La tonte de femme à la Libération : au-delà de l'image, une histoire complexe et genrée

Femme tondue avec son bébé à Chartres, 16 août 1944. Photo de Robert Capa.

La figure de la « tondue » est devenue une image incontournable de toute évocation de l’épuration à la Libération en France. Après la Seconde Guerre mondiale, près de 20 000 femmes furent tondues sur les places publiques, toutes accusées de collaboration. Parmi elles, la plus célèbre est sans doute la Tondue de Chartres, Simone Touseau, immortalisée par le photographe américain Robert Capa le 16 août 1944. Cette image, emblématique de l'épuration extrajudiciaire, soulève des questions profondes sur la nature des accusations, le traitement réservé aux femmes, et la manière dont l'histoire a été écrite et interprétée.

La Tondue de Chartres : un cliché emblématique et un destin singulier

La photographie prise par Robert Capa, en reportage dans les rues de Chartres tandis que les Alliés avançaient sur Paris, est restée comme un instantané puissant. Publiée initialement dans le magazine de référence LIFE le 4 septembre 1944, cette image est désormais emblématique de la Seconde Guerre mondiale et de l'épuration extrajudiciaire en France. Elle met en scène Simone Touseau, alors âgée de 23 ans, au crâne rasé, un bébé dans les bras, l’œil apeuré, traquée par une foule rieuse. À ses côtés, sa mère Germaine, également tondue, et son père, portant un baluchon.

Le 16 août 1944, alors que les Américains venaient de libérer Chartres, une foule hue onze femmes, tondues pour s’être livrées à la « collaboration horizontale » avec l’occupant. Simone Touseau figurait parmi elles. Le sinistre cortège, escortant la jeune femme, sa mère et son père, remonte la rue du Cheval-Blanc, sous les quolibets et les insultes. Les recherches menées par Philippe Frétigné et Gérard Leray dans les archives françaises et allemandes, ainsi que les appels à témoins, ont permis de mieux cerner la personnalité et l’itinéraire de Simone Touseau.

Carte de France montrant les lieux où des femmes ont été tondues.

Les raisons de la tonte : au-delà de la "collaboration horizontale"

Contrairement à une idée reçue, la tonte des femmes ne se limitait pas aux seules accusations de relations intimes avec des soldats allemands. Fabrice Virgili, historien et spécialiste des relations entre hommes et femmes pendant les deux guerres mondiales, a estimé à environ 20 000 le nombre de femmes tondues dans le cadre de l'épuration extrajudiciaire. Il souligne que seule la moitié d'entre elles l'ont été pour des relations intimes avec un Allemand.

Les motifs d'accusation étaient variés et souvent similaires à ceux reprochés aux hommes, à l'exception de la collaboration militaire. Fabrice Virgili distingue quatre catégories de faits de collaboration :

  • Politique : adhésion à une organisation collaborationniste comme le PPF (Parti populaire français de Jacques Doriot), ou expression d'opinions favorables à l'ennemi ou opposées à la Résistance et aux Alliés. Simone Touseau, par exemple, avait été volontaire pour travailler en Allemagne nazie et adhérente du PPF.
  • Dénonciation : avoir dénoncé quelqu'un aux autorités d'occupation. Si Simone Touseau fut initialement accusée d'avoir dénoncé cinq voisins déportés, les enquêteurs ne parvinrent pas à prouver sa culpabilité, lui évitant ainsi la peine de mort.
  • Financière : avoir touché de l'argent du fait de relations professionnelles ou commerciales avec l'occupant.
  • Personnelle : avoir eu des relations intimes avec des membres des troupes d'occupation, ce qui fut souvent qualifié de « collaboration horizontale ». C'est notamment pour son union avec un soldat allemand, Erich Göz, que Simone Touseau fut jugée et publiquement humiliée, son enfant rendant tangible cette relation.

Cependant, comme le souligne Fabrice Virgili, si la suspicion d'une relation amoureuse ou sexuelle avec des soldats allemands venait s'ajouter aux accusations portées contre les femmes, ce n'était pas toujours parce que des faits précis l'établissaient, mais parce qu'elles étaient des femmes. La tonte elle-même, en détruisant la chevelure - un attribut de séduction -, assimilait automatiquement la femme tondue à une débauchée, une femme immorale, même si ce n'était pas la réalité de son engagement.

Une violence genrée et une "sur-punition" des femmes

"La Tondue de Chartres" - Extrait du documentaire

L'historien Fabrice Virgili, pionnier dans l'histoire de l'épuration, a mis en lumière la manière dont ces femmes tondues ont fait l'objet d'un traitement spécifique en raison des rapports de genre. L'accusation était souvent dépolitisée et démilitarisée pour les femmes, et ramenée à des motivations comme l'âpreté au gain, l'insouciance, la séduction ou l'amour, reléguant au second plan, voire oubliant, tout engagement politique. Il évite d'ailleurs l'expression « collaboration horizontale », qu'il juge réductrice et datée de l'immédiat après-guerre.

Les femmes étaient non seulement « épurées » comme les hommes, mais, en plus, elles étaient tondues parce que ce sont des femmes. Cette violence sexuée, qui prive les femmes d'un attribut de séduction, était destinée à les humilier, à les rendre humbles, à les mettre au ban de la Nation à qui elles avaient été infidèles. En plus de la tonte, certaines étaient enlevées, maltraitées, barbouillées de rouge à lèvres, de mercurochrome, d'encre, sommairement vêtues, voire nues, et exhibées sous les lazzis et les insultes. Des croix gammées étaient parfois tracées à la peinture ou au goudron sur leur front ou leur poitrine. Le corps des tondues était symboliquement nié, déféminisé. Cette opération de purification visait à les punir pour leur "nature dangereusement séductrice et immorale".

