Charles Baudelaire et les Constellations Littéraires: Une Exploration Chronologique et Critique

La figure de Charles Baudelaire, poète emblématique du XIXe siècle, est indissociable des dynamiques intellectuelles et artistiques de son époque. Son existence, marquée par des bouleversements personnels et des engagements artistiques profonds, a laissé une empreinte indélébile sur la littérature française. Au-delà de sa propre œuvre, les interactions de Baudelaire avec d'autres géants littéraires, comme Victor Hugo et Paul Verlaine, révèlent des courants d'influence et de critique qui éclairent la richesse de la création poétique de cette période.

Portrait de Charles Baudelaire

Les Années Formatives et le Voyage Initiatique (1821-1841)

Charles Baudelaire voit le jour à Paris le 9 avril 1821. Ses premières années sont marquées par la perte de son père, François, peintre et amateur de littérature, qui décède en 1827 à l'âge de 68 ans, alors que Charles n'a que 6 ans. L'année suivante, en 1828, sa mère se remarie avec le commandant Jacques Aupick, une figure que Charles, avec les années, n'appréciera guère. La famille déménage alors à Lyon avant de revenir s'installer à Paris, des changements qui ponctuent l'enfance du futur poète.

De 1836 à 1839, Charles intègre le lycée Louis-le-Grand, d'où il est renvoyé pour indiscipline. Il parvient tout de même à obtenir son baccalauréat en 1839 au lycée Saint-Louis, signe précoce d'une intelligence vive mais rebelle. En 1841, inscrit à la faculté de droit, le jeune homme est peu assidu et mène une vie de bohème. C'est à cette période qu'il rencontre le groupe des Jeunes-France, qui rassemble des hommes de lettres romantiques, parmi lesquels Gérard de Nerval ou Théophile Gautier.

Au cours de l'année 1841, son beau-père et sa mère le contraignent à embarquer pour les Indes, dans l'espoir de le faire renouer avec une certaine discipline. Il s'arrête à l'île Maurice, puis séjourne quelques semaines à la Réunion, avant de rentrer en métropole. Ces dix mois de voyage imprégneront largement ses œuvres futures, infusant ses écrits de paysages exotiques et de sensations nouvelles.

L'Émergence du Poète et du Critique (1842-1857)

En 1842, Baudelaire atteint l'âge de la majorité et touche l'héritage de son père. Cependant, inquiet de son train de vie, sa famille le place rapidement sous la tutelle d'un notaire. C'est aussi à cette période qu'il rencontre Jeanne Duval, sa muse, avec qui il entame une liaison tumultueuse qui va durer de longues années. Cette relation complexe alimentera nombre de ses poèmes.

De 1845 à 1846, Baudelaire devient critique d'art et de littérature, rédigeant ses premiers comptes-rendus des salons artistiques parisiens. Il y expose notamment sa vision de la modernité dans la peinture et partage son admiration pour Eugène Delacroix, affirmant ainsi son rôle d'observateur et d'analyste aiguisé des mouvements artistiques de son temps.

Entre 1847 et 1848, il découvre le travail du poète et écrivain américain Edgar Allan Poe. Fasciné, il commence la traduction de ses œuvres, qu'il réunira dans le recueil de nouvelles "Histoires extraordinaires" en 1856. Ce travail de traduction marque une étape importante, introduisant Poe au public français et influençant profondément la vision littéraire de Baudelaire.

Février 1848 voit Baudelaire participer aux journées révolutionnaires. Il co-fonde un éphémère journal, "Le Salut public", témoignant de son engagement politique et de son aspiration à un renouveau social. En 1851, un traité sur les effets du vin et du haschisch, qu'il consomme avec l'opium pour tenter d'apaiser sa profonde mélancolie, est publié. Ces explorations des paradis artificiels sont une tentative de transcender la réalité, une thématique centrale dans son œuvre.

L'année 1857 est capitale avec la publication de son recueil "Les Fleurs du mal" chez l'éditeur Poulet-Malassis en juin. Le livre fait l'objet d'une campagne de presse particulièrement virulente, notamment dans "Le Figaro". Quelques mois plus tard, le poète et son éditeur sont condamnés pour outrage à la morale publique et aux bonnes mœurs. Ils écopent d'une amende et six poèmes, jugés particulièrement licencieux, sont supprimés du recueil, marquant un scandale qui consolide la réputation de Baudelaire comme poète maudit.

