Zéro Phyto et Compostage : Vers une Gestion Écologique des Espaces Verts

La gestion des espaces verts a connu une transformation majeure au cours des dernières années, marquée par l'interdiction progressive des produits phytosanitaires. Ce mouvement, souvent désigné sous le terme "zéro phyto", représente un changement de paradigme fondamental, visant à protéger la santé humaine et l'environnement.

Illustration d'un paysage urbain sans pesticides avec des zones vertes luxuriantes

Le Cadre Législatif du Zéro Phyto

L'interdiction de l'usage des produits phytosanitaires, communément appelés pesticides chimiques, s'est imposée par le biais d'une législation de plus en plus stricte.

La Loi Labbé : Une Initiative Majeure

La loi n°2014-1010 du 6 février 2014, dite « loi Labbé », a été le fer de lance de cette transition en France. Son objectif clair était de « mieux encadrer l’utilisation des produits phytosanitaires sur le territoire national ». Elle a initié une série de mesures restrictives. Au 1er janvier 2017, les produits phytosanitaires ont été interdits dans les collectivités, ce qui signifie que les services paysagers, les agents, les cantonniers et les jardiniers des collectivités n’ont plus eu le droit d’utiliser ces produits dans les espaces verts, les forêts, les voiries et les promenades accessibles au public. Par la suite, l’interdiction de vente aux particuliers a pris effet à partir du 1er janvier 2022.

L'Extension de l'Interdiction

L'interdiction s'est étendue aux particuliers dès le 1er janvier 2019, qui ne peuvent plus utiliser ni détenir de produits phytopharmaceutiques, à l'exception de ceux de biocontrôle, à faibles risques et autorisés en agriculture biologique. Puis, depuis le 1er juillet 2022, l’interdiction de l’usage des produits phytosanitaires concerne désormais l’ensemble des gestionnaires de Jardins, Espaces végétalisés et Infrastructures (JEVI), qu'il s'agisse des collectivités ou des entreprises du paysage. Cette mesure a englobé de nouveaux lieux privés mais ouverts au public, tels que les établissements de santé et d’enseignement, les zones de loisir, touristiques, commerciales ou de service accueillant du public. Les hôtels, les terrains de camping, les cimetières ou les terrains de sports sont également concernés.

Pour certains sites, en revanche, la réglementation n'a pas changé. Il est important de noter qu'en 2023, les cimetières et les terrains de sport sont aussi concernés par cette loi, soulignant la généralisation de l'approche zéro phyto.

La Législation en Wallonie

Il est intéressant de noter qu'une législation wallonne concernant l'épandage des "produits phytopharmaceutiques" ou (PPP) est entrée en vigueur depuis le 1er juin 2014. Les Communes et les pouvoirs publics sont en ligne de mire de cette loi, mais les particuliers sont aussi concernés. L'objectif de la loi "Zéro Phyto" en Wallonie est de supprimer tout épandage de produits phytopharmaceutiques dans les espaces publics et à proximité des eaux de surface, mais aussi dans les espaces privés. Pratiquement, il est interdit d'épandre des produits phytosanitaires sur des terrains publics revêtus s'ils sont à proximité d'un réseau de collecte (filet d'eau, égout…) ou d'une eau de surface (rivière, mare, etc.). En outre, la loi prévoit des espaces supplémentaires, dits "zones tampons", sur lesquels l'application des PPP est interdite. Ces zones tampons peuvent concerner assez souvent les terrains privés. Par exemple, si un trottoir est relié à un filet d'eau, il est interdit d'épandre des PPP sur ce trottoir.

Comprendre les Produits Phytosanitaires et Leurs Alternatives

Pour bien appréhender le "zéro phyto", il est essentiel de comprendre ce que sont les produits phytosanitaires et quelles sont les alternatives disponibles.

Qu'est-ce qu'un Pesticide ?