La présence de Simone Touseau, mère d'un enfant né d'un soldat allemand, a contribué à forger un imaginaire de l'épuration où la maternité était un signe de culpabilité. Qu'importe que l'enquête ne prouve pas sa dénonciation, la seule relation avec un Allemand était perçue comme une trahison envers la France, faisant d'elle une traitresse aux yeux de la foule.

Cette violence punitive était souvent organisée. Dans certains cas, les tontes étaient programmées avec l'aval d'autorités locales de la Résistance et annoncées dans la presse clandestine. Les femmes tondues étaient parfois promenées dans les rues de la ville ou du village à pied ou en char allemand, encadrées par des résistants locaux, investis du pouvoir de police et de justice.

La polémique autour de la fiction et la déconstruction des clichés

La « Tondue de Chartres » a refait surface dans l'actualité avec la publication en 2023 du roman de Julie Héraclès, "Vous ne connaissez rien de moi", qui arbore la photo de Robert Capa sur sa couverture. Le livre, présenté comme une fiction, revisite l'histoire de Simone Touseau. L'autrice, originaire de Chartres, a expliqué comment l'histoire de cette femme tondue l'avait toujours « habitée », mais a aussi révélé avoir peu consulté les historiens sur le sujet, préférant s'approprier le personnage en y « ajoutant des épisodes ».

Cette approche a suscité une polémique parmi les historiens. En effet, en insistant sur la liaison intime avec un homme de l'occupant et en suggérant une collaboration ambigüe sous l'effet de l'amour ou du sexe, le roman de Julie Héraclès s'inscrit, selon les critiques, à contre-courant de la recherche historique contemporaine. Cette recherche s'astreint depuis trente ans à déconstruire les clichés et les fantasmes charriés par cette vision de la collaboration axée sur le corps des femmes. Les historiens comme Fabrice Virgili soulignent l'urgence de déminer ces représentations qui ont longtemps fossilisé une certaine vulgate de l'épuration.

Diagramme illustrant les différentes catégories de collaboration.

L'épuration "sauvage" et l'instrumentalisation de l'image de la tondue

L'image de la femme tondue, et en particulier celle de Simone Touseau, a été utilisée pour forger un imaginaire de l'épuration, mais aussi pour servir des agendas politiques. L'historien François Rouquet décrypte comment cette représentation de l'histoire s'est frayé une place en dépit de l'histoire elle-même. Dès la Libération, certains collaborateurs réfugiés en Suisse ou en Espagne se sont posés en victimes. L'image populaire de la tondue, montrant une femme blanche et accablée, son enfant dans les bras, a pu être utilisée pour suggérer qu'elle aussi avait été victime des excès des épurateurs.

Dans les années 1980, l'extrême droite a cherché à installer l'expression « épuration sauvage », qui a connu un certain succès. Cette formule, qui occultait la réalité de ce qu'avait été la collaboration et l'épuration, proliféra au moment où la photographie de Robert Capa devenait célèbre en France. Le risque était que les deux se superposent : cette femme vulnérable, violemment réprimée, était utilisée pour montrer la lâcheté des résistants.

Il est important de noter que Simone Touseau a bien été jugée par une chambre civique et reconnue coupable de faits de collaboration, mais pas pour dénonciation. Elle fut condamnée à dix ans d'indignité nationale et à deux ans et dix mois de prison. À sa sortie de prison, sa photo avait déjà marqué les lecteurs de LIFE, mais pas encore les Français, qui la découvriraient plus tard comme une illustration de la violence genrée subie par les femmes accusées de collaboration.

L'image de la tondue de Chartres est aussi un symbole de l'asymétrie de l'épuration. Alors que des hommes compromis retrouvaient des postes de pouvoir, les femmes tondues n'avaient pas cette chance. Elles étaient les plus inquiétées, bien qu'elles n'aient pas toutes eu des relations intimes avec des Allemands.

La tonte en Europe : un phénomène aux racines profondes

La tonte n'était pas un phénomène isolé à la France après la Seconde Guerre mondiale. Fabrice Virgili a repéré la tonte partout en Europe entre 1920 et 1950, notamment pendant les guerres civiles en Espagne et en Grèce. En Allemagne, dès 1933-1934, des opposantes au nazisme ont été tondues. Il y a même des cas de femmes tondues par les Allemands eux-mêmes, comme à Quimperlé ou Fontainebleau.

L'historien analyse la tonte comme une réaction au nouveau pouvoir des femmes, particulièrement net en France où elles ont acquis le droit de vote le 21 avril 1944. Les tontes et par là même les tondues sont presque toujours photographiées, car publiques par définition, la punition et les punies devant être vues. Ces clichés montrent l'aspect théâtral de ces cérémonies, véritables mises en scène.

Femmes tondues sur une remorque de camion en Basse-Normandie, 1945.

Une photographie anonyme prise en Basse-Normandie en 1945, vraisemblablement pour le compte de l’armée américaine, montre un groupe de femmes tondues, placées sur la remorque d’un camion et exposées aux regards. Toutes fraîchement tondues, le visage grave, tendu et sombre, elles baissent la tête, l'air contrit. Cette image illustre la réappropriation symbolique et officielle de l'espace public par les habitants d'un village, avec la présence du drapeau français.

La tonte des femmes à la Libération reste un sujet complexe, chargé d'émotion et de symbolisme. Il met en lumière les tensions d'une société à la sortie de la guerre, la quête de vengeance, l'instrumentalisation des corps féminins et la difficulté à écrire une histoire nuancée, loin des clichés et des simplifications.

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