L'innovation en matière de logement pour le bétail est un moteur essentiel pour améliorer le bien-être animal, optimiser la gestion des exploitations et renforcer leur durabilité économique. Parmi les solutions émergentes, la stabulation sur litière malaxée à base de miscanthus suscite un intérêt croissant. Cette approche, encore relativement nouvelle en France, propose une alternative séduisante aux méthodes traditionnelles de paillage, en offrant des avantages notables en termes de confort pour les animaux, de réduction des problèmes sanitaires et de simplification de la gestion des effluents.

La Genèse d'une Innovation : Le Choix de la Litière Malaxée
Baptiste Dessapt, éleveur de 88 Prim'Holsteins à Saint-Jean-d'Heurs dans le Puy-de-Dôme, a été l'un des pionniers dans l'adoption de la stabulation sur litière malaxée. En 2021, il a pris la décision audacieuse de construire une installation de ce type, abandonnant les logettes et l'aire paillée traditionnelles pour une aire "malaxée". Ce choix n'a pas été le fruit du hasard, mais le résultat d'une longue période de réflexion, motivée par le désir d'offrir un confort équivalent, voire supérieur, à celui de l'aire paillée classique. « Ce type de logement me plaisait car il semblait offrir un confort équivalent à celui de l’aire paillée », explique-t-il.
L'une des motivations principales de Baptiste était la difficulté croissante à maîtriser l'échauffement de la litière accumulée. Ce problème avait des conséquences directes sur la santé de son troupeau, se traduisant par une augmentation du nombre de cellules dans le lait et une recrudescence des mammites. Malgré des efforts constants pour améliorer la situation, tels qu'un curage plus fréquent et l'apport de grandes quantités de paille (10 à 12 kg par vache et par jour), la situation restait ingérable. « Nous curions pourtant de plus en plus fréquemment et apportions 10 à 12 kg de paille par vache et par jour, mais la situation restait ingérable. »
Les Principes de la Litière Malaxée : Confort et Hygiène
Le principe de la litière malaxée repose sur l'utilisation d'une épaisse couche de matière première, comme le miscanthus broyé ou d'autres matériaux tels que les copeaux ou les plaquettes de bois. Cette couche, initialement de 25 à 30 cm, est renouvelée périodiquement, généralement deux fois par an. Cependant, la clé de cette méthode réside dans son entretien quotidien. La litière est aérée chaque jour à l'aide d'un outil à dents, tel qu'une herse rotative ou un cultivateur canadien. Cette opération vise à maintenir la surface sèche et propre, assurant ainsi un confort optimal aux animaux et limitant le développement bactérien.
Ce brassage quotidien permet d'éviter le paillage fréquent et le curage régulier associés aux systèmes traditionnels. Le nettoyage complet de la litière malaxée intervient généralement tous les 3 à 8 mois, en fonction des systèmes et de la période d'utilisation. Une recommandation importante est de réaliser le curage lorsque la litière atteint une température de 37°C, afin de prévenir l'échauffement et les problèmes sanitaires associés.

Conception Optimale du Bâtiment : Ventilation et Circulation
La mise en place d'une litière malaxée performante exige une conception réfléchie du bâtiment, notamment en ce qui concerne la ventilation. Baptiste Dessapt a rapidement compris l'importance cruciale d'une ventilation efficace pour permettre une évacuation aisée de l'humidité. « J’ai cependant vite compris que ce type d’aménagement devait en priorité être dotée d’une ventilation performante pour que l’humidité puisse s’évacuer facilement », déclare Baptiste.
Le choix d'une largeur de bâtiment de 22 mètres s'est avéré idéal pour maximiser l'effet du vent, un élément clé de la ventilation naturelle. La longueur du bâtiment était contrainte par la distance disponible entre la salle de traite et la route, s'établissant à 66 mètres. Les longs pans du bâtiment sont conçus pour favoriser l'entrée de la lumière naturelle et contribuer au séchage de l'aire de couchage. Les murets délimitant l'espace de couchage sont relativement étroits (0,20 m chacun), tandis que les couloirs d'alimentation et d'exercice occupent chacun 5 mètres de largeur. Baptiste Dessapt, avec le recul, estime qu'un ajout de 2 mètres à la largeur de couchage (pour atteindre 13,6 mètres au lieu de 11,6 mètres) aurait permis de dépasser les 10 m² par vache, favorisant une meilleure évacuation de l'humidité sans compromettre la ventilation.
