Permaculture en Milieu Tempéré : Stratégies et Résilience face aux Changements Climatiques

Illustration d'une forêt-jardin luxuriante en milieu tempéré, avec des couches végétales diverses et un sol richement paillé.

La permaculture, bien plus qu'une simple technique de jardinage, est une philosophie de conception de systèmes agricoles durables et résilients. En milieu tempéré, où les variations climatiques peuvent être significatives, l'approche permacole prend tout son sens en cherchant à imiter les écosystèmes naturels pour créer des jardins-forêts productifs et autonomes. Les 20 dernières années de recherches, d'observations et d'expérimentations menées par des spécialistes comme Franck Nathié, ainsi que des témoignages d'expériences concrètes, mettent en lumière des stratégies essentielles pour s'adapter aux défis climatiques croissants, notamment la sécheresse et les températures extrêmes.

Comprendre les Climats Tempérés et leurs Mutations

Les climats tempérés se caractérisent par une diversité de conditions. Le climat océanique, typique de la façade atlantique, présente une faible amplitude thermique entre hiver et été, avec une moitié de l'année pluvieuse. En revanche, le climat méditerranéen, que l'on retrouve dans le midi de la France, se distingue par un hiver doux et un été brûlant et sec, où l'automne est propice aux pluies et le vent, souvent violent, s'invite tout au long de l'année. L'est de la France connaît un climat continental, alternant hivers rigoureux et souvent enneigés, et étés torrides. Enfin, le climat montagnard, présent dès 500 mètres d'altitude, est caractérisé par une neige persistante et un hiver très long.

Le dérèglement climatique est une réalité indéniable, avec chaque année battant de nouveaux records de chaleur. En France, l'application Climat HD de Météo France recense les évolutions de température et la pluviométrie selon les régions, confirmant que le changement climatique joue sur l'amplitude thermique : les étés chauds deviennent torrides, tandis que les hivers alternent périodes de froid intense et redoux. Les épisodes de tempêtes et d'averses torrentielles sont dorénavant tristement familiers, soulignant l'urgence d'adapter nos pratiques. Une méthode de prévision simple, c'est de se dire que le climat se déplace de 100 km vers le nord tous les 10 ans, ou de regarder des cartes projetant le climat futur par rapport à des villes similaires aujourd'hui. Globalement, on va gagner deux zones de rusticité, mais cela s'accompagnera aussi d'une plus grande instabilité.

L'Expérience du Var : Aridiculture et Résilience face aux Extrêmes

Une expérimentation menée depuis l'année 2000 dans le centre du Var, en France, offre un aperçu précieux des stratégies permacoles en milieu tempéré soumis à des conditions extrêmes. Sur un terrain argilo-calcaire, une petite "foodforest" d'environ 300 arbres et arbustes, plus des vignes, a été mise en place avec des moyens très limités et à petite échelle. Le climat y est particulièrement hostile : gelées en fin de nuit en hiver (-8°C couramment, rarement -12°C), mais pas de gelées tardives. L'été est probablement le micro-climat le plus sec et chaud de France en journée, avec de fréquents épisodes de violent mistral, sec et froid en hiver, et brûlant et desséchant en été. Il n'y a aucune pluie en saison de végétation (sauf en 2000 et 2011), et plusieurs années d'affilée, aucune pluie non plus au printemps. Le cumul annuel a chuté à 35 cm certaines années, avec 12 mois consécutifs sans pluie en 2003-2004. De plus, il n'y a pas d'eau sur le terrain hormis la pluie, qui est stockée, permettant de récupérer une trentaine de mètres cubes l'hiver grâce au toit.

Dans ces conditions, les fruitiers et fruitiers rares plantés poussent lentement au début, comparé à des vergers irrigués. Cependant, chaque année, il y a de plus en plus d'arbres qui sont sevrés, c'est-à-dire qui se passent totalement des ombrières et de l'arrosage, et qui font leurs premières fleurs et premiers fruits.