Les termes produits phytopharmaceutiques, produits phytosanitaires ou pesticides désignent des substances dont la finalité est de tuer la "mauvaise herbe" et/ou les animaux et insectes nuisibles. Le mot "pesticide" lui-même est dérivé de "-pest" (insectes nuisibles) et "-cide" (tuer). On distingue trois grandes catégories de substances nocives :

  • Herbicides : Ces produits tuent les herbes et autres végétations non désirées. Leur problème est qu'elles ralentissent, altèrent, dérèglent ou court-circuitent la croissance des autres plantes qui ne sont pas ciblées. L'acide sulfurique est un exemple d'herbicide.
  • Fongicides : Ils sont utilisés pour tuer les champignons et les moisissures qui parasitent et envahissent les plantes et les cultures.
  • Insecticides : Ces produits tuent les insectes qui parasitent les cultures. Il s’agit souvent des insecticides les plus dangereux, les plus toxiques et les plus polluants. L'arsenic ou encore les POP (polluants organiques persistants) sont des exemples.

Diagramme illustrant les différentes catégories de pesticides et leurs cibles

Le Cas du Glyphosate

Le glyphosate, substance active très médiatisée que l’on retrouve dans certains herbicides (le brevet est passé dans le domaine public depuis 2000), notamment dans le Roundup, l’herbicide non sélectif du fabricant américain Monsanto, cristallise les débats. Très utilisé en agriculture (c’est le désherbant le plus vendu au monde) pour éradiquer les plantes et végétaux des champs, le glyphosate a été classé en 2015 par le CIRC, organisme de l’OMS, comme « cancérigène probable ». Malgré de nombreuses péripéties, en 2023, le glyphosate a été renouvelé pour 10 ans par l’Union européenne.

Face aux lobbies très forts et aux rapports de scientifiques parfois controversés, il est difficile de faire la part des choses. Cependant, plusieurs certitudes sont avérées concernant le glyphosate : il réduit la biodiversité du sol et diminue la proportion d’espèces natives. De très fortes suspicions ont été établies en rapport avec notre santé (santé des hommes mais aussi des animaux). Le risque de développer certains cancers, dont le lymphome non hodgkinien, la maladie de Parkinson ou encore des troubles cardio-vasculaires, a été établi.

Les Produits de Biocontrôle et les Substances à Faible Risque

La loi Labbé permet l'utilisation de certaines alternatives. Le terme « produits de biocontrôle » est défini par l’article L 253-6 du code rural, modifié par l’article 50 de la loi d’avenir agricole, comme « des agents et produits utilisant des mécanismes naturels dans le cadre de la lutte intégrée contre les ennemis des cultures ». Parmi eux, on trouve :

  • Les macro-organismes : Ce sont des invertébrés (insectes, acariens et nématodes) utiles à l’agriculture. Ils peuvent avoir une action positive sur la gestion des bio-agresseurs des plantes (en tant que prédateur, parasite ou parasitoïde) ou sur la pollinisation. Les macro-organismes indigènes ne sont pas réglementés et peuvent être commercialisés et utilisés librement. En revanche, les macro-organismes non indigènes sont soumis à la réglementation (décret 2012-140, arrêté du 28/06/12).
  • Les substances à faible risque : Aujourd’hui, plus de 10 substances à faible risque sont autorisées au niveau communautaire. La notion de substance de base est définie dans l’article 23 du règlement (CE) n°1107/2009. Ces substances sont une catégorie de produits de protection des plantes distinctes des produits phytosanitaires.

Les Produits Biocides

Les produits biocides sont définis par l’article 3 du règlement (UE) n°528/2012 comme des produits destinés à protéger les hommes et animaux contre tous organismes leur étant nuisibles. Ils possèdent une AMM biocide, indiquée sur l’étiquette du produit. Ainsi, les produits phytosanitaires et biocides sont des « pesticides » au sens large, car ils sont utilisés pour lutter contre un organisme nuisible.

