Schmitt. Pour cela, la solution prend encore la forme de petites graines, comme la ers, une espèce de légumineuse qui participe à enrichir les sols en azote et à créer des couverts végétaux capables de maintenir l’humidité de l’air dans la terre. Ce travail de sélection paysanne permet de redécouvrir des variétés oubliées, comme le brocolis et les courgettes rondes de Nice, le haricot mascarade de Breil ou la lentille de Beuil.
La fève violette de Saint-Laurent-du-Var : un exemple de sauvegarde patrimoniale
Parmi les succès du collectif, l'amélioration et la sauvegarde de la fève violette de Saint-Laurent-du-Var occupent une place de choix. Repérée par une association chez un jardinier, cette variété fait l'objet d'un suivi rigoureux pour en garantir la pérennité. "On travaille aussi sur l’amélioration du rendement de la fève violette de Saint-Laurent-du-Var", précise le collectif.
Ce travail de conservation ne se limite pas à une seule espèce. Le catalogue de la MSPM compte aujourd’hui plus d’une centaine de variétés locales dont une trentaine à privilégier pour en assurer la sauvegarde, car sinon personne ne le fera. Le succès le plus édifiant tient dans la paume d’une main : l’oignon rose de Menton. "On propose une nouvelle stratégie innovante de protection des semences en France", dixit Maxime Schmitt. Antibes est l’une de nos seules villes côtières où il y a autant de diversité locale, avec des melons blancs, des poivrons et des pastèques jaunes.

Comprendre la différence entre semences paysannes et hybrides F1
Il est essentiel de distinguer la nature des graines que nous utilisons. C’est une graine qui vient du champ du paysan et non de l’usine d’un semencier. Il s’agit de variétés stabilisées : en clair, le temps a fait son œuvre et les graines donneront des fruits identiques à ceux des générations précédentes. C’est un travail long et fastidieux de sélection… Il faut semer, observer, trier parfois pendant 10 générations pour arriver à obtenir une variété stabilisée, conforme aux caractères choisis des deux parents.
À l'inverse, si sur les sachets de graines, vous lisez F1 ou F2, il s’agit de semences hybrides. F1, c’est une première génération avec pour parents des non hybrides. F2 indique qu’il s’agit d’hybrides de seconde génération. Ce sont des semences protégées… et qui, une fois ressemées, ne donnent pas des légumes fidèles à ceux que vous avez dégustés l’année précédente.
Un réseau national d'artisans-semenciers
La MSPM s'inscrit dans un mouvement plus large, soutenu par des structures à travers toute la France. Depuis presque un demi-siècle, certaines fermes se sont spécialisées dans la production et la vente de graines bio. L'objectif demeure la biodiversité et l’autonomie alimentaire. Que ce soit dans le Maine-et-Loire, le Lot-et-Garonne, la Vendée ou l'Ariège, de nombreux paysans-semenciers cultivent des variétés reproductibles, produites dans le respect de l’environnement et du vivant.
Ces paysans semenciers vous proposent des graines cousues main. Ils cultivent leurs semences sur des surfaces variées, où les animaux sont leurs meilleurs auxiliaires, permettant de produire le compost utilisé sur toute l’exploitation. Le travail porte souvent sur l’amélioration de la résistance des graines à la sécheresse, à l’humidité et aux maladies. « Semons la vie dans nos assiettes ! ». Tout est dit.
Les semences paysannes et la sélection participative
L'engagement citoyen et la transmission des savoirs
La MSPM propose régulièrement des formations grand public pour comprendre les enjeux des semences paysannes et en planter chez soi. Depuis 2018, la Maison des Semences Paysannes Maralpines informe et sensibilise les professionnels, notamment les maraîcher.es, et les citoyen.es, en passant de la graine à l'assiette. Elle se consacre également à la prospection, la multiplication et la diffusion de variétés locales patrimoniales cultivées historiquement dans la région, comme le croquet de Peille.
Le Réseau Semences Paysannes (RSP) regroupe principalement les organisations bio et paysannes nationales, des associations de préservation et de renouvellement de la biodiversité cultivée, des associations de producteurs, des artisans-semencier et des ONG. Voyageant depuis le Néolithique jusqu'à nous, la graine a été le principal vecteur de diffusion et d'adaptation de l'ensemble des plantes nourricières actuelles. Pour découvrir ce monde foisonnant depuis les champs jusqu’en cuisine, les publications du RSP offrent des ressources précieuses, allant du cahier technique aux expositions, afin de replacer la semence au cœur de l'autonomie paysanne.