Techniques d'Adaptation en Milieu Aride

Plusieurs techniques se sont avérées cruciales pour le succès de cette forêt alimentaire :

L'Ombrage Stratégique

Les ombrières, confectionnées à partir de sacs de jute récupérés d'une usine de café et enfilés verticalement sur des tuteurs, sont installées au tout début du mois de juin et retirées à l'automne (sauf pour les agrumes, asiminiers et autres espèces forestières de sous-étage qui préfèrent l'ombre toute l'année). Le jeune arbre n'est ainsi touché que par le soleil du matin et du soir. L'ombre a permis de doubler la durée de la saison de végétation : en plein soleil, les feuilles des jeunes arbres stoppent la photosynthèse tout début juin. À l'ombre, en revanche, les feuilles ne bloquent pas la photosynthèse de tout l'été et l'arbre pousse d'avril à fin septembre au moins, soit deux fois plus longtemps.

Le Mulch Pérenne

Un paillage épais est vital dans ces conditions. Le mulch qu’on avait déposé au pied des arbres, nous voulions qu'il se comporte comme un pur mulch le plus pérenne possible, et non pas comme du BRF ou du compostage en surface. Il a été déposé sur le sol sans mélanger ni griffer pour ne pas induire de décomposition, améliorant ainsi le sol d'une manière qui dépasse largement tout ce qu'on aurait pu attendre d'une si grossière imitation de la litière forestière (couleur, odeur, perméabilité, structure, macrofaune…). Ce "mulch pérenne" a duré plusieurs années dans ce climat, bloquant l'évaporation à condition d'être épais (au moins 20 cm, idéalement 30 cm) et largement répandu autour du pied du jeune arbre (1 mètre de diamètre ne suffit pas). Il permet aux micro-organismes de fabriquer rapidement un sol structuré et fertile, qui nourrit parfaitement les systèmes racinaires et retient bien l'humidité. L'arrosage est ainsi réduit au minimum pour les premiers étés (par arbre : 80 à 200 litres une fois par été, rarement deux pour les espèces les plus délicates).

La Plantation du Semis Direct

Pour les arbres de pépinière, le cocktail "ombrer/mulcher/rabattre à trois yeux à la plantation" a fait la différence. En effet, les premières années, cette méthode n'était pas appliquée, et sur 300 fruitiers de pépinière, 295 sont morts durant l'été 2003. Après avoir replanté à l'automne 2003 et appliqué cette méthode, les arbres vivent et s'autonomisent. En revanche, cet été 2003, aucun des arbres issus de semis directement en place n'est mort (amandiers, pistachiers et pruniers essentiellement), alors qu'ils n'ont jamais eu d'arrosage. Ce n'est pas l'espèce qui fait la différence, c'est le semis direct. Cette approche est de loin la plus efficace pour installer des arbres et est plus rapide. Il est toujours possible de greffer des arbres de toute taille si la variété issue du semis direct s'avère inintéressante.

Favoriser la Canopée et la Diversité

Pour accélérer les choses, il aurait fallu insister sur la canopée dès le début. L'ombre des pins d'Alep, par exemple, est idéale et ils jouent parfaitement leur rôle de pionnier et d'aggradeur du sol, accélérant la croissance des espèces sous eux. Il reste donc maintenant à semer très densément des arbres compagnons fertilitaires intercalés, avec une très grande proportion (au moins 50%) d'arbres pionniers diversifiés, comme Sophora japonica, Albizia julibrissin, Melia azedarach, frênes, féviers d'Amérique et Robinia spp. Ces espèces d'arbres pionnières compagnes sont le moyen de "faire pousser l'ombre (ou le parasol)", ainsi que la fertilité, un climat plus humide et une bonne résilience du système. Si la diversité d'espèces est grande, la densité peut aller jusqu'à 2 mètres en tous sens entre deux arbres de production. Il est même préférable de faire pousser le parasol au même endroit que l'arbre de production : en semant au même endroit quelques graines de pionniers et quelques-unes du fruitier (ces dernières au nord des premières dans l'hémisphère nord). Les pionniers feront un parasol croissant spontanément au-dessus du fruitier tout en le fertilisant.

Schéma illustrant la stratégie de semis direct avec des arbres pionniers ombrageant et fertilisant les jeunes fruitiers.

L'Amélioration du Sol et de la Biodiversité

La diversité floristique (herbacées) et faunistique (insectes, oiseaux…) a explosé et continue de croître depuis qu’on a cessé toute fauche. Le sol s'améliore grâce à cet enherbement pérenne non fauché. Le feutrage total par plateaux de tallage des graminées qui recouvrait initialement toutes les parcelles ouvertes (chaque année depuis des décennies, le terrain était fauché aux pires moments, c’est-à-dire printemps et début d'été) a quasiment disparu. Dans une bonne partie des parcelles, les graminées ne sont et ne seront jamais plus concurrentielles. Les arbres n'ont pas de maladie : les poiriers qui avaient la rouille et les pommiers qui étaient de véritables "HLM à pucerons/fourmis" les premières années, n'ont plus ces problèmes. Ces derniers préfèrent maintenant élever leurs pucerons sur les genêts, chardons, scabieuses maritimes et autres espèces sauvages.