Les fleurs du mal, Baudelaire : analyse

L'Approfondissement de l'Œuvre et le Crépuscule (1860-1867)

De 1860 à 1861, Baudelaire écrit de nouveaux poèmes, cette fois-ci en prose - ils paraîtront, à titre posthume, en 1869, sous le titre "Le Spleen de Paris". Il publie également "Les Paradis artificiels", un essai sur l'effet des drogues et de l'alcool, prolongeant ses réflexions sur les états altérés de conscience. En 1864, il s'installe en Belgique pour essayer d'échapper à ses créanciers et donne quelques conférences, cherchant un nouveau souffle et une échappatoire à ses difficultés financières.

De 1866 à 1867, l'état de santé du poète, qui avait contracté la syphilis à la fin de l'adolescence, s'aggrave peu à peu. Il est atteint d'aphasie et d'hémiplégie, des affections qui annoncent la fin de sa vie.

Baudelaire et l'Ombre Tutélaire de Victor Hugo

Quiconque lit les "Œuvres en prose complètes" de Verlaine, qui se répartissent à peu près équitablement entre autobiographie et critique littéraire, est frappé de la constance avec laquelle il est fait mention de Victor Hugo. Un regard sur l'index des noms propres cités, dans l'édition de la Pléiade procurée par Jacques Borel, vient confirmer cette impression. Qu'il soit question de poète, d’homme politique, ou même de familier, personne ne revient si souvent sous sa plume, pas même Rimbaud, loin de là.

Un classement dans l'ordre décroissant du nombre de pages où ces personnages, pêle-mêle, sont cités, dessinerait le paysage suivant: Victor Hugo (105) ; Baudelaire (66) ; Rimbaud (65) ; Banville (51) ; Shakespeare (50) ; Elisa Verlaine (49) ; Mathilde Mauté (48) ; Leconte de Lisle (47) ; Mallarmé (44) ; Racine (41) ; Villiers de l'Isle‑Adam (36) ; Coppée (34) ; Nicolas Verlaine (32) ; Catulle Mendès (31) ; Jean Moréas (30) ; Musset (29) ; Lamartine (26) ; Sainte‑Beuve (25) ; Edgar Poe (25) ; Gautier (24) ; Voltaire (23) ; François Villon (21) ; Léon Valade (20) ; Napoléon Ier (20) ; Vigny (19) ; etc.

En enlevant la famille et les auteurs des siècles précédents, admis dans cette liste à titre de comparaison, on obtient : Victor Hugo (105) ; Baudelaire (66) ; Rimbaud (65) ; Banville (51) ; Leconte de Lisle (47) ; Mallarmé (44) ; Villiers de l’Isle‑Adam (36) ; Coppée (34) ; Catulle Mendès (31) ; Jean Moréas (30) ; Musset (29) ; Lamartine (26) ; Sainte‑Beuve (25) ; Edgar Poe (25) ; Gautier (24) ; Léon Valade (20) ; Vigny (19) ; etc.

Cette constatation faite, inutile de préciser qu'il n'y entre nulle hugôlatrie : les occurrences de Victor Hugo sont loin d'être toutes louangeuses, comme nous l'allons voir en retraçant l'histoire des relations entre les deux poètes que deux générations séparent. Avant de commencer, rappelons juste la date de naissance de Verlaine : le 30 mars 1844.

Les Premiers Contacts avec le Maître

Rentrer en contact avec Victor Hugo comporte un certain nombre d'étapes obligées, que l'on retrouve à peu près identiques à tous les niveaux, qu'il s'agisse de Baudelaire ou bien d'une quelconque poétesse anonyme du Limousin. La première de ces étapes est bien souvent l'envoi de poèmes manuscrits, presque toujours dédiés au destinataire, avec une lettre d'accompagnement où se combinent témoignages d'admiration et demande de réponse. Ce qui distingue Verlaine des autres, c’est sa précocité, puisqu'il n'a pas quinze ans lorsqu'il remplit cette formalité. Il envoie à Hugo son premier poème, "La Mort", qui fut publié par Gustave Simon dans la "Revue de France" du 1er octobre 1924, dans un article intitulé "Paul Verlaine et Victor Hugo".

