La symbolique et les usages du figuier : entre sacré et quotidien

Le figuier, Ficus carica, est un arbre qui occupe une place singulière dans l'histoire des civilisations, oscillant entre le sacré, le mythologique et le quotidien. De la Genèse à la parabole du Christ, le figuier et son fruit sont fréquemment cités dans la Bible. Si l'on pense spontanément à la figue, le Livre de la Genèse évoque dès les premières pages de la Bible non pas le fruit du figuier, mais plus étonnamment ses feuilles. En effet, le Livre de la Genèse nous précise qu’alors qu’Adam et Ève avaient bravé l’interdiction divine de ne point manger au fruit de l’arbre de la connaissance, ils réalisèrent soudainement qu’ils étaient nus. Pour remédier à leur honte, « Ils attachèrent les unes aux autres des feuilles de figuier, et ils s’en firent des pagnes » rappelle la Bible (Gn 3,7).

Illustration d'Adam et Ève utilisant des feuilles de figuier

Une présence constante dans les textes sacrés

Le figuier trouve ainsi une première référence, non point en tant que nourriture, mais comme alternative à la nudité primordiale, une évocation bien souvent détournée par les artistes dans leurs œuvres d’art illustrant cette scène, ces derniers ayant recours à une feuille de vigne plus commune en occident. De manière générale, le figuier sera synonyme dans l’Ancien Testament de protection et de repos pour son ombre généreuse. Ainsi, n’est-il pas étonnant que la Bible ait recours aux images du figuier pour signifier des heures de prospérité lorsque cet arbre abonde. Le Livre des Rois précise, lors du règne de Salomon : « Juda et Israël habitèrent en sécurité, chacun sous sa vigne et sous son figuier, de Dane jusqu’à Bershéba, durant toute la vie de Salomon » (1 R5,5).

Mais le figuier et ses fruits peuvent aussi renvoyer à des heures de malheur lorsque les guerres et tempêtes s’annoncent, comme le souligne le prophète Isaïe : « Toute l’armée des cieux se liquéfie, les cieux s’enroulent comme un livre ; toute leur armée se flétrit comme se flétrissent les feuilles de la vigne ou les fruits avortés du figuier » (Is 34,4). Lorsque Dieu menace les hommes en raison de leur infidélité, c’est également au figuier et à ses fruits que la Bible fait notamment référence, comme au Livre de Jérémie : « Avec eux, je vais en finir - oracle du Seigneur - : pas de raisins dans la vigne, pas de figues sur le figuier, le feuillage est flétri. Eux, je les donnerai aux passants » (Jr 8,13).

La parabole du figuier maudit

Le Nouveau Testament livre une curieuse parabole de Jésus sur le figuier. Alors que le maître et ses disciples s’approchaient de Jérusalem, vers Béthanie, Jésus ayant faim aperçut un figuier et se dirigea vers lui pour en cueillir les fruits. L’évangile de Marc rapporte qu’alors, constatant l’absence de fruits, Jésus se mit à maudire l’arbre : « Que jamais plus personne ne mange de tes fruits ! » (Mc 11,14). Peu après, repassant par le lieu du figuier, Pierre constata avec stupeur : « Rabbi, regarde : le figuier que tu as maudit est desséché ».

107 - La parabole du figuier - retour de Jésus (Matthieu 24 v.32 à 51)

Botanique et mystères d'un arbre ancien

J’ai une particulière affection pour le figuier qui semblerait être un des plus vieux arbres cultivés au monde, raison pour laquelle il en est devenu mythologique. Il appartient à la même famille que les palmiers, ce qui explique le nom chinois de la figue Wu Hua Guo, le fruit sans fleur. En fait, la fleur est à l’intérieur du fruit. Il a aussi comme nom en Chine Mi Guo qui veut dire le fruit mielleux. Très gourmande, sucrée et appréciée depuis l’Antiquité, la figue est un vrai cadeau du ciel, reconnue par toutes les civilisations pour ses propriétés médicinales.

