La Tunisie, confrontée à des défis environnementaux et climatiques croissants, voit émerger un mouvement significatif en faveur de la permaculture. Ce concept, bien que théorisé par des écologistes australiens dans les années 1970, résonne profondément avec des pratiques ancestrales tunisiennes, offrant des solutions durables pour l'agriculture, l'autosuffisance alimentaire et la préservation de l'environnement.

Les Fondements de la Permaculture et son Adaptation au Contexte Tunisien
La permaculture est définie comme "l’art de créer un environnement propice à la vie humaine, en faisant avec les ressources disponibles". Elle repose sur trois principes éthiques fondamentaux : prendre soin de la terre, prendre soin de l'humain et partager le surplus. Ces principes guident une approche de conception d'écosystèmes agricoles et sociaux, inspirée par les modèles naturels, visant à la durabilité, l'autonomie et la régénérescence.
En Tunisie, où le modèle agricole productiviste actuel, souvent axé sur la monoculture d'oliviers et d'arbres fruitiers, conduit à un appauvrissement généralisé des sols, la permaculture offre une alternative. Elle permet un rendement optimum sur un minimum de surface, tout en limitant strictement l’arrosage et en n’utilisant aucun pesticide. Cette approche est particulièrement adaptée pour relever les défis de la pénurie d'eau et de la dégradation des sols que connaît le pays. Selon l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture en 2022, la Tunisie est "le pays du Maghreb qui fait face aux risques les plus importants de déficit en eau", avec une disponibilité tombée à moins de 500 mètres cubes par an et habitant, seuil de pénurie absolue selon la Banque mondiale.
Un autre principe clé de la permaculture, "Ne pas produire de déchets", souligne l'importance d'éviter le gaspillage et d'entretenir le matériel pour prolonger sa durée de vie, évitant ainsi de "grands travaux de restauration". Cette gestion circulaire des ressources est cruciale dans un contexte de rareté.
Acteurs et Initiatives Locales : Un Réseau en Pleine Croissance
De nombreux individus et associations en Tunisie s'engagent activement dans la permaculture, transformant des terres et des mentalités à travers le pays. L'Association tunisienne de permaculture (ATP) joue un rôle central dans cette dynamique, en partenariat avec la Banque des gènes. Ils organisent notamment la Fête des semences paysannes, un événement crucial pour faciliter les échanges et l’approvisionnement en semences locales de qualité. Cette fête vise à sensibiliser la population aux enjeux de la souveraineté et de l’autonomie alimentaire, de la santé et de la survie de la culture tunisienne, tout en créant un réseau dynamique entre professionnels et amateurs. Des études sur la loi relative aux semences y sont présentées, des ateliers sont proposés pour tous les âges et un hommage est rendu aux semenciers paysans.
Le projet "Plante ta ferme", soutenu par l'ATP et financé par des fonds suisses, vise à créer 50 micro-fermes en cinq ans, dont une trentaine sont déjà actives. Ce programme concerne toutes les régions, même à climat hostile, avec un objectif de développement local en faisant revenir de jeunes chômeurs sur des terrains familiaux délaissés. L'ATP espère ainsi démontrer aux autorités et aux autres agriculteurs que la permaculture est un système agricole rentable et efficace, qui ramène de la biodiversité là où les sols sont épuisés. La présidente de l'ATP, Rim Mathlouthi, souligne que les crises, comme le stress hydrique ou la guerre en Ukraine, sont des opportunités pour mettre en valeur des solutions comme l'agroécologie et la permaculture. L'ATP a également lancé le label "Nourriture citoyenne" et des "marchés paysans" à prix accessibles, rapprochant producteurs et acheteurs.
Des Exemples Concrets d'Application de la Permaculture
Plusieurs projets individuels illustrent la diversité et l'ingéniosité des applications de la permaculture en Tunisie :
- Sounine - Abdelhamid, depuis 2012, a créé un jardin forêt de permaculture et un potager sur son terrain de 1500m², très influencé par Massanobu Fukuoka et son agriculture naturelle. Autodidacte, il teste à son échelle les techniques éprouvées : potager sans travail du sol, jardin-forêt multi-étagée, paillage épais. Il a accueilli des ateliers et rencontres permaculture.