Paris le 12 décembre 1858

Monsieur,

Pardonnez-moi si je prends la liberté de vous dédier ces vers, c'est que, me sentant quelque goût pour la poésie, j'éprouve le besoin de m'en ouvrir à un maître habile, et à qui pourrais-je, mieux qu'à vous, monsieur, conter les premiers pas d'un élève de quatrième, âgé d'un peu plus de quatorze ans, dans l'orageuse carrière de la poésie ?

LA MORT

Telle qu'un moissonneur, dont l'aveugle faucilleAbat le frais bleuet, comme le dur chardon,Telle qu'un plomb cruel qui, dans sa course, brille,Siffle et, fendant les airs, vous frappe sans pardonTelle l'affreuse mort sur un dragon se montre,Passant comme un tonnerre au milieu des humains,Renversant, foudroyant tout ce qu'elle rencontreEt tenant une faulx dans ses livides mains.

Riche, vieux, jeune, pauvre, à son lugubre empireTout le monde obéit; dans le cœur des mortelsLe monstre plonge, hélas ! ses ongles de vampire!Il s'acharne aux enfants, tout comme aux criminels :Aigle fier et serein, quand du haut de ton aireTu vois sur l'univers planer ce noir vautour,Le mépris n'est-ce pas, plutôt que la colère)Magnanime génie, dans ton cœur, a son tour ?

Mais, tout en dédaignant la mort et ses alarmes,Hugo, tu t'apitoies sur les tristes vaincus;Tu sais, quand il le faut, répandre quelques larmes,Quelques larmes d'amour pour ceux qui ne sont plus.P. Verlaine.

Si vous voulez bien, monsieur, me faire l'honneur de me répondre, adressez ainsi votre lettre:

Monsieur,Paul Verlaine, rue Truffaut, 28,À Batignolles,près Paris.

Jacques Borel commente ainsi ce poème dans la Pléiade : "Vers négligeables, sans doute : nous savons bien d'où vient cette faucheuse dans un champ, et cette "faulx dans ses livides mains". Mais enfin il est caractéristique que ces premiers vers, malgré leur gaucherie, leur raideur, leurs fautes de prosodie, offrent déjà des variantes, des repentirs : ce trait, et aussi le fait que Verlaine les ait adressés aussitôt à un poète admiré, montre assez, chez cet adolescent qui s’essaie, la volonté, la conscience, de faire là œuvre littéraire, et ce besoin d'être accueilli et jugé que n'ont pas d'ordinaire les collégiens qui balbutient en vers leurs confidences, leurs aspirations ou leurs nostalgies. C'est bien d'un acte poétique que, au moins par l'intention, il s’agit là en effet." Le commentaire d'Alain Buisine, dans sa biographie parue l'an dernier, est plus sarcastique : "[…] il n'est rien de plus hugolien que [ce] poème", dit-il, avant d'expliquer qu'il est "grandiloquent et même pompier". Quoi qu'il en soit, même si certains biographes estiment que Victor Hugo aurait apprécié ces vers, nous n'avons ni la réponse, ni même le témoignage de l'existence d'une réponse.

Manuscrit du poème

L'Évaluation des Misérables et la Critique des Contemporains

Un passage des "Confessions" de Verlaine nous permet de savoir qu'il lut "Les Misérables" au moment même de leur publication : "J'avais seize ans, j'étais en seconde, ayant passablement lu d'à peu près tout… voyages, traductions, le tout dans mon pupitre, Les Misérables qui venaient de paraître, loués à un cabinet de lecture du passage de l'Opéra…" Mais nous possédons un témoignage plus contemporain sous la forme d'une lettre envoyée par Verlaine, qui vient d'avoir le bac, à son ami Edmond Lepelletier. Elle est datée de "Lécluse, ce 16 septembre 1862".

"[…]As-tu fini de lire Les Misérables ? Quel est ton avis sur cette splendide épopée ? Je m'en suis arrêté, pour mon compte, au second tome de l'idylle rue Plumet, (exclusivement), de sorte que je n'en puis porter de jugement définitif. Jusqu'à présent, mon impression est favorable : c'est grand, c'est beau, c'est bon, surtout. La charité chrétienne luit dans ce drame ombreux. Les défauts même, et il y en a, et d'énormes, ont un air de grandeur qui attire. Ce livre chenu, comparé à Notre-Dame de Paris, le chef-d’œuvre sans contredit de Victor Hugo, me fait l'effet d'un vieillard, mais d'un beau vieillard, cheveux et barbe blancs, haut de taille, et sonore de voix, comme le Job des Burgraves, à côté d'un jeune homme aux traits élégants, aux manières fières et nobles, moustache en croc, rapière dressée, prêt à la lutte. Le jeune homme plait davantage, il est plus brillant, plus joli, plus beau, même, mais le vieillard, tout ridé qu'il est, est plus majestueux, et sa gravité a quelque chose de saint, que n'a pas la sémillance du jeune homme."

