La Tourbière de Mathon et l'Importance des Sphaignes : Un Écosystème Précieux du Cotentin

La Tourbière de Mathon, nichée au cœur des landes de Lessay dans la presqu'île du Cotentin, est un site naturel d'une richesse écologique exceptionnelle. Cette réserve naturelle nationale, s'étendant sur 16 hectares, est reconnue pour sa biodiversité remarquable et le rôle fondamental des sphaignes dans son fonctionnement.

Vue aérienne de la tourbière de Mathon

Un Patrimoine Naturel Ancien et Protégé

L'intérêt écologique de la Tourbière de Mathon est reconnu depuis 1889 par Louis Corbière et de nombreux naturalistes normands. Dès cette époque, la valeur de ce site unique était évidente. Les menaces, liées à un projet d’urbanisation, ont pesé sur ce site à partir de 1960, soulignant la nécessité de sa protection. La Tourbière de Mathon est classée réserve naturelle nationale depuis le 26 septembre 1973, une décision qui témoigne de sa singularité et de son importance pour la conservation du patrimoine naturel. En 2023, ce site a célébré son demi-siècle d'existence en tant que réserve, marquant un jalon important dans son histoire de préservation.

Pourquoi les tourbières conservent-elles parfaitement les corps ?

La propriété de ce terrain, acquis par l'État, a été transférée au Conservatoire du littoral en 1996. La gestion de la réserve est assurée depuis 1988 par l'association Vivre en Cotentin, adhérente de l'Union nationale des Centres permanents d'initiatives pour l'environnement (CPIE). Le CPIE du Cotentin intervient également dans la gestion de la réserve naturelle nationale depuis 2004. Un garde du littoral est affecté à ce site, ayant en charge le gardiennage, l'entretien, le suivi scientifique et les relations avec les usagers locaux.

Géologie et Hydrologie : Le Socle de la Tourbière

La Tourbière de Mathon est située sur un affaissement du socle cambrien, formé de grès et de schistes. Il s'agit d'une petite dépression remplie de sables et de graviers datant du Pléistocène (première époque géologique du Quaternaire, datant de 2 000 000 à 10 000 ans avant J.-C.). Installée dans un vallon creusé dans ces sables, la tourbière est isolée par une couche d’argile d’origine marine. Ces mêmes sables contiennent une importante nappe d’eau, ce qui permet à la tourbière de fonctionner comme une cuvette partiellement étanche, alimentée par la nappe phréatique.

Les eaux superficielles circulent sur le site par le ruisseau des « Landelles », traversant du sud vers le nord les prairies, la saulaie et enfin la tourbière elle-même. Ce ruisseau rejoint au nord la rivière Ay, qui se jette dans la mer à environ 8 km à l’ouest. La Tourbière de Mathon recouvre donc une petite dépression tourbeuse assurant la transition entre le plateau de grès des Landes de Lessay au sud et le marais de la vallée de l'Ay au nord.

Les Sphaignes : Ingénieurs des Tourbières

Les sphaignes sont des végétaux de la famille des mousses, qui poussent uniquement sur les tourbières, on dit qu’elles sont inféodées à ces milieux. Elles sont indispensables au bon fonctionnement écologique des tourbières, notamment celles d'altitude comme celle des Saisies, car ce sont elles qui forment la tourbe. Les sphaignes sont les principales édificatrices de la tourbe blonde et constituent un tapis épais et continu dans la tourbière acide et dans certains secteurs du bas-marais alcalin de Mathon.

Zoom sur un tapis de sphaignes

Un intérêt écologique majeur des sphaignes est leur capacité à jouer le rôle d’éponge, retenant jusqu’à 40 fois leur poids sec en eau. Un tapis de sphaignes d’un mètre carré sur 20 cm d’épaisseur est ainsi capable de retenir 70 kg d’eau. Cette capacité de rétention d'eau est cruciale pour le maintien de l'humidité nécessaire à l'écosystème de la tourbière, agissant comme un régulateur hydrologique.

Lors de l’été 2017, un inventaire des mousses a été réalisé par le Conservatoire Botanique National Alpin sur la tourbière des Saisies. À cette occasion, 15 espèces différentes de sphaignes ont été identifiées. À cela s'ajoutent 4 espèces observées au lac des Saisies et répertoriées lors de précédents inventaires, portant le total à 19 espèces différentes de sphaignes peuplant la tourbière des Saisies. Cela représente la plus grande diversité pour une tourbière des Alpes françaises. Sur les 33 espèces de sphaignes répertoriées en Basse-Normandie, 10 sont présentes sur la réserve naturelle de Mathon, dont la rare sphaigne squarreuse.

Une Diversité de Milieux et d'Habitats

En fonction des gradients d'humidité et du pH du substrat, la Tourbière de Mathon présente une succession de milieux naturels typiques et hautement différenciés. Les landes à bruyères tourbeuses occupent les pentes, et à leurs pieds, en une bande étroite, la tourbière acide à sphaignes, plus discrète, ceinture la dépression centrale. La richesse floristique du site est remarquable, avec plus de 300 espèces de plantes supérieures, 81 espèces de mousses et lichens, et 230 espèces de champignons. Cet ensemble, dont les différentes entités sont en équilibre les unes par rapport aux autres, est unique en son genre dans la région et donc irremplaçable.

Parmi les plantes emblématiques, la tourbière, caractérisée par un sol spongieux, acide et pauvre, est le royaume des rossolis (ou drosera), de petites plantes carnivores aux feuilles couvertes de glu qui piègent les insectes imprudents. On y rencontre les Rossolis à feuilles rondes et intermédiaires, les Rhynchospores fauve et blanc, la Narthécie des marais ou encore la petite Utriculaire. Plusieurs plantes protégées au niveau national (rossolis à feuilles intermédiaires et rossolis à feuilles rondes, grande douve, andromède) ou régional (narthécie des marais, piment royal, petite utriculaire) témoignent de l'importance de ce site.