- Maatmeur, Monastir - Sana, enseignante de français, a lancé avec des enfants de son quartier le mouvement mondial des "incroyables comestibles". Ensemble, ils ont planté des légumes à partager dans des pots recyclés. Elle a également créé le "Projet Ecole Verte" à Monastir.
- Gafsa - La Ferme Shiriland est une ferme diversifiée qui produit olives, dattes, figues, pistaches, et fait chambre d’hôtes.
- Zaghouan - Amine, agronome, cultive depuis plusieurs années l’agriculture naturelle de céréales et souhaite transformer une partie de son terrain agricole érodé en un jardin forestier productif.
- Jbal Errsas Mornag - Amine et Inès appliquent les concepts de permaculture pour transformer le verger familial en système permacole.
- Bizerte - Adel aménage et met en place un jardin-forêt dans sa ferme, en appliquant les règles de la permaculture.
- Oueslatia - Sami cultive l’aloe vera et a développé une technique pour en extraire le gel.
- Hajeb el Ayoun - Corinne et Basset appliquent la permaculture pour développer leur oliveraie de 12 hectares et la transformer en un système plus résilient. Ils ont réalisé un potager sur buttes pérennes et organisent parfois des formations payantes de type PDC (Permaculture Design Course).
- Ras Jebel - Lina et Sofien ont transformé un ancien verger de 3000m2 en jardin forêt, créant un lieu de démonstration et d’expérimentation des techniques de permaculture. Leur site a démontré des techniques de gestion de l’eau de pluie (baissières, buttes et terrasses), de lutte contre l’évaporation (BRF, paillage), et d’enrichissement du sol (hugelkulture, lasagna, compostage et vermicompostage). Ils cultivaient également des champignons gourmets et animaient des activités avec des enfants.
- Tunis - Nessrine, enthousiaste de la permaculture, a organisé un atelier compost avec les enfants à Tunis et un atelier de design en permaculture urbaine.
- Tunis et ailleurs dans le monde - Elyes « Gahaf », photographe et créateur de No Price, a voyagé à vélo sans déchet ni argent, traversant six pays en Asie et la Tunisie. Il a réalisé plusieurs interviews vidéo pour la permaculture en Tunisie.
- Bizerte - Zied Kacem a eu pour projet en 2013 de convertir sa ferme familiale, cultivée en méthode conventionnelle, à la permaculture. Il a accueilli et organisé des ateliers de permaculture et créé un projet "incroyables comestibles" à Ennaser.
- Tunis - Sabine Guenther, coordinatrice de projet éco-tourisme et développement durable, est engagée dans la préservation de l’environnement.
- Ezzahra (Tunis) - Andrea Milani, permaculteur italien résident à Tunis, recherche des contacts et informations sur les activités de permaculture sur le terrain.
- Medenine - Lokmene Taher, jeune ingénieur agronome, est permaculteur urbain et intéressé par la nature et le bien-être.

Le Parcours d'Elyes Mkacher et Dar Emmima : Un Modèle d'Autonomie et de Partage
L'histoire d'Elyes Mkacher et de sa ferme "Dar Emmima" à Chebba est emblématique de l'esprit de la permaculture en Tunisie. Après un parcours atypique et un voyage initiatique de trois ans en Inde, Elyes a découvert la permaculture et a décidé de transformer la maison abandonnée de sa grand-mère en un havre de biodiversité. "Dar Emmima" signifie "la maison de la grand-mère" en français, un nom qu'Elyes a souhaité conserver pour rappeler les sagesses ancestrales.
Pour Elyes, la permaculture va "bien plus loin que du simple jardinage". C'est un "art de créer un environnement propice à la vie humaine, en faisant avec les ressources disponibles". Il a passé sept années à étudier le fonctionnement des écosystèmes naturels pour recréer leurs propriétés à Dar Emmima. Son jardin est un exemple frappant de diversité : amandiers, betteraves, fraisiers, bananiers, grenades, bambou, orties, et même une mare abritant poissons et algues. Le jardin accueille également une tortue, un chien, des poules et un nid de merles, "qui pourront manger les insectes ravageurs pour empêcher qu’il y en ait trop". Le design du jardin permet aux végétaux et aux animaux de vivre en synergie, illustrant le principe que "tout est utile dans la nature".