Réduire l'utilisation des produits phytosanitaires par l'application de produits de biocontrôle

Il est important de noter que certains des organismes nuisibles peuvent être traités, selon la nuisance qu’ils occasionnent, par l’un ou l’autre de ces produits. C’est le cas, par exemple, des chenilles urticantes : lorsque la santé de l’arbre est en danger, on utilisera un produit phytosanitaire ; lorsque la santé des usagers du site est en danger, on utilisera un produit biocide. Il est également à souligner que certains produits de biocontrôle peuvent présenter des risques pour la santé humaine. Dans les zones à usage collectif des établissements d’enseignement, seuls les produits de biocontrôle, à faible risque ou UAB (utilisables en agriculture biologique), sont autorisés.

Pourquoi Interdire les Produits Phytosanitaires ?

L’interdiction des produits phytopharmaceutiques s’explique par plusieurs raisons évidentes et cruciales pour la santé publique et la préservation de l'environnement.

Impacts sur la Santé Humaine

D’une part, les produits phytopharmaceutiques ont un impact sur la santé des hommes à court et à moyen terme. De nombreuses études mettent en évidence le lien entre pesticides et cancer de la prostate ou leucémie, entre autres (comme cette étude sur les enfants habitant à côté de vignes qui sont plus à risque de développer une leucémie), pesticides et maladie de Parkinson, pesticides et malformations, pesticides et troubles de la fertilité, pesticides et troubles cognitifs. Ces substances sont dangereuses pour la santé humaine, causant des dérèglements endocriniens, des cancers et des affections dermatologiques ou respiratoires.

Conséquences sur l'Environnement et la Biodiversité

D’une autre part, leur usage a des conséquences directes et nocives sur l’environnement et la biodiversité locale et ultra locale. En détruisant la « mauvaise herbe », le produit tue aussi certains insectes. La biodiversité locale est ainsi mise à mal. Les insectes pollinisateurs non ciblés par certains pesticides sont pourtant victimes de ces produits. L’usage de ces substances chimiques est nocif et dérègle fortement la vie des écosystèmes. C’est alors tout l’équilibre de la faune et de la flore qui est attaqué, déréglé et altéré.

Les chiffres corroborent cette urgence : la France est le premier consommateur de pesticides en Europe, le quatrième au niveau mondial. Ses conséquences sont chiffrées : 90 % des cours d’eau et plus de 60 % des nappes phréatiques contiennent des résidus de pesticides (des chiffres de 2010-2011, toujours d’actualité quinze ans plus tard).

Les Alternatives aux Produits Phytosanitaires et le Rôle du Compostage

Face à ces problématiques, des solutions et alternatives existent. Le zéro phyto mis en place par les collectivités est un premier pas. La transition zéro-phyto ne peut se résumer à la substitution d’un produit chimique par une technique alternative ; elle implique une refonte des pratiques et une approche globale.

Illustration d'un bac à compost avec des déchets organiques et des outils de jardinage

La Gestion Différenciée (GD)

Le passage au « zéro phyto » n’est pas une option, c’est une contrainte légale et un enjeu de santé publique. Le modèle adopté pour répondre à cette obligation est la gestion différenciée (GD). Cette approche avait émergé dès les années 1970, d’abord pour rationaliser l’entretien. Aujourd’hui, elle est le fondement de la démarche sans pesticide. La GD est un ensemble de méthodes et solutions adaptées à chaque composante d’un espace vert. Elle permet de réallouer les moyens selon les priorités des zones. Les zones d’accueil, par exemple devant un bâtiment, nécessiteront un entretien très soigné, privilégiant l’esthétisme ornemental. Les zones périphériques, comme les boisements ou les prairies, seront gérées de manière plus « sauvage », avec une fauche annuelle ou des interventions minimales.

Cette différenciation est cruciale pour l’acceptation des changements visuels. Elle permet de créer une diversité d’ambiances paysagères, allant du jardin structuré aux espaces plus naturels. Cette approche systémique permet de concrétiser le passage au zéro-phyto en modulant l’intensité d’entretien. En classifiant précisément chaque zone selon son usage et les attentes, les collectivités peuvent optimiser leurs ressources et préserver l’environnement.