La diversité d'habitats induit également une richesse faunistique remarquable. Plus de 1100 invertébrés ont d'ores et déjà été inventoriés, dont près de 300 espèces de papillons, 340 de coléoptères, 95 d'araignées et 42 de gastéropodes. Les mares sont le domaine des amphibiens (6 espèces) et des libellules (28 espèces). Le marais héberge une multitude d’oiseaux, avec des cortèges typiques de passereaux paludicoles nicheurs, comprenant notamment le phragmite des joncs, les rousserolles effarvate et verderolle, la locustelle luscinioïde, la bouscarle de Cetti. Le râle d’eau, la poule d’eau et le canard colvert nichent dans la végétation dense de la roselière. En outre, plusieurs espèces non nicheuses fréquentent le milieu à la recherche de nourriture : le busard des roseaux, les bécassines sourde et des marais, le héron cendré et occasionnellement le butor étoilé. Les landes à bruyères présentent un intérêt non négligeable pour l’engoulevent d’Europe dont 1 à 2 couples nichent chaque année. Le réseau de haies et les divers fourrés d’épine noire, de troène, d’aubépine en périphérie de la zone humide, accueillent une avifaune diversifiée typique du bocage environnant. Il est ainsi possible d’y croiser la tourterelle des bois, également présente dans les boisements, ou le rossignol philomèle, nicheur potentiel.

Un Site Historiquement Utilisé

Jusqu’à après-guerre, ce petit morceau de terre inculte était exploité collectivement. Les personnes intéressées venaient prélever dans le marais un mélange de roseaux, laîches et joncs appelé la coupe du « ros ». Le produit servait comme litière, pour le paillage des légumes ou était utilisé pour le pressage des pommes. Les tiges ou rameaux de certaines des espèces servaient comme liens ou pour la vannerie. De la tourbe était extraite du marais jusqu’au début du XXe siècle. Les landes à bruyères étaient diversement utilisées ; les bruyères étaient coupées pour le paillage des légumes ou pour la litière. Des animaux (chèvres, chevaux, ânes) étaient mis en pâture au piquet. Le brûlis a été ponctuellement pratiqué sur le site pour favoriser le développement de la molinie, dont les repousses tendres sont appréciées des animaux en pâture, jusqu’en 1945. Les prairies périphériques étaient utilisées comme pré pour la pâture ou cultivées. L’une avait été plantée en peupliers peu avant la création de la Réserve Naturelle.

Outils traditionnels d'extraction de tourbe

La Gestion de la Réserve Naturelle

Depuis 1995, le site dispose de mesures de préservation, date à laquelle a été rédigé le premier plan de gestion. Il s’agit d’un document cadre, un guide, donnant les orientations d’aménagements et de gestion pour protéger ce site naturel. Les premiers chantiers de restauration ont inclus l’abattage de pins maritimes dans la lande, des travaux de débroussaillage, de coupe dans les prés ou dans les bosquets de saules parsemant le marais, et le lancement de suivis scientifiques visant à améliorer les connaissances sur les richesses écologiques du site et sur son fonctionnement. Par la suite, un entretien original par le pâturage par des bovins Highland a été mis en place. Aujourd’hui, le troisième plan de gestion a été validé en 2009 et couvre une période de 10 ans (2010 - 2019). Ce plan de gestion répond à trois grands thèmes :

  • PROTÉGER : approfondir les connaissances sur le fonctionnement hydropédologique de la tourbière à l’échelle de ses bassins versants géologique et superficiel, œuvrer à la constitution d’une zone tampon efficace en périphérie, poursuivre les suivis naturalistes.
  • GÉRER : entretenir les milieux naturels par des interventions manuelles ou mécanisées, par la poursuite voire l’extension du pastoralisme, etc.

Le CPIE du Cotentin effectue les travaux d’entretien et de restauration des milieux et les suivis de la flore et de la faune. Des travaux se poursuivent et des projets de renforcement de l’accueil du public et de l’éducation à l’environnement sont en cours. L’offre d’animations, notamment à destination des scolaires, sera élargie, avec des séances gratuites sur le terrain et en classe proposées aux établissements de la communauté de communes Côte Ouest Centre Manche, ainsi que lors de la Fête de la science. En 2023, plusieurs actions ont été prévues pour fêter l'anniversaire des 50 ans de la réserve, notamment six jours de chantier participatif à l’entrée du site. Il s’agit de créer une ou plusieurs structures végétales avec les matériaux naturels à disposition sur ce site, en suivant les conseils d’un artiste en vannerie sauvage. Ces chantiers se dérouleront du 13 au 15 mars et du 27 au 29 mars.

La Tourbière de Mathon fait partie du vaste ensemble écologique (1580 ha) des landes et tourbières atlantiques qui caractérise la région de Lessay. La réserve naturelle se trouve au cœur du site Natura 2000 "Havre de St-Germain-sur-Ay - Landes de Lessay" dont elle constitue l'un des points phares du point de vue du patrimoine naturel. Elle est également constituée par six sites en propriété du Groupe Ornithologique Normand dans un rayon d’environ 6 km au sud-est de la ville de Carentan, formant un ensemble de plus de 147 ha dans les marais de la Taute. Elle présente un gradient d’habitats hygrophiles, amphibies et aquatiques, tous caractéristiques de zones humides. Le site couvre une superficie totale de 265 ha de marais tourbeux dont 20 ha de surface toujours en eau.

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