"Et l'on voit de la flamme aux yeux des jeunes gens,Mais dans l’œil du vieillard on voit de la lumière."

Il est remarquable de retrouver, dès ce premier embryon de critique, les deux caractéristiques invariantes de l'attitude de Verlaine devant Hugo :1°) La dénonciation de défauts.2°) Un parallèle avec des œuvres d'avant l'exil, toujours valorisées au regard des contemporaines.

On aura beau s'étonner de la diversité parfois contradictoire de ses jugements, il faut lui reconnaître une constance certaine dans la démarche. Dans l’historique des relations entre les deux poètes, l'année 1865 est marquée par la publication des "Chansons des rues et des bois", où certains voient une des sources d'inspiration des "Fêtes galantes". Pourtant, le point de vue du jeune Verlaine sur cette œuvre n'est pas très louangeur, comme il en fait l'aveu dans un article du premier numéro de "L’Art" daté du 2 novembre 1865 intitulé "Les Oeuvres et les hommes par J. Barbey d'Aurevilly". Le plus étonnant, c'est que cet article est écrit pour prendre la défense de Hugo contre les attaques de Barbey d’Aurevilly.

Passons maintenant en revue quelques jugements particuliers dans ce procès intenté aux poètes par M. Barbey d’Aurevilly, juge et avocat. À tout seigneur, tout honneur ! Notre aristarque commence sa distribution de férules par les "Contemplations" de Victor Hugo, qu'il appelle un "grand front vide", et Gustave Planche est dépassé ! Certes, à mes yeux, les "Contemplations" ne sont pas le chef-d’œuvre d'Hugo, tant s'en faut ; je les trouve même son livre le plus faible ; mais ce n'est pas une raison pour insulter au génie, même défaillant, en quels termes, on en a pu juger par un mot pris au hasard entre mille. [ … ]

Comme s'il voulait illustrer que la meilleure défense, c'est l'attaque, Verlaine ajoute ses réticences aux offenses de Barbey d’Aurevilly. Il y a quelque chose de torve dans cette démarche, voire d'assez inutile. On serait déjà en droit de se rappeler les articles de Baudelaire consacrés à Hugo, dont la perversité rhétorique mise en lumière par Pierre Laforgue avait au moins l'habileté de nécessiter un décrypteur de talent. Ici, l'attaque est plus directe, surtout au moment où il s'agit de "La Légende des Siècles" ; comme on va pouvoir en juger par la suite de l'article :

De ces défauts, il en est un que M. Barbey d’Aurevilly n'a pas signalé, et pour cause. J'entends ces déplorables passages attendrissants qui ont la prétention d'être réalistes, et ne constituent rien moins qu'une grotesque parodie. (Voir, comme pièces justificatives, le discours du vieux Fabrice, devant le cadavre de la petite Isora. ‑ Ratbert : "M'avoir assassiné ce petit être-là / Mais c'est affreux d'avoir à se mettre cela / Dans la tête, que c'est fini, qu'ils l'ont tuée, / Qu'elle est morte…"

Dans la mesure où l'on peut faire confiance au témoignage de Verlaine, on verra que Hugo répondra par oral à cette attaque. Cette réponse nous donne l'indication précieuse que Hugo lisait "L'Art", revue dont le credo était l'art pour l'art fondée par Louis-Xavier de Ricard, éditée par Lemerre, et dont l'existence éphémère est très importante puisqu'elle a directement conduit au premier Parnasse contemporain.