Le bâtiment est équipé de plusieurs dispositifs visant à optimiser la circulation de l'air. Le long pan sud est protégé par un filet brise-vent, ajusté en fonction des conditions météorologiques. La façade opposée est dotée d'un bardage translucide plein sur 2 mètres de hauteur, surmonté d'un autre bardage translucide perforé. Un dôme éclairant au sommet du toit assure également une bonne entrée d'air, et les portails facilement ouvrables sur les pignons contribuent à la ventilation générale.

Gestion Quotidienne et Défis : Maintenir la Propreté
La gestion quotidienne de la litière malaxée demande une attention particulière, surtout durant les périodes plus humides comme l'hiver. Des apports réguliers de compost ou de miscanthus sont nécessaires pour maintenir l'épaisseur et l'efficacité de la litière. Baptiste Dessapt a mis en place un système de conduite des animaux visant à maximiser la propreté. Après la traite, les vaches sont maintenues à l'auge pendant plusieurs heures grâce à un système de "chien électrique" qui les dissuade de retourner immédiatement sur l'aire de couchage. L'objectif est de les inciter à déféquer sur les caillebotis des couloirs de circulation. « En hiver, je passe matin et soir une herse rotative pour aérer le couchage », explique-t-il. En été, un seul passage est effectué le soir.
Grâce à cette approche rigoureuse, les vaches de Baptiste Dessapt restent propres, et le taux de cellules dans le lait a chuté à environ 200 000 en moyenne annuelle, avec une diminution notable des cas de mammites. « Les mammites sont moins fréquentes et c’est une importante satisfaction pour Baptiste Dessapt et ses salariés. »
Perspectives d'Amélioration et Solutions Futures
Malgré les succès obtenus, Baptiste Dessapt envisage des améliorations pour optimiser encore davantage son système. L'installation prochaine de quatre ventilateurs à pales horizontales au-dessus de l'aire de couchage est prévue pour renforcer la ventilation. Robin Doussoux, conseiller en bâtiment à l'EDE du Puy-de-Dôme, souligne l'importance de la ventilation naturelle comme priorité avant d'envisager une ventilation mécanique. Il suggère l'installation d'un filet brise-vent sur l'autre façade pour mieux réguler les flux d'air.
Le coût de remplacement du bardage translucide, bien que relativement récent, représente un frein. « À la construction, ces translucides me coûtaient seulement 7 500 € contre 25 000 € pour les rideaux », précise-t-il. Parallèlement, la plantation de miscanthus sur son exploitation est à l'étude pour sécuriser l'approvisionnement en litière.
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Le Miscanthus : Un Matériau aux Multiples Atouts
Le miscanthus, également connu sous le nom de "roseau de Chine", s'impose comme une solution de litière particulièrement intéressante pour les éleveurs. Sa culture présente plusieurs avantages :
- Pouvoir absorbant élevé : Le miscanthus possède une capacité d'absorption de l'humidité deux fois supérieure à celle de la paille, ce qui contribue à maintenir une litière sèche et saine.
- Longévité : Une fois implanté, le miscanthus peut produire pendant 20 à 25 ans, avec des rendements moyens de 11 tonnes de matière sèche par hectare dès la cinquième année.
- Moins de problèmes sanitaires : Les utilisateurs de litière de miscanthus rapportent souvent une diminution des problèmes sanitaires, notamment des mammites, par rapport aux aires paillées classiques.
- Confort de couchage : La texture souple du miscanthus assure un bon confort aux animaux.
- Valorisation agronomique : Le compost issu de la litière de miscanthus est un excellent amendement pour les sols, directement épandable sur les parcelles.
Cependant, l'implantation du miscanthus représente un investissement initial conséquent. Les coûts de production annuels, calculés sur une période de 20 ans, incluent la préparation du sol, l'implantation, le désherbage mécanique, la récolte et le stockage. Ces coûts s'élèvent à environ 731 € par hectare par an, soit environ 66 € par tonne de matière sèche.
Le miscanthus est une graminée très intéressante pour les éleveurs en stabulation libre qui ne sont pas autonomes en paille. En litière malaxée, ce matériau assure un bon confort de couchage et ses utilisateurs affirment même avoir moins de problèmes sanitaires qu’en aire paillée classique.
Comparatif Économique : Miscanthus vs. Paille
L'analyse économique comparative entre l'achat de paille et l'utilisation de miscanthus, qu'il soit acheté ou produit sur l'exploitation, met en évidence les avantages potentiels du miscanthus. Pour un troupeau de 150 vaches laitières nécessitant une litière pour une aire de 1200 m² et en considérant 150 jours de pâturage, les besoins annuels en litière s'élèvent à 255 tonnes pour une aire paillée classique.