Dans La Vie sexuelle des Fleurs, Simon Klein explicite les mécanismes de reproduction des fleurs : la fleur de figue ressemble en tout point à une petite figue pas mûre. Les figuiers, en botanique, regroupent de nombreuses espèces d'une même grande famille qui ont toutes recours à cette fleur si particulière. Le stratagème : les petites figues fleurs comptent sur une toute petite guêpe, le blastophage, à qui elles ont dévolu la tâche d'acheminer, sans le savoir, du pollen d'une fleur à une autre. Ces guêpes ne sont ni sensibles aux charmes visuels ou olfactifs d'une quelconque fleur, mais sont plutôt à la recherche d'un nid, un endroit douillet et protégé des prédateurs.

Vertus médicinales et diététique chinoise

Selon la Diététique Chinoise, la figue est de nature neutre à tiède (si elle est sèche), de saveur douce, et a pour tropismes Poumon, Gros Intestin, Rate et Estomac. Elle renforce la Rate et tonifie le Qi, et sera intéressante pour traiter la fatigue. C’est surtout un très grand remède reconnu depuis l’antiquité pour traiter la constipation. Cuite, en décoction, elle aura tendance à arrêter la diarrhée et à soutenir l’énergie de la Rate ; crue, elle sera plutôt laxative. On conseille 1 à 2 figues sèches trempées dans de l’eau, tous les soirs, avant de se coucher pour la constipation chez les personnes âgées.

Elle traite aussi les hémorroïdes, soit en cure interne de fruits (2 figues fraîches matin et soir, pendant 9 jours), soit en application locale de feuilles de figuier. La figue traite aussi la chaleur de la gorge et du poumon, l’angine douloureuse, les abcès, les furoncles, elle aurait de grandes propriétés antivirales. Sa sève blanche pourrait aussi avoir une action spectaculaire sur les verrues. Elle fait aussi baisser la tension artérielle et le cholestérol. Elle favorise la production de lait maternel.

Schéma des bienfaits de la figue selon la médecine traditionnelle

Les usages méconnus des feuilles de figuier

Avant même de parler de ses propriétés, il faut évoquer l’odeur si particulière des feuilles de figuier. Dès qu’on les froisse, elles dégagent une senteur verte, lactée, presque sucrée, qu’on reconnaît entre mille. Ce que beaucoup ignorent, c’est que les feuilles de figuier peuvent être utilisées comme un véritable répulsif naturel. Lorsqu’on l’utilise en cuisson, elle libère un parfum subtil qui rappelle la noix de coco, la vanille verte et l’herbe fraîchement coupée. Une seule feuille suffit souvent à parfumer tout un plat. Il suffit de la laver, de la froisser légèrement pour libérer ses arômes, puis de l’incorporer dans la recette.

Traditionnellement, les feuilles de figuier sont utilisées en tisane ou décoction pour réguler le taux de sucre dans le sang. À noter : la sève fraîche peut être irritante pour la peau, en particulier au soleil. La récolte se fait à partir du mois de mai, quand les feuilles sont bien développées mais encore tendres. Ce qui rend les feuilles de figuier encore plus précieuses, c’est qu’elles sont abondantes et sous-exploitées. En les valorisant, on redonne du sens à cette plante généreuse.

Croyances populaires et traditions magiques

Dans le Dictionnaire de la France mystérieuse, Marie-Charlotte Delmas consacre un article au figuier : « Il est difficile de savoir si le figuier fut jadis doté de propriétés magiques, car il en reste peu de traces au XIXe siècle. Les Béarnais plantent un figuier devant leur maison pour la protéger, ainsi que ses habitants, et ses branches servent parfois à confectionner les baguettes divinatoires, notamment celles des sourciers dans le Lauraguais. »

Dans le Mentonnais, on note quelques croyances liées à la culture du figuier. Il faut le planter le troisième jour de la vieille lune, sinon il se cassera ou restera sans fruits autant d’années que de jours avant cette date. On raconte également que c’est sous cet arbre qu’eut lieu la décollation de saint Jean-Baptiste. C’est pour cela que ses branches se « décollent » et qu’il ne faut pas y grimper.

