L'azote, élément vital et constituant majeur des protéines, des enzymes et du matériel génétique, joue un rôle primordial dans le métabolisme des plantes. Bien que l'atmosphère soit composée à 78 % d'azote gazeux (N2), cette forme est inerte et inassimilable par la plupart des êtres vivants. Sa transformation en azote « réactif » sous des formes minérales ou organiques, assimilables par les plantes, les animaux et les champignons, est donc essentielle pour la vie sur Terre. Jusqu'au début du XXe siècle, le cycle de l'azote était principalement dominé par des processus microbiologiques naturels, notamment la fixation symbiotique. Cependant, l'avènement du procédé Haber-Bosch a révolutionné l'agriculture en permettant la production industrielle d'engrais azotés de synthèse, entraînant une hausse spectaculaire des rendements agricoles mais aussi un gigantesque excès d'azote réactif dans l'environnement.

Cet article explore les différentes voies de synthèse des fertilisants azotés, qu'elles soient d'origine naturelle, de synthèse industrielle ou liées à des pratiques agricoles spécifiques, tout en soulignant l'importance d'une gestion optimisée pour minimiser les impacts environnementaux et sanitaires.
Le Cycle de l'Azote : Un Équilibre Fragile
L'azote et le phosphore existent sous différentes formes grâce à des processus de transformations cycliques entre les grands réservoirs que sont le sol, l’eau et l’air. L'azote intervient également comme facteur améliorant la qualité des produits. Dans le sol, l’azote se trouve sous forme organique (humus) ou minérale (ammonium NH4+, nitrate NO3-). Les plantes, à l’exception des légumineuses, ne peuvent pas absorber l'azote sous sa forme gazeuse et ont besoin de le recevoir sous des formes assimilables. Les bactéries présentes dans le sol le transforment en nitrates, un processus appelé minéralisation.
Le cycle naturel de l’azote repose sur un équilibre délicat entre la nitrification, qui correspond au processus d’activation de l’azote, et la dénitrification, son contraire, tous deux régulés par des bactéries. Avant la révolution industrielle, la fixation symbiotique par les légumineuses cultivées était la principale voie de production primaire d’azote réactif. L'association entre agriculture et élevage assurait une remobilisation de l’azote contenu dans les végétaux par les animaux, leurs déjections étant une source essentielle d’azote pour les cultures.
Tout comprendre au cycle de l'azote en agriculture ! Julia Le Noë
L'Impact Anthropique sur le Cycle de l'Azote
À partir de la fin du XIXe siècle, l'utilisation massive de combustibles fossiles et le procédé Haber-Bosch ont profondément modifié le cycle de l'azote. Le procédé Haber-Bosch, qui synthétise l'ammoniac à partir de diazote (N2) et de dihydrogène (H2) à l'échelle industrielle, a permis une production massive d’engrais industriels. Cette intensification de la production végétale, nécessaire pour répondre à la demande alimentaire croissante après la Seconde Guerre mondiale, a eu pour conséquence une augmentation exponentielle de l'emploi de ces fertilisants.
Aujourd'hui, plus de la moitié de l’azote réactif est d’origine anthropique, un chiffre alarmant comparé à la modification de moins de 10 % du cycle du carbone par les activités humaines. Ce déséquilibre a entraîné une situation où les apports d'azote dépassent souvent les besoins des cultures, menant à des pertes croissantes vers les eaux (nitrates, formes organiques dissoutes) et l'atmosphère (ammoniac, oxydes d’azote, protoxyde d’azote). Ces fuites ont de multiples impacts sur l'environnement et la santé, identifiés comme des menaces majeures : qualité des eaux, qualité de l’air, effet de serre, écosystèmes et biodiversité, ainsi que la qualité des sols. Le concept de « cascade de l’azote » décrit ce transfert séquentiel et les transformations de l'azote réactif dans les systèmes environnementaux, soulignant la complexité des interactions et des impacts.

Les Voies de Synthèse des Fertilisants Azotés
Les fertilisants azotés peuvent être classés en deux grandes catégories : les sources minérales de synthèse et les sources organiques. Chacune a ses spécificités en termes de production, d'utilisation et d'impact environnemental.
L'Azote de Synthèse Industrielle : Le Procédé Haber-Bosch
Le procédé Haber-Bosch est la pierre angulaire de la production d'engrais azotés minéraux. Il s'agit d'un processus chimique qui convertit l'azote atmosphérique (N2) et l'hydrogène (H2) en ammoniac (NH3) sous haute pression et température, en présence d'un catalyseur. L'ammoniac produit est ensuite utilisé pour fabriquer divers engrais minéraux :
- Sulfate d'ammoniaque : Souvent apporté avec l’azote au premier apport.
