Les mutations du paysage agricole : entre réalités économiques, transitions écologiques et nouveaux profils

Le monde agricole traverse une période de turbulences sans précédent. À la veille du Salon de l’Agriculture et suite aux annonces en conséquence des mobilisations agricoles, le Collectif Nourrir et Terra Nova ont publié les premiers résultats d’une enquête réalisée fin 2023 par BVA Xsight, avec le soutien de Parlons Climat. Cette étude, ainsi que de nombreux travaux récents menés par des instituts comme l’Ifop ou Ipsos, permet d’éclairer la réalité de la crise agricole contemporaine. Loin d’être un bloc monolithique, le secteur fait face à des préoccupations multiples, partagées entre la nécessité impérieuse de s'adapter au climat et le poids d'un contexte économique incertain.

paysage agricole français contemporain

Les ressorts de la crise : entre climat et économie

Le principal enseignement du sondage reste, d’un côté, l’existence de préoccupations multiples et diverses parmi les agriculteurs et, de l’autre, la confirmation qu’une demande claire de soutien pour adapter les fermes au contexte écologique existe. Parmi les préoccupations principales, 21% des agriculteurs mentionnent les impacts des dérèglements climatiques en réponse spontanée. Le dérèglement climatique touche 93% des agriculteurs en France, impactant la qualité et les volumes de leurs récoltes.

Cependant, le contexte économique reste une source de préoccupation majeure pour 52% des sondés, en particulier la construction du revenu agricole sous ses différentes composantes : augmentation des coûts (18%), instabilité des marchés (16%) et prix de vente insuffisants (12%). Après une année 2024 qualifiée de « particulièrement mauvaise » par des représentants de la BPCE, les perspectives restent sombres pour 2025. 37 % des exploitants anticipent une baisse de leur chiffre d’affaires et 44 % s’attendent à une diminution de leur rentabilité.

La transition écologique : une nécessité acceptée mais mal accompagnée

L’idée reçue d’un rejet massif de la transition écologique par les agriculteurs est démentie par les données. En effet, 62% des agriculteurs estiment que la transition écologique est une nécessité et 23% considèrent même qu’il s’agit d’une opportunité. Le refus de la transition écologique est donc aujourd’hui largement minoritaire auprès des agriculteurs (15%). Parmi les agriculteurs interrogés en 2022, huit sur dix considèrent que le changement climatique aura des incidences dans les dix années à venir ou en a déjà sur leur production.

Il n'y a pas de rejet de la cause environnementale chez les agriculteurs… mais plutôt de la manière dont la transition écologique est conduite aujourd’hui. L’Agriculture Régénérative (Regen Ag) gagne du terrain en Europe comme réponse stratégique aux pressions environnementales, économiques et réglementaires auxquelles font face les agriculteurs d'aujourd'hui. Parallèlement, 82 % des Français se disent favorables à une « réorientation des subventions vers une agriculture biologique et paysanne », afin d’atteindre un objectif minimum de 20 % de la surface agricole cultivée en bio.

"Les territoires au cœur de la transition agroécologique"

Les nouveaux visages de l’agriculture : une sociologie en mouvement

Longtemps caractérisé par une forte clôture sociale, le groupe socio-professionnel des agricultrices et agriculteurs tend à s’ouvrir, sous l’effet conjoint d’une baisse de l’homogamie sociale et du développement de nouvelles trajectoires d’entrée dans le métier. Le projet AgriNovo, piloté par le Laboratoire de recherches en sciences sociales (LARESS) de l’École supérieure des agricultures (ESA Angers), a permis d’identifier les différents profils de personnes accédant aujourd’hui au statut d’agricultrice et d’agriculteur.

31% des installés depuis moins de 10 ans exerçaient une activité sans lien avec l’agriculture avant de s’installer. Parmi ceux qui exerçaient d’autres activités avant de s’installer, on constate que les nouveaux installés exerçaient à 57% des activités hors du secteur agricole. L’analyse des données a permis d’élaborer une typologie de cinq grands profils :

  1. Les « héritiers bien préparés » : Ils représentent 34% des répondants. Issus du milieu agricole, ils cumulent expériences formelles et informelles dès leur plus jeune âge.
  2. Les « héritier(e)s sans vocation » : Comptant pour 22% des répondants, ils sont majoritairement des femmes ayant exercé une autre profession avant de revenir à la terre, souvent par le biais du conjoint.
  3. Les « actifs des classes populaires rurales » : Représentant 16% de l’échantillon, ils valorisent le travail en extérieur et l’indépendance, souvent après un parcours ouvrier ou employé.
  4. Les « néo-ruraux en bifurcation » : 20% des répondants. Ces profils, souvent issus des classes moyennes, privilégient les circuits courts, le maraîchage et le mode de production biologique.
  5. Les « reconvertis des classes supérieures » : 8% du total. Ils proviennent de milieux urbains, disposent de niveaux de diplômes élevés et ont souvent occupé des postes de cadres avant de s'installer.

La gestion de la fin de carrière : une incertitude majeure

La transmission des exploitations est un enjeu crucial pour l’avenir du secteur. Alors qu’un agriculteur sur deux a plus de 55 ans et que l’âge moyen est de 53 ans, préparer la cession, la transmission ou la retraite est la préoccupation la plus importante pour 28 % des sondés. La fin de carrière est entourée d’incertitudes pour une grande partie d’entre eux. Près de 6 exploitants sur 10, âgés de 55 ans ou plus, estiment que la reprise de leur exploitation n’est pas assurée.

Un tiers des exploitants envisagent de ne plus travailler sur leur exploitation d’ici à 5 ans, une proportion en hausse de 6 % par rapport à la dernière enquête menée en 2023. Si la retraite reste la raison principale pour 76 % d’entre eux, pour 10 % des répondants, ce sont les difficultés économiques qui sont évoquées. Cette « crise de succession » qui touche plus largement le métier agricole à l’échelle européenne impose une réflexion profonde sur l'accompagnement des cédants et des reprenants, qu’ils soient issus du milieu familial ou non.

schéma de transmission des exploitations agricoles

Les attentes envers la société et la politique agricole

Les agriculteurs attendent une transformation de la politique agricole et n’ont jamais été aussi pessimistes. Les revendications sont parfois diamétralement opposées, rendant difficile la compréhension des problèmes par le grand public. L’objectif prioritaire d’assurer la souveraineté alimentaire reste brandi mais avec une vision incomplète et limitée de ce que cette approche suppose. La souveraineté alimentaire n’est pas un enjeu de compétitivité des marchés !

Face à ces défis, la défense des petits contre les gros fait presque consensus : 77% des agriculteurs interrogés sont favorables à la mise en place d’une aide forfaitaire pour les petites fermes. Par ailleurs, les agriculteurs placent l’amélioration de leur « protection santé » et celle de leurs proches en troisième position de leurs préoccupations, une montée sur le podium justifiée en partie par le vieillissement de la population agricole. La diversité des profils et des centres de préoccupations se traduit dans une mobilisation qui dépasse de plus en plus le cadre syndical traditionnel, témoignant d'un secteur en pleine mutation, cherchant à concilier rentabilité, respect de l'environnement et reconnaissance sociale.

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