Si la paille achetée coûte 85 €/tonne, le coût annuel s'élève à 21 700 €. Le miscanthus acheté à 160 €/tonne représente un coût annuel de 14 200 €. La production de miscanthus sur 7 hectares, avec un coût de 56 €/tonne, ramène le coût annuel à seulement 5 000 €.
« Pour 150 vaches laitières en litière malaxée, il faut compter environ 7 ha de miscanthus », explique Camille Lecuyer, conseillère à la chambre d’agriculture de Normandie. « En dédiant une partie de la surface au miscanthus, la marge par hectare diminuera certes un peu, mais par rapport à un achat de paille, c’est économiquement plus intéressant. »
Il est important de noter que le miscanthus nécessite un espace de stockage conséquent. Contrairement à la paille qui peut être stockée en meule à l'extérieur, le miscanthus doit être entreposé à l'intérieur en raison de son volume (1 tonne équivaut à 8 m³).
Expériences Multiples : Bovins, Volailles et Ovins
Les retours d'expériences sur l'utilisation du miscanthus en litière sont globalement positifs et couvrent diverses filières animales. Les essais conduits dans le cadre du Plan d’Action Territorial d’Orist, présentés en septembre 2024, ont mis en lumière les bénéfices du miscanthus pour accroitre l'autonomie des élevages en litière.
Chez Jean-Pierre Lasserre (Bovins Viande), en stabulation sur aire accumulée, la litière de miscanthus a démontré un meilleur pouvoir absorbant que la paille, nécessitant moins de repaillage et offrant une litière visiblement plus propre et un bien-être animal amélioré.
Dans l'aviculture, le miscanthus présente l'avantage de moins croûter que la paille, facilitant l'épandage et améliorant l'atmosphère générale. Les poussins se perdent moins dans le miscanthus que dans la paille, et pour les palmipèdes, le pouvoir absorbant supérieur réduit l'usure des bréchets.
Les présentations de Ludivine Mignot de la Chambre d’agriculture 64 ont également fait état de retours positifs en bovins et ovins lait. Bien que le coût d'achat du miscanthus puisse être plus élevé, sa consommation de matière et la main-d'œuvre nécessaire à son entretien sont inférieures à celles de la paille, rendant l'opération économiquement intéressante sur le long terme.
Transformation et Préparation du Miscanthus
Pour une utilisation optimale en litière, les tiges de miscanthus, qui peuvent atteindre jusqu'à 4 mètres de hauteur, doivent être récoltées et préparées adéquatement. Il est recommandé de les couper court (brins de 2 à 3 cm de long) et de laisser l'éclateur agir pour accéder au cœur spongieux des tiges, là où réside son pouvoir absorbant. Une ensilage bien mûr, à 80-85 % de matière sèche, est crucial pour éviter tout échauffement.

L'exploitation du Gaec Vicaud, en Bretagne, illustre parfaitement l'intégration du miscanthus dans une exploitation moderne. Marion, avec ses parents, a choisi une stabulation sur litière malaxée de 13 m² par vache, utilisant un mélange de bois déchiqueté de la ferme et de miscanthus. L'entretien est assuré par un passage de canadien matin et soir. Le compost, entièrement naturel, reste en place tout l'hiver, atteignant une hauteur de 70 cm au mois de mars, sans odeur ni chaleur excessive. Ce choix a permis d'assurer un maximum de confort aux animaux à l'étable, sans avoir besoin de les sortir.
L'automatisation était une condition essentielle pour Marion. L'installation comprend des boxes de vêlage et d'infirmerie équipés de caméras, une table d'alimentation de 126 places, et une traite robotisée. L'espace devant les robots de traite est jugé important pour une bonne aération. Une dizaine de ventilateurs à larges pales sont prévus pour améliorer le confort en été. La façade est équipée d'un rideau à ouverture modulable, et la seconde façade, sur la table d'alimentation, sera équipée d'un filet brise-vent. Des trackers solaires alimenteront les besoins électriques de la robotisation, complétés par des robots pousse-fourrage et des aspirateurs à lisier.
L'intégration du miscanthus dans les systèmes d'élevage, qu'il s'agisse de stabulation libre, d'aires malaxées ou d'aires paillées, représente une stratégie prometteuse pour améliorer le bien-être animal, optimiser la gestion des ressources et renforcer la viabilité économique des exploitations agricoles. Les retours d'expériences positifs et les analyses économiques favorables suggèrent que le miscanthus a un rôle croissant à jouer dans l'avenir de l'élevage.
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