- Nitrate d'ammonium (ammonitrate) : Un engrais minéral de référence, contenant de l'azote ammoniacal et nitrique.
- Urée : L'azote uréique est transformé en azote ammoniacal par des enzymes présentes dans le sol appelées uréases.
- Solution azotée : Contient de l'azote sous différentes formes.
Ces engrais minéraux ont permis une augmentation significative des rendements agricoles. Cependant, leur usage intensif est la principale cause de l'excès d'azote réactif dans l'environnement, avec des conséquences bien documentées sur la pollution des eaux, de l'air, et le changement climatique. L’azote, sous forme d’ions nitrate, est un élément très soluble, peu retenu par les sols et non dégradable, ce qui favorise son lessivage. L'azote ammoniacal peut lui être perdu sous forme d'ammoniac NH3 en conditions de températures élevées et de pH basique.
Les Sources Organiques d'Azote
La fertilisation organique est une alternative cruciale pour limiter notre dépendance aux engrais chimiques de synthèse et restaurer l'équilibre du cycle de l'azote. Elle s'appuie sur des processus naturels et des matières résiduaires organiques :
Légumineuses : Ces plantes ont la capacité unique de bénéficier de l'azote « gratuite » de l'atmosphère grâce à la fixation symbiotique. Des bactéries, notamment des rhizobiums, présentes dans leurs nodosités racinaires, transforment l'azote gazeux (N2) en formes assimilables par les plantes. Cultiver plus souvent les légumineuses est une stratégie clé en agriculture biologique et en systèmes de cultures sous couvert végétal (ACS) pour fournir de l'azote aux céréales. Même les légumineuses ont besoin de trouver suffisamment d’azote dans le sol dans un premier temps afin de mettre en place leur feuillage pour capter et transférer l’énergie nécessaire ensuite à la fixation symbiotique.
Matières organiques diverses : L'apport régulier de composts, fumiers et autres amendements organiques augmente progressivement la teneur en matière organique du sol, entraînant un accroissement de la minéralisation de l'azote à long terme. La matière organique étant également composée d’éléments comme le Phosphore (P) et le Soufre (S) qui forment les molécules organiques et, dans une moindre mesure, de Calcium (Ca), Magnésium (Mg), Potassium (K) et autres oligo-éléments (Mo, Cu, Zn, B…), ce sont l’ensemble de ces éléments que le sol va stocker en ACS.
- Fumiers et lisiers : Issus de l'élevage, ils représentent une source d'azote et d'autres nutriments. Le lisier peut servir d'engrais starter ou d'apport en végétation. Le fumier, dont le C/N peut être élevé, sera préférentiellement mis en automne sur un couvert. L'azote organique des fientes de volaille et du lisier de porc se minéralise en partie dans les mois qui suivent l’apport. Pour optimiser la valeur fertilisante du lisier, certains éleveurs l'ensemencent de bactéries et le brassent tous les jours pour obtenir un lisier qui a quasiment pas d’odeur et dont l’azote est moins volatile.
- Composts et broyats de déchets verts : Des produits riches en carbone doivent être apportés en automne.
- Autres engrais organiques « utilisables en agriculture biologique » : Guanos, fumiers de volaille et fientes (provenant d'exploitations bio ou conventionnelles), vinasses de betterave, poudres de viande ou de plume, sang séché sont autant d'options. La mélasse de betterave, produit équilibré et facilement assimilable par les plantes, donne de très bons résultats pour fertiliser des méteils.
Les Couverts Végétaux
Les couverts végétaux jouent un rôle fondamental dans la gestion de la fertilité des sols, en particulier en systèmes de cultures sous couvert végétal (ACS). Un sol non travaillé et toujours couvert a un fonctionnement très différent au niveau physique, chimique et biologique. Les couverts contribuent à stocker l'azote sous forme organique et à en mobiliser d'autres éléments. En ACS, par l’intermédiaire de la matière organique, le sol stocke environ 1 tonne de carbone par hectare et par an. Dans nos régions tempérées, les sols ont un C/N voisin de 10, ce qui signifie qu’en même temps que le carbone, le sol stocke de l’azote sous forme organique à raison d’environ 100 kg par hectare et par an.
Le choix des couverts végétaux peut aussi aider à mobiliser des éléments présents dans le sol mais non-assimilables par les cultures. Les couverts n’ont pas besoin d’engrais starter car ils sont toujours riches en légumineuses.