Nous avons laissé pousser la végétation spontanée (une multitude d'herbacées et sous-arbrisseaux divers, et aussi clématite flammette, chèvre-feuille, ciste cotonneux, lentisque, genêt, cade, pin d'Alep, chênes vert et pubescent, érable de Montpellier, nerprun alaterne, filaires, troène, viorne tin, églantier, aubépine…). Seuls les pruneliers et les ronces, encore trop présents, sont arrachés à la main en début d'hiver avant qu'ils ne se marcottent, ce qui est le plus efficace et le plus rapide. Ils sont ensuite roulés et déposés au pied des jeunes fruitiers par-dessus le mulch.

L'Importance des Plantes Sauvages et de la "Non-Culture"

On redécouvre aujourd'hui à quel point les plantes sauvages sont plus nutritives que les plantes domestiques. On insiste classiquement à tort sur le contenu des aliments en calories, hydrates de carbone, lipides, protides, en oubliant que le plus important reste les micro-nutriments (oligo-éléments, vitamines, sels minéraux, enzymes, en général catalyseurs du métabolisme, ainsi que les micro-organismes naturellement présents au bas des plantes…). Quoiqu'il en soit, les plantes sauvages, et notamment les parties chlorophylliennes, jeunes pousses, fleurs, bourgeons…, mais aussi lichens et nostoc, sont d'une grande valeur.

Certaines parties du terrain ont été transformées en un milieu ouvert ni cultivé, ni fauché, ni pâturé, ce qui est hélas rare et pourtant si facile à générer. On trouve généralement soit des milieux fermés, soit des milieux labourés, fauchés ou pâturés. Si on le désire, on empêche très facilement le milieu de se refermer, essentiellement en "tirant" (surtout ne pas couper !) les semis spontanés d'arbres et arbustes tant qu'ils sont jeunes, et bien sûr les ronces à l'automne. Le résultat est une réduction considérable des plateaux de tallage des graminées, laissant place à une véritable explosion de la diversité des autres familles botaniques, avec une incroyable diversité de salades sauvages et plantes comestibles excellentes et hautement nutritives, quasiment tout le long de l'année, ainsi que de médicinales et autres plantes utiles. Ce système de "non-culture" offre une haute valeur pour un input très faible.

Cependant, il est parfois difficile d'obtenir certaines pionnières appréciées, notamment les crucifères comme le pastel des teinturiers, la passerage drave ou la diplotaxe fausse-roquette. La bourrache a eu du mal à s'installer, et il n'y a pas eu de mauve, de chénopode, d'amarante, ni de pourpier spontanés. Il a fallu mettre un peu le sol à nu par endroits pour accélérer l'arrivée de ces savoureux marqueurs des sols très dégradés.

Anticiper le Dérèglement Climatique dans le Choix des Plantes

La question de l'anticipation du dérèglement climatique dans le choix des plantes est primordiale. Au Pays Basque, à 30 km de la côte du côté d’Hasparren, le climat actuel est caractérisé par beaucoup de pluie en hiver et un peu en été, avec des gelées quelques nuits par hiver et en début de printemps, rarement en dessous de -3°C et rarement plus de quelques heures au lever du soleil. La côte est en zone de rusticité USDA 10a, tandis que la région d'Hasparren est en 9b, limite 9a. Dans 50 ans, le climat de Bayonne pourrait être proche de celui de la Sicile, de la Louisiane ou du nord de l’Argentine, gagnant globalement deux zones de rusticité. Cependant, il sera aussi plus chaotique.

Carte des zones de rusticité USDA, montrant l'évolution prévue sous l'effet du changement climatique.

Pour anticiper ces changements à l'échelle d'un grand jardin, il est judicieux d'envisager une forêt-jardin, caractérisée par une densité d'arbres et de buissons formant une canopée et des couches en dessous, comme dans une forêt. Les arbres devront être plantés de manière à ce qu’ils se touchent, voire se superposent quand ils atteindront leurs tailles maximales. La diversité est essentielle, il faut donc oublier de planter en rang d’oignon la même variété et penser en trois dimensions pour dans 10 ou 20 ans. Il faut trouver des plantes qui vont mieux résister aux aléas sans pour autant tout changer, donc on va aussi garder des variétés adaptées au climat actuel.