Symbolique et interprétations culturelles

Madame Goyet, autrice d'un ouvrage intitulé Le bouquet du sentiment, présente ainsi le message du Figuier : « Reconnaissance - Hospitalité. Les Athéniens avaient pour le figuier la plus grande vénération ; ils en plaçaient des branches devant leurs portes pour présage d'un heureux retour lorsqu'ils se disposaient à un voyage : on en offrait en sacrifice d'expiation dans les villes affligées de la peste ou d'autres maladies épidémiques ; il fut consacré à Mercure ; on en couronnait Saturne. »

Dans son Traité du langage symbolique, emblématique et religieux des Fleurs, l’abbé Casimir Magnat propose une version catholique des équivalences symboliques entre plantes et sentiments : « Le figuier est un arbre qui prend une belle forme et s'élève à la hauteur de 7 à 8 mètres dans les pays méridionaux. Les rameaux lisses et imprégnés d'un suc laiteux se garnissent de feuilles alternes, d'un vert foncé en dessus et plus pâles en dessous. »

La figue dans l'histoire et l'archéologie

Les anciens Grecs considéraient la figue comme le fruit civilisateur que la déesse Déméter offrit aux premiers agriculteurs de l’histoire. Mais si l’on jette ses regards au-delà, l’archéologie nous en fait savoir bien davantage sur le passé de la figue. Par exemple, au nord-est de l’état d’Israël, sur les rives du lac de Tibériade, le site archéologique dit d’Ohalo II a permis la mise à jour de plus d’une centaine d’espèces de graines différentes dont des graines de figuier. Dans ce site datant de 21 000 ans avant J.-C., il a été constaté un effet de sédentarisation certes limitée, visible en ce que les hommes s’y livrèrent à des ébauches de proto-agriculture suffisamment poussées pour que ces essais s’accompagnent déjà de la présence des habituelles « mauvaises » herbes qu’on voit surgir en pareil cas.

Peut-on en déduire que, très probablement, il y a 20 000 ans, l’homme consommait occasionnellement les figues qu’il rencontrait sur son chemin ainsi que toutes ces baies qui lui valurent le surnom de chasseur-cueilleur ? Probablement. Sachant cela, et dans l’attente de tout ce qui nous reste encore à apprendre sur la figue, l’on ne s’étonnera pas qu’en Béarn l’on ait beaucoup d’estime pour les figuiers qui poussent près des habitations, ce qui est une façon de faire honneur à ce vieux compagnon de route historique.

La sexualité du fruit et les rites anciens

Souvent placé à la limite de la vie et de la mort, le figuier passe pour un arbre anthropogonique et générateur. « Les figues sont en relation, non seulement avec la fécondité, mais avec le monde des ancêtres, d’où celle-ci remonte, portée en quelque sorte, à partir des racines plongeant dans la terre, par la sève des arbres et singulièrement du figuier priapique. » C’est ainsi qu’on le considérait en Afrique du Nord il n’y a pas si longtemps, de même qu’en Égypte au temps des pharaons : il était alors arbre de vie, arbre de la déesse Nout portant des fruits conférant l’immortalité, également nourriture des défunts, prodiguant abondance, génération, prospérité et richesses multiples.

À bien observer la forme scrotale de la figue, on comprendra de suite que l’expression « cueillir des figues » prend la même forme en grec - sykadzein - que cette autre expression : « palper les bourses ». Si, initialement, la Crète distinguait la figue fraîche, olynthos, de la sèche, sykon, c’est ce dernier mot qui s’est imposé en Grèce pour qualifier la figue. Or, ce sykon fait référence au caractère succulent de la figue, en relation avec le latex blanc qui apparaît à la cassure du pédoncule.

Le figuier dans les traditions populaires et les superstitions

Selon Adolphe de Chesnel, auteur d'un Dictionnaire des superstitions, erreurs, préjugés, et traditions populaires, on est convaincu, dans plusieurs localités du Midi, que si l’on brûle du bois de figuier dans une maison où se trouve une nourrice, le lait de celle-ci se tarira immédiatement ou deviendra d’une qualité dangereuse. Quelques-uns disent aussi que, par force de sympathie, un taureau furieux est apaisé sur-le-champ, si on l’attache à un figuier.

Selon Alfred Chabert, auteur de Plantes médicinales et plantes comestibles de Savoie, on croyait, et Villars appuie cette tradition de toute son autorité, que le figuier engendre les poux, et que les autres fruits doux et sucrés, tels que la cerise, ont la même fâcheuse propriété, mais que le fait est moins constant que par l’usage des figues. Ces croyances, bien que lointaines, témoignent de la place centrale qu'occupait cet arbre dans l'imaginaire collectif, influençant les comportements quotidiens et les rapports à la nature environnante.