Face à la sécheresse, Elyes utilise des posidonies séchées (herbes marines échouées sur les plages) comme revêtement sur le sol de son jardin. Cette technique permet de limiter l'évaporation des eaux, prouvant la résilience de ses plantes malgré l'absence de pluie pendant 10 mois. "La permaculture nous offre des solutions réalistes pour le futur", affirme-t-il.
Elyes applique les principes de la permaculture également à un terrain familial d'oliviers, qu'il appelle "le désert d'oliviers" en raison de l'appauvrissement des sols dû à la monoculture. Contrairement aux champs voisins, ses terres ne sont pas labourées, permettant aux sols de s'imbiber de vie. Il a planté des cactus et des aloevera autour des oliviers, diversifiant ainsi ses sources de revenus et évitant de faire reposer l'économie du champ uniquement sur la vente d'olives. Son objectif est de produire un maximum de ressources sans compromettre l'équilibre des écosystèmes, démontrant que "la permaculture n’est pas un hobby qu’on fait pour s’amuser, ça peut créer toute une économie professionnelle".
Au-delà de l'agriculture, Dar Emmima est un lieu de formation. Elyes, qui "aime l’éducation et la pédagogie", transmet ses connaissances aux stagiaires qu'il héberge. Son système de prix pour les formations, combinant un montant fixe avant la formation et un montant variable basé sur la satisfaction et les moyens des stagiaires, vise à garantir la durabilité du modèle. Selon lui, les formations gratuites ne sont pas durables et "rapprocher les gens doit aussi servir une vision de long terme".
Elyes déplore le manque de formateurs locaux parlant le dialectal en Tunisie et dans d'autres pays d'Afrique du Nord. Il souligne que la permaculture est basée sur un savoir ancestral perdu : "Jusque dans les années 1970, tous les paysans tunisiens étaient des permaculteurs". Il évoque l'organisation sociale de l'époque, où "tout se partageait" et "les portes des maisons n’étaient pas fermées". Les oasis sont pour lui "le meilleur exemple".
Elyes voit la permaculture comme une préparation aux bouleversements de l'avenir, offrant des solutions à la crise climatique et à l'effondrement du système capitaliste. Il observe avec optimisme que "de plus en plus de Tunisiens" se tournent vers la permaculture, "surtout les jeunes générations", qui réalisent l'importance de ce sujet. Dar Emmima a été conçue comme un exemple pour inspirer les jeunes Tunisiens à suivre cette voie.

La Permaculture comme Réponse aux Défis Nationaux
La permaculture représente une solution pertinente aux défis environnementaux et climatiques auxquels fait face la Tunisie. Chaque année, 25 000 hectares de terre cultivable sont perdus en Tunisie sous l’effet conjugué de l’érosion et de l’urbanisation. Le modèle agricole productiviste actuel, centré sur la monoculture, conduit à un appauvrissement généralisé des sols, aggravé par les sécheresses. En revanche, la permaculture permet de créer un sol vivant, d'attirer les vers de terre, les champignons et tous les nutriments pour les plantes et les arbres, comme l'explique M. Zouani, un bénéficiaire du projet "Plante ta ferme". Il limite strictement l'arrosage, n'utilise que des semences de sa production et aucun pesticide, uniquement des répulsifs naturels.
La permaculture est également un retour aux racines, aux méthodes traditionnelles qu'employaient les grands-parents, avec des monticules non labourés alternant semis, compost, terreau et feuilles mortes selon un agencement précis. Ce mode de production favorise la consommation de produits locaux, biologiques et en circuit court, contribuant à l'autosuffisance alimentaire, un objectif que la Tunisie n'a jamais atteint malgré une politique volontariste depuis son indépendance en 1956. Les crises comme le stress hydrique ou la guerre en Ukraine, qui renchérit le coût des intrants, sont des opportunités pour mettre en valeur des solutions comme l'agroécologie et la permaculture.
Au-delà de l'aspect purement agricole, la permaculture touche aux enjeux de souveraineté et d'autonomie, tant individuelle que nationale. Elle permet aux agriculteurs de ne plus dépendre du système actuel, avec ses fertilisants et ses semences coûteuses. Pour Elyes Mkacher, "les gens ici vivent en dépendance avec le système, avec les fertilisants et les semences", et la permaculture offre une voie vers la liberté et la résilience face aux bouleversements mondiaux.
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