Des exemples de choix judicieux incluent :

  • Bananiers fruitiers avec des variétés qui résistent bien au gel, même si la production de banane dépendra des gels.
  • Théiers, bien adaptés pour un climat chaud et humide.
  • Nashis, poiriers japonais, qui supportent bien la chaleur sèche ou humide et ont bien résisté à la sécheresse de 2022.
  • Agrumes en masses, en choisissant bien le porte-greffe en fonction du sol et de la rusticité. Typiquement, les agrumes ont besoin d’eau et de chaleur, ce qui est parfait pour les climats à venir.
  • Avocatiers, à partir des noyaux ou greffés. Par contre, ils n’aiment pas trop le gel en moyenne, sauf quelques variétés plus rustiques. Ces espèces parient sur un gros besoin d’eau et de chaleur.

Il est également très important de profiter des arbrisseaux, arbustes et jeunes arbres spontanés pour semer massivement directement en place, bien à l'ombre sous leurs branches côté nord, des fruitiers, des arbres à bois, et éventuellement aussi des arbres compagnons/fertilitaires. Les fruitiers issus de semis directement en place mettront à fruit tardivement et produiront très longtemps et beaucoup, constituant le capital de plus faible input et d'output maximum. Il est bon de garder une grande proportion non greffée jusqu'à la mise à fruit, car finalement, la majorité des fruitiers est assez fidèle au type. Les arbres greffés directement en place mettront à fruit plus tôt et vivront moins longtemps que ceux non greffés, surtout ceux qui sont greffés non sur franc, et devront d'ailleurs être taillés régulièrement.

Gestion de l'Eau : Stratégies en Permaculture

L'eau a une place centrale dans nos vies et dans nos jardins, et son manque est une réalité de plus en plus prégnante. Canicules à répétitions, sécheresses à rallonge imposent de s'adapter aux aléas climatiques. D'ici 2050, on estime que 84% des terres agricoles mondiales pourraient souffrir de pénuries d'eau. Il est donc impératif d'économiser cette ressource vitale.

Les oyas : l’arrosage automatique écologique

Économiser l'eau lors de la germination et des semis

Les semis sont délicats et nécessitent un sol constamment humide. Dès ce stade, il faut se préoccuper de l'eau. Quelques gestes simples peuvent faire toute la différence :

  • Voiles posés sur le sol : Utiliser des voiles posés SUR le sol pour maintenir l’humidité pendant les premiers jours de germination. Les enlever dès que les plantules sortent.
  • Arrosage en soucoupes : Après la levée des plants en godets, éviter d’arroser directement au sol. Utiliser des soucoupes pour les plants, ce qui permet de conserver l’eau et d’éviter le gaspillage.
  • Ombrage des semis en pleine terre : Lorsque vous semez en pleine terre, éviter de le faire en plein soleil. Utiliser des planches, du voile P17 ou du carton pour limiter l’évaporation de l’eau et réduire la fréquence d’arrosage.

Utilisation des bâches pour la rétention d'humidité

Les bâches d’ensilage peuvent être utilisées pour retenir l’humidité dans le sol. Bien qu’elles puissent ne pas être esthétiquement plaisantes, ni très naturelles, elles sont très efficaces pour économiser l’eau. Ces bâches ne laissant pas passer l’eau, un cycle se crée sous la bâche avec de l’évaporation, qui vient se fixer sous la bâche sous forme de gouttelettes et retombe au sol. Certaines cultures comme les courges ou les patates douces se plaisent très bien sur bâche et ne nécessitent alors que peu d’arrosage. En les récupérant après leur utilisation pour l'ensilage, on prolonge la vie de ces bâches avant leur recyclage. Les bâches tissées sont une alternative, mais nécessitent un arrosage par grosses chaleurs car l'eau s'évapore à travers elles. On peut les camoufler avec de la tonte fraîche ou du broyat pour un meilleur esthétique.

Arrosage en profondeur

L’arrosage en profondeur est une stratégie efficace pour permettre aux plantes de s’enraciner plus profondément.