Représentation artistique du figuier dans un jardin méditerranéen

Usages techniques et artisanaux du bois de figuier

Le bois du figuier est tendre, d'un jaune clair, léger et spongieux. Comme il s'imbibe d'une certaine quantité d'huile et d'émeri, les armuriers et les serruriers l'emploient à polir leur ouvrage. On se sert du bois des vieux figuiers à cause de son élasticité pour faire des vis de pressoirs. Le suc laiteux et corrosif de l'écorce détruit les verrues qui viennent sur la peau. Il a aussi la propriété de cailler le lait et de former une encre de sympathie. Les caractères tracés sur du papier avec ce suc ne s'aperçoivent qu'en les exposant au feu.

La figue comme aliment et remède à travers les âges

Huit siècles avant J.-C., Homère rapportait dans l’Odyssée que la culture du figuier avait déjà cours en Grèce. De même que chez les Égyptiens, la figue représenta une ressource alimentaire incontestable et faisait partie des repas avec le pain d’orge, les olives et le fromage de chèvre, et était consommée annuellement à l’état sec. Peut-être davantage que pour les Grecs, le figuier revêtit pour les Romains de l’Antiquité une importance capitale, puisque c’est, dit-on, un figuier qui stoppa dans sa course un panier jeté au Tibre, et qui ne contenait pas moins que Remus et Romulus.

La figue était un des aliments les plus ordinaires des anciens peuples, c’est encore aujourd’hui la nourriture la plus ordinaire des habitants de la Grèce, de la Morée et de l’Archipel. Pline nous a conservé un procédé employé par les anciens pour fabriquer avec les figues une sorte de vin qu’ils nommaient sicyte. Il consistait à mettre dans l’eau une certaine quantité de ces fruits et à les y laisser jusqu’à ce que la fermentation vineuse s'y établisse : alors on en exprimait la liqueur, qui par l’acidification fournissait aussi du vinaigre.

Préparations culinaires et diététiques contemporaines

Recette pour favoriser la lactation : Pieds de porc aux figues et jujubes. Cuire un pied de porc, avec 2 figues sèches, 2 jujubes dans de l’eau. Faire mijoter jusqu’à ce que le pied de porc soit cuit. Manger la viande, les fruits et boire le jus. Remède populaire en cas de plaies purulentes, furoncles ou angine rouge : Prendre une figue sèche que l’on va faire cuire à la poêle jusqu’à ce qu’elle devienne du charbon. La moudre en poudre. Mélanger avec un peu d’eau pour faire une pâte. L’appliquer pendant 10mn sur la zone infectée. C’est aussi un excellent anti-inflammatoire de la gorge et des amygdales.

Recette contre le mal de dos : Vodka aux figues. Découper 7 figues, en petites tranches. Pendant 7 jours, les laisser s’imbiber dans 500ml de vodka, en les plaçant dans une bouteille hermétiquement fermée. En boire 25ml en une fois, deux fois par jour, durant 5 jours. La figue sera une merveille aussi bien pour des desserts, confitures que pour accompagner des plats sucrés-salés comme avec un magret de canard ou dans un tajine.

Évolution étymologique du terme

FIGUIER, subst. masc. Étymol. et Hist. Ca 1200 figuier (God. de Bouillon, 221 ds T.-L.). Dér. de figue; suff. -ier; a remplacé l'a. fr. fiier (1re moitié xiie s. Ps. Oxf. 104, 31 ds T.-L.) dér. de l'a. fr. fie (figue*), même suffixe. FIGUE, subst. fém. Étymol. et Hist. 1. 1170 fige (Rois, éd. E. R. Curtius, I, XXV, 18, p. 50) ; 1181-90 figue [ms. 2e quart xiiie s.] (Chr. de Troyes, Perceval, éd. F. Lecoy, 3313) ; 2. 1210 faire la figue (Bible Guiot, éd. J. Orr, 207) ; 3. 1487 loc. moitié figue, moitié raisin (Lettre au roi sur la redd. de la ville de Coucy, Cabin-Girardot ds Gdf. Compl.). Emprunté à l'a. prov. *figa* (xiie s. ds Rayn.), issu du lat. class. ficus fém. « figue, figuier », devenu fica en lat. vulg. d'après de nombreux noms de fruits en -a.

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