Étapes et Solutions Concrètes

  1. Diagnostic et planification : Il faut d’abord réaliser un diagnostic des pratiques existantes, répertoriant les outils et le temps consacré à l’entretien.
  2. Conception différenciée : L’aménagement des espaces publics doit être repensé en amont. Le service des espaces verts doit être intégré dès la définition du cahier des charges d’un projet. Le but est de limiter le besoin d’entretien futur.
  3. Désherbage écologique :
    • Utilisation de l’eau chaude.
    • Désherbage mécanique (binette, houe maraîchère, balayeuse, etc.).
    • Désherbage thermique (le désherbage par infrarouge touche les mauvaises herbes de façon ciblée, provoquant ainsi l’éclatement des cellules végétales de la plante qui se dessèche et meurt).
  4. Végétalisation : Végétaliser les zones qui posaient problème (pieds d’arbres, allées) avec des plantes couvre-sol ou en enherbant les surfaces perméables contribue au désherbage préventif. Le choix de plantes rampantes ou couvre-sols permet d’empêcher la repousse d’adventices.
  5. Lutte biologique : Restaurer les équilibres biologiques en favorisant les auxiliaires (insectes, oiseaux, hérissons). Ces espèces régulent les populations d’indésirables (pucerons, chenilles).

Le Rôle Essentiel du Compostage

Le compostage s'inscrit parfaitement dans la démarche zéro phyto et la gestion écologique des espaces verts. Il représente une solution naturelle et durable pour enrichir les sols et réduire les déchets.

Le compost, réutilisé en amendement organique après trois ans de fermentation, est idéal pour les espaces qui ont besoin d’être enrichis, comme les massifs de fleurs ou les gazons. Ce processus permet de boucler la boucle des nutriments, en transformant les déchets organiques en une ressource précieuse pour la croissance des plantes.

Autres Pratiques Écologiques

  • Fauche raisonnée et fauche tardive : Ces pratiques consistent à ajuster la fréquence et le moment de la fauche pour favoriser la biodiversité et le cycle de vie des espèces végétales et animales.
  • Acceptation de la flore spontanée : Accepter de cohabiter avec les espèces vivantes, si minuscules soient-elles, est une composante essentielle de la démarche zéro phyto.
  • Paillages naturels : Les paillages des massifs peuvent être réalisés à partir du déchiquetage des coupes d’arbres et d’arbustes ou à base de paillis du commerce. Le paillage aide à limiter la pousse des adventices, à maintenir l'humidité du sol et à enrichir ce dernier en se décomposant. L'utilisation de laine de mouton est une alternative intéressante pour le paillage.
  • Éco-pâturage : Cette pratique consiste à ramener les animaux au centre de nos villes et de nos villages. Ils occupent les lieux, fertilisent les sols et broutent l'herbe toute l'année, contribuant ainsi à l'entretien naturel des espaces verts. Ecomouton, par exemple, propose ce service avec des moutons qui se régalent d'herbe et de mauvaises herbes.
  • Aménagements pour la biodiversité : Mettre en place des aménagements favorables à la biodiversité au cœur des projets permet d'attirer de nouveaux investisseurs et habitants tout en œuvrant pour la préservation de notre environnement. Il est possible de laisser des zones en jachère ou d'ériger des hôtels à insectes.
  • Zones de Rejets Végétalisées (ZRV) : Les ZRV sont des zones humides reconstituées, situées entre une station d'épuration et un milieu naturel, réceptionnant les eaux traitées. Elles contribuent à la filtration et à l'épuration naturelle de l'eau.

Les Défis de la Transition

L’adhésion des usagers et des agents techniques est un critère essentiel pour la pérennité de la GD. Le changement de pratiques a souvent été perçu, au départ, comme un