  • Bouteilles ou bambous percés : Enfoncer une bouteille ou un bambou percé dans le sol près des plantes et arroser directement à l’intérieur pour que l’eau atteigne les racines en profondeur. Pour les courges ou les patates douces qui sont coureuses, penser également à planter un bâton au pied de chaque plant pour optimiser les arrosages. Cette méthode est plus intéressante sur des sols argileux ou limoneux que sur des sols très drainants.
  • Oyas (Ollas) : Les oyas sont des poteries poreuses qui diffusent lentement l’eau dans le sol. Il suffit de les enterrer en amont de la culture entre les légumes. Ces derniers viendront par la suite mettre leurs racines autour de l’oyas pour y puiser de l’eau par capillarité. C'est une solution d’arrosage low-tech très efficace et qui peut être bricolée avec des pots en terre cuite.
  • Cuvettes de terre : Pour concentrer l’eau autour des racines de vos plantes, créer des cuvettes en terre lors de la plantation.

Récupération de l'eau grise

Récupérer l'eau domestique est une astuce simple et efficace. À chaque douche, le temps que l’eau chauffe, plusieurs litres d’eau sont perdus systématiquement. Placer une cuvette à ses pieds permet de récupérer cette eau. C’est toujours plusieurs litres par jour, et si tous les membres du foyer le font, on peut récupérer plusieurs dizaines de litres d’eau pour les semis et arrosages quotidiens. L’eau de rinçage des légumes peut également être utilisée, comme chez Olivier Puech, qui a un lavabo installé dehors à cet effet.

Paillage et ombrage du potager

Le paillage est une astuce bien connue en permaculture pour limiter l’évaporation de l’eau du sol. Utiliser des matières organiques comme de la tonte fraîche pour garder l’humidité près des racines des plantes. Cette technique est applicable à l’ensemble des plantes du potager et les économies d’eau sont non négligeables. On peut même pailler de nombreux semis, mais pour ces derniers, il faut veiller à ne pas mettre un paillage trop épais d’un coup. Pour les plantes installées, on peut y aller généreusement. Pailler les allées est une autre petite astuce qui permet de limiter l’arrosage, car l’eau chercherait à s’évaporer par ces zones non paillées. Ne pas tondre les allées en été est également une option pour économiser de l’eau, car tondre à ras entraîne une repousse rapide et nécessite bien plus d’eau qu’une prairie non tondue.

Pendant les périodes de chaleur, ombrer le potager peut protéger les cultures et le sol des températures élevées. Il existe de nombreuses façons d’ombrer : voiles, canisses, draps, arbres. L’ombrage est de plus en plus recherché pour de nombreux végétaux lors des épisodes caniculaires.

Protection contre le vent

Bloquer le vent dans le potager peut également réduire l’évaporation de l’eau. Une haie ou des plantes annuelles peuvent protéger les cultures des vents desséchants. On dit qu’une haie filtre le vent jusqu‘à 7 fois sa hauteur en longueur.

L'Exemple du Jardinage en Cévennes : Buttes et Paillage

Une expérience de jardinage dans la région des Vans, à la limite entre le Gard, la Lozère et l'Ardèche (région sèche dans les contreforts des Cévennes), a mis en évidence l'efficacité des buttes et du paillage. Le terrain, initialement défriché et nettoyé, a subi une érosion importante malgré l'implantation progressive de plantes pionnières. Un potager existant sans paillage donnait des résultats assez moyens sur un sol argileux en profondeur.

La mise en place de buttes, bien que parfois moins méthodique que les recommandations classiques, a cherché à ramener les argiles en surface pour constituer une terre plus rétentrice. Un paillage intense a été réalisé avec toutes les matières trouvées dans les parages : mottes et quelques plantes arrachées (sedums, linaires, résédas), herbes sèches issues des débroussaillages, paille pourrissante, fougères et buis pour couvrir les allées. L'objectif numéro 1 était d'amener le maximum de matière. Du paillage de seigle a été utilisé sur les buttes les plus récemment mises en place.

Les cultures ont été protégées du rayonnement solaire intense par des cagettes, des claies, des feuilles et des herbes, surtout pendant les heures chaudes. Les plantes bénéficiant de l’ombre fournie par quelques arbres disséminés sur le terrain (chêne vert et châtaignier) étaient à ce titre plutôt favorisées. L'eau, malgré une sécheresse inquiétante, est restée disponible tout l'été grâce à un ruisseau. Le jardin était arrosé généreusement tous les soirs, et le paillage maintenu humide pour éviter le dessèchement et accélérer sa décomposition.