Les Poèmes Saturniens et la Réponse de Hugo

Le premier recueil de Verlaine, "Les Poèmes saturniens", paraît quelques mois après le Parnasse, toujours chez Lemerre, devenu l'éditeur attitré des Parnassiens (il est annoncé le 17 novembre 1866 dans le "Journal de la Librairie"). Tiré à 491 exemplaires, il ne rencontre aucun succès, n'étaient les lettres, dans l'ordre chronologique, de Leconte de Lisle (05/11/66), Théodore de Banville (11/11/66), Mallarmé (20/12/66) et Hugo (22/04/67). Avec ces deux derniers, elles marquent le début d'une relation suivie. Voici celle de Hugo :

Monsieur Alphonse Lemerre, / 47, Passage Choiseul. / Pour remettre à Monsieur Paul Verlaine.H.‑H., 22 avrilUne des joies de ma solitude, C'est, monsieur, de voir se lever en France, dans ce grand dix-neuvième siècle, une jeune aube de vraie poésie. Toutes les promesses de progrès sont tenues, et l'art est plus rayonnant que jamais. Je vous remercie de me faire lire votre livre. UN spiritus ibi porta. Certes, vous avez le souffle. Vous avez le vers large et l'esprit inspiré. Salut à votre succès. ‑ Je vous serre la main.VICTOR HUGO.

À peu près comme Baudelaire, deux ans plus tôt, se moquait dans une lettre à Manet d'une dédicace de Hugo, Verlaine parodiera cette réponse avec son ami et premier biographe Edmond Lepelletier. Ce rapprochement dû au hasard montre à quel point la lettre de Victor Hugo était un genre littéraire à part entière, avec ce qu'elle comportait de conventionnel : la cordialité, la formule en latin, la fraternité. Le pastiche de Verlaine est assez réussi :

Confrère, car vous êtes mon confrère, dans confrère il y a frère. Mon couchant salue votre aurore. Vous commencez à gravir le Golgotha de l'idée, moi je descends. Je suis votre ascension. Mon déclin sourit à votre montée. Continuez. L'Art est infini. Vous êtes un rayon de ce grand tout obscur. Je serre vos deux mains de poète. Ex imo. V. H.

Dans cette facilité à tourner en dérision une lettre dont il devait être, au fond, extrêmement fier, on pourrait lire une métaphore de tout le recueil des "Poèmes saturniens". Multiples sont les influences qui y ont été relevées : Hugo, Gautier, Glatigny, Ricard, et surtout Leconte de Lisle et le Parnasse ‑ dont on ne sait jamais trop s’il les imite ou bien les parodie. Comparer le poème "Après Trois Ans" avec "La Tristesse d'Olympio" a été pendant longtemps un exercice d'école, pour conclure qu'à part l'identité du sujet, ils n'ont rien de commun. Mais ceux qui ne reconnaissent pas l'originalité de Verlaine l'attaquent sur son étrange capacité à ressembler aux autres, comme Barbey d'Aurevilly qui lui consacre un de ses médaillonnets assassins parus dans "Le Nain jaune" : Un Baudelaire puritain, combinaison funèbrement drôlatique Sam le talent net de M. Baudelaire, avec des reflets de M. Hugo et d'Alfred de Musset, ici et là, tel est M. Verlaine. Pas un zeste de plus !

Les deux premières étapes de la relation sont terminées: on a, d’un côté, la lettre du jeune poète inconnu au maître sans la réponse de ce dernier et, de l'autre côté, le premier recueil du poète qui a mûri avec la réponse encourageante du maître. Ces barrières franchies, la prochaine étape sera naturellement la rencontre entre les deux hommes.

Image du premier numéro de la revue

La Première Visite à Victor Hugo (20 juin 1867)

Le 20 juin 1867, "Hernani" est repris au Théâtre‑Français, avec Mlle Favart dans le rôle de Doña Sol. Le succès est immense, et Verlaine s'y associe de deux façons. Tout d'abord, en adressant avec treize autres poètes de la nouvelle génération (Jean Aicard, Henri Cazalis, François Coppée, Ernest d'Hervilly, Léon Dierx, Georges Lafenestre, Albert Mérat, Sully‑Prudhomme, Armand Renaud, Louis‑ Xavier de Ricard, Armand Silvestre, André Theuriet, Léon Valade) une lettre d’hommage à Victor Hugo. Cette lettre est reproduite dans "Actes et Paroles", et compte au moins autant par ses signatures que par son contenu :

Cher et illustre maître,Nous venons de saluer des applaudissements les plus enthousiastes la réapparition au théâtre de votre Hernani. Le nouveau triomphe du plus grand poète français a été une joie immense pour toute la jeune poésie ; la soirée du Vingt Juin fera époque dans notre existence.Il y avait cependant une tristesse dans cette fête. Votre absence était pénible à vos compagnons de gloire de 1830, qui ne pouvaient presser la main du maître et de l'ami ; mais elle était plus douloureuse encore pour les jeunes, à qui Il n'avait jamais été donné de toucher cette main qui a écrit la Légende des Siècles.Ils tiennent du moins, cher et illustre maître, à vous envoyer l'hommage de leur respectueux attachement et de leur admiration sans bornes.