Stratégies d'Optimisation de la Fertilisation Azotée
Pour limiter les effets néfastes sur l’environnement et la santé, il est essentiel d'adopter des stratégies de fertilisation plus raisonnées et adaptées aux spécificités des sols et des systèmes de culture.
En Agriculture de Conservation des Sols (ACS)
Les trois piliers de l’ACS - non travail du sol, sol toujours couvert et diversité des cultures - influencent fortement les principes de la fertilisation. Ces pratiques impactent le fonctionnement du sol et, en particulier, la matière organique. En ACS, la diminution du travail du sol réduit la minéralisation brutale de la matière organique qui a lieu en système travaillé, où l'apport soudain d'un excès d’oxygène entraîne la libération d’éléments minéraux dont l’N, le P, le S. En ACS, les agriculteurs laissent des résidus au sol (résidus de culture, couverts développés, apports de BRF) avec des rapports C/N élevés. Les microorganismes mobilisent alors de l'azote pour décomposer ces résidus, ce qui nécessite environ 30 à 50 kg d’azote pour la décomposition complète de 5 tonnes de paille.
- Anticipation et Fractionnement des Apports : Les apports d’azote doivent être précoces et en végétation plus tôt qu’en conventionnel (d’environ 2 semaines) pour compenser la faible minéralisation de la matière organique. Le fractionnement en plusieurs apports est une stratégie classique pour un blé d'hiver, s'appliquant également à d'autres cultures. Cela permet de combler la faible minéralisation de la matière organique et d'alimenter la culture au plus près de ses besoins.
- Engrais Starter et Localisation : Mieux vaut apporter de l’engrais starter au semis pour mettre la plantule en conditions optimales. La localisation de la fertilisation autour de la ligne de semis augmente significativement la fertilité au niveau des racines des cultures sans augmenter les apports globaux. Une plante qui démarre mieux et plus rapidement luttera toujours mieux contre les ravageurs et le stress.
- Gestion du Soufre : L'azote et le soufre sont deux éléments essentiels pour les protéines. Une carence en soufre réduit considérablement l’efficience de l’azote et limite la synthèse protéique. Le soufre est souvent apporté avec l’azote au premier apport sous forme de sulfate d’ammoniaque, en retenant le principe de 1 unité de soufre pour 2 à 3 unités d’azote. La diminution du taux de soufre dans l’air et le non-travail du sol exigent une vigilance accrue.
- Utilisation des Outils d'Aide à la Décision : Il est difficile de se fier aux logiciels de fertilisation paramétrés pour un système conventionnel. Mieux vaut s’aider d’outils comme la bande double densité ou les analyses de jus de tige ou de feuille.
- Amendements organiques : L'apport d'engrais sous forme organique est à privilégier quand la ressource est disponible. Les produits riches en carbone doivent être apportés en automne et les produits riches en azote au plus près des besoins des cultures.

En Agriculture Biologique
Les engrais azotés minéraux de synthèse sont interdits en agriculture biologique. L'agriculture biologique a recours aux légumineuses pour fixer l'azote de l'air et à des apports organiques plus réguliers. Malgré cela, la fertilisation azotée est identifiée comme une des limites techniques à la productivité.
- Importance des Légumineuses : Elles sont la principale source d'azote pour les cultures en AB.
- Apports Organiques Réguliers : L'apport fréquent de composts, fumiers et autres amendements organiques est crucial pour augmenter la teneur en matière organique du sol et favoriser la minéralisation de l'azote.
- Engrais Organiques Rapidement Minéralisables : Certains engrais organiques à Corg/Norg <8 (guanos, fumiers de volaille, vinasses de betterave, poudres de viande ou de plume, sang séché) sont autorisés et rapidement minéralisables.
Techniques pour Réduire les Pertes d'Azote
Les pertes d'azote, qu'elles soient par volatilisation, lixiviation ou dénitrification, ont des impacts économiques et environnementaux significatifs.
- Inhibiteurs d'Uréase et de Nitrification : L'ajout d'inhibiteurs d'uréase (NBPT/NPPT) à l'urée granulée permet de limiter la perte d'ammoniac. Les retardateurs de nitrification limitent les risques de dénitrification et de lixiviation de l'azote nitrique.
- Engrais Enrobés : Ces engrais limitent les risques de volatilisation et de lixiviation grâce à une libération progressive de l'azote.
- Incorporation au Sol : L'incorporation de certains engrais azotés minéraux ou organiques au sol est un moyen de limiter le risque de volatilisation d'ammoniac. Cela permet également de placer ces éléments à une profondeur plus humide et mieux explorée par les racines. Cependant, cela peut augmenter le risque de perte de protoxyde d'azote par dénitrification en conditions d'excès d'eau.