Les buttes se sont avérées plus réussies que les cultures à plat, car elles ont été plus soigneusement épierrées et la terre y a davantage été remuée en profondeur. En revanche, le paillage avec les mottes d’herbes arrachées s’est révélé moins approprié que le paillage à la paille ou au foin, étant trop dense et ne permettant pas une bonne respiration du sol et une bonne infiltration de l’eau, entraînant un rendement très faible comparé aux autres.

Photo de buttes de culture richement paillées dans un potager méditerranéen, démontrant la rétention d'humidité.

Certains échecs ont été observés, notamment avec les salades, dont la reprise après repiquage était difficile, avec un développement lent et une montaison rapide. Les plants en mottes achetés sur le marché prenaient beaucoup mieux, suggérant qu'il fallait éviter les racines nues. En revanche, les mizuna japonaises se sont parfaitement acclimatées et ont rapidement fourni quantité de feuilles. Les haricots nains ont bien marché, mais les haricots à rames ont eu du mal à grimper, notamment à cause du vent et d'un sol caillouteux. Les radis, navets, carottes et betteraves ont donné de jolis résultats, même si ce n'était pas du gros calibre. Les choux cabus repiqués dans les zones ombragées ont très bien marché et ont pommé.

Pour les tomates, repiquées en sommet de buttes sans tuteurage ni taille, les cerises ont envahi l'espace. Il a été pensé qu'il valait mieux les tuteurer ou les planter en bas de butte pour les faire monter, car les tiges avaient tendance à descendre ou à casser par vent fort. La productivité moyenne a été compensée par le nombre de pieds. Les cucurbitacées ont eu un constat mitigé : après un démarrage explosif, la fructification a ralenti et les courgettes en formation coulaient rapidement. L'oïdium s'est généralisé à la mi-août, malgré des traitements au soufre, entraînant un coup de mou généralisé au potager.

L'expérience souligne l'importance de travailler sur les espèces et variétés cultivées, au moins pendant le temps de la mise en place d'un système plus fertile, dépendant principalement de la structure du sol. Miser sur ce qui marche, produire et apporter de la matière pour enrichir le sol en humus et l’aider à mieux retenir l’eau et les éléments fertilisants.

Vers des Villes Éponges et des Jardins Résilients

À l'échelle globale, des décisions politiques sont essentielles pour résoudre le problème de la gestion de l'eau. Il est intéressant de voter pour des politiques environnementales responsables et de soutenir les collectivités qui subventionnent les solutions de récupération d’eau. La ville d’Elne dans les Pyrénées-Orientales, confrontée à un déficit de pluie important (150 mm en 2022 contre 600 mm en moyenne les années précédentes), s'est emparée d'un concept créé en Chine pour lutter contre les inondations et augmenter le stock d’eau dans les sols : les villes éponges. Le principe : installer des revêtements perméables afin que l’eau ne ravine pas, planter des arbres et débitumer une partie des centres-villes. Un exemple que de nombreuses communes devraient être amenées à suivre.

À l'échelle de nos jardins, nous pouvons également faire notre part pour économiser de l’eau. Pour un jardinier en permaculture, un potager en région alsacienne, un balcon à Paris et une parcelle jardinière à Toulon ne seront pas cultivés de manière identique, car ils ne reçoivent pas les mêmes apports de soleil ou de pluie au fil des saisons. S’ajoute à cela le réchauffement climatique, qui impose aux jardins d’être plus résistants. Prendre le temps de bien étudier le terrain est fondamental, en identifiant par exemple les "poches de froid" où s'accumule le gel.

Les potagers en permaculture savent s’adapter aux obstacles climatiques. Dans les jardins méridionaux, planter une haie brise-vent contre les assauts du mistral est crucial. Monter un mur crée une zone d’ombre pour les étés brûlants. Mieux gérer l’eau face aux intempéries : la présence d’une cuve de récupération des eaux suffisamment grande est essentielle pour stocker et ne pas souffrir des épisodes de sécheresse. Choisir des espèces adaptées et des vivaces : elles sont plus résilientes face aux fluctuations de température, et les associations de culture les protègent. Installer une mare est également bénéfique, car la biodiversité a aussi besoin d’eau pour se rafraîchir. Toute cette faune est nécessaire à un bon équilibre dans les écosystèmes que sont nos jardins.

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