De cette lettre, il faut retenir le titre sans ambiguïté de "plus grand poëte français" décerné à Hugo, la division entre la génération de 1830 évoquée et la nouvelle génération, enfin le fait que la main de Victor Hugo ne soit pas celle qui…

Réflexions sur Verlaine et Rimbaud par Paul Léautaud

Je retournais chez Berr, fabricant de gants, rue Jean-Jacques Rousseau, chez qui j’étais « tribun », après déjeuner. En passant devant le Café Mahieu, 65, boulevard Saint-Michel (à l’angle de la rue Soufflot) jusque dans les années 1960, je vois à la terrasse Verlaine avec cette femme qui l’accompagne toujours. J’ai acheté un petit bouquet de violettes à la fleuriste qui se trouve à côté de la pâtisserie Pons, au 2, place Edmond Rostand, et je le lui ai fait porter par un commissionnaire, allant me poster sur le terre-plein du bassin pour voir de loin l’effet. Il a porté le bouquet à son nez, pour en respirer le parfum, en regardant de tous côtés d’où il pouvait lui venir.

J’écris cette note à minuit passé. Je viens de passer la soirée à lire les deux premiers articles de François Porché (1877-1944), dans le "Mercure" (1er et 15 janvier) sur Verlaine et Rimbaud. Un coup d’œil, dans un numéro, en flânant à la librairie, m’a décidé tout de suite. Remarquablement intéressants. Remarquablement faits : ordonnance, sens critique, remarques. Même les citations de vers, qui donnent généralement une impression de « coco », de niaiserie, ici forment comme un arrière-fond au sujet, font s’exprimer le côté âme, si on peut dire, tout au long du portrait physique. Je sors de cette lecture rempli de réflexions. On ne peut pas juger de tels hommes. D’un côté, une telle abjection. De l’autre côté, une telle spiritualité poétique. Je dis cela surtout pour Verlaine. Un pareil homme, et je l’entends dans sa totalité : sa vie, ses mœurs, sa bassesse, et son aspect, avoir écrit les vers qu’il a écrits, avoir eu en lui un tel don de poésie. Légèreté, sensation, frémissement, émotion, le pouvoir d’enchanter l’esprit, l’imagination, la rêverie, avec un rien, et un vocabulaire et des tours d’expression qui semblent n’avoir pas été avant lui ; les mêmes mots semblent lourds chez tous les poètes, qui ont l’air, chez lui, de n’être plus que choses ailées, légères, fluides, comme la rosée, la lumière, le frémissement des feuilles dans un paysage. Un tel homme, répugnant, même au physique - je me le rappelle fort bien, - avoir été ce poète !

Porché montre très bien le drame chez ces trois hommes : Baudelaire, Verlaine, Rimbaud (moins chez celui-ci, qui était plus conscient, presque volontaire dans sa malfaisance), luttant contre une sorte de double d’eux-mêmes : pervers, cruel, hystérique, détraqué. Que de souvenirs, aussi, réveillés par cette lecture. J’ai vu plusieurs fois au "Mercure" Isabelle Rimbaud (1860-1917), sœur cadette d’Arthur Rimbaud, d’une ressemblance étonnante avec son frère. L’ancien professeur Izambard (Georges Izambard, 1848-1931), professeur de rhétorique au collège de Charleville en 1870 où Rimbaud était élève, avec qui il devint ami. J’ai fort bien connu, pendant plusieurs années, toujours au "Mercure", Paterne Berrichon (Pierre-Eugène Dufour, 1855-1922), poète, peintre et sculpteur surtout connu pour avoir épousé Isabelle Rimbaud, et auteur de "La Vie de Jean-Arthur Rimbaud", Mercure, 1898, 260 pages. Après la mort d’Isabelle, le 20 juin 1917, Paterne Berrichon a épousé en décembre 1919 Marie Saulnier, ancienne femme de chambre d’Isabelle, née en 1874, toujours empêtré dans son bégaiement, et que je couvrais de brocards pour sa transformation de Rimbaud en petit ange chrétien bien sage.

Paul Léautaud lisant dans un café

tags: #tu #crois #au #marc #de #cafe