- Ferti-irrigation : Cette technique permet d'apporter les éléments nutritifs avec l'eau d'irrigation, permettant un apport hebdomadaire ou bi-hebdomadaire d'une solution nutritive ajustée.

Témoignages d'Agriculteurs et Pratiques Innovantes
Les expériences des agriculteurs mettent en lumière l'évolution des pratiques et la nécessité d'adapter la fertilisation aux systèmes de culture non conventionnels.
Un Agriculteur en Sols Argilo-Calcaires Superficiaux
Cet agriculteur en ACS privilégie les apports starters et anticipe et fractionne moins les apports par rapport aux pratiques conventionnelles. Son objectif est une pluie après chaque apport pour limiter la volatilisation. Il apporte 100 kg de sulfate d'ammoniaque début février sur céréales, suivi de 2 apports d'azote liquide de 90 à 100 unités. Les apports se terminent début mars pour éviter les longues périodes sans pluie. Sur blé tendre, il ne fait jamais d'apport tardif, mais le fait sur blé dur pour la protéine. Il n'utilise plus d'engrais de fond car les couverts mobilisent et restituent ces éléments.
Pour le maïs, l'azote (90 à 140 unités) est soit mis sur le couvert 2 semaines avant semis sous forme liquide, soit l'urée est enfouie avec le semoir céréale lors de la destruction du couvert. Cette dernière méthode présente plusieurs avantages : absence de volatilisation de l'azote, réchauffement du sol et dérangement des limaces. Au semis, un starter habituel mélangé à 80 kg de Patenkali est appliqué, ce qui totalise en N, P, K, S, Mg : 10, 22, 24, 50, 8. Cela a permis d'éliminer le stress au sevrage qui impactait fortement le rendement. Un échange paille/fumier est pratiqué, le fumier étant mis en été avant colza ou sur le couvert avant maïs. Du broyat de déchets verts est également utilisé en été.
Un Agriculteur en Sols de Sables sur Argile
Ayant débuté l'ACS avec des pratiques de fertilisation conventionnelles, cet agriculteur a rapidement compris l'importance d'adapter sa stratégie. Ses deux grands principes sont l'anticipation des apports et le maintien des doses nécessaires à la culture. Il épand de la fiente de volaille sur le couvert avant maïs pour une meilleure portance et un meilleur développement des couverts. Le maïs, avec un rendement moyen de 100 quintaux, est fertilisé avec l’équivalent de 150 à 180 unités d’azote sous forme d’urée, appliquée 3 semaines avant le semis à la destruction du couvert, juste avant une pluie pour éviter la volatilisation. Si la fiente n'a pas pu être appliquée, 30 à 50 unités de potasse sous forme de sulfate sont mises avec l’urée. Au semis, 50 litres de 14 - 48 sont positionnés dans la ligne de semis.
Pour le blé, l'azote est apporté en 2 fois (50 unités mi-février, 100 unités début mars sous forme d’urée) pour un potentiel de 65 à 70 quintaux. Il utilise une bande double densité et un outil d’aide à la décision pour piloter les apports. Il note que la réglementation l'empêche d'appliquer un engrais starter derrière maïs grain, pénalisant le démarrage des céréales. Il est également plus vigilant sur la fertilisation en potasse et magnésie.
Un Éleveur Laitier avec 65 Vaches sur 85 Hectares
Cet éleveur intègre l'élevage dans sa stratégie de fertilisation. Le lisier est mis avant chaque semis, y compris les couverts végétaux, en respectant la réglementation. Il ensemence le lisier de bactéries et le brasse quotidiennement pour réduire l'odeur et la volatilité de l'azote. L'épandage se fait juste avant une pluie. Le lisier est jugé nécessaire pour un démarrage rapide des plantules en semis direct et son épaisseur limite l'évaporation pour les semis d'été. Le fumier est mis avant maïs.
Pour la fertilisation minérale, une centaine d’unités d’azote sont apportées sur blé en 2 passages, le premier dès fin tallage avec presque la moitié de la dose et du soufre. Les rendements s’échelonnent de 30 à 55 quintaux. Pour le maïs, un starter au semis (micro granulés) est utilisé, complété par 90 à 115 unités d’urée suivant le potentiel de la parcelle.
Ces témoignages illustrent la diversité des approches et l'importance d'une adaptation constante aux conditions locales, aux contraintes réglementaires et aux objectifs de production, tout en cherchant à optimiser l'efficience de l'azote et à minimiser les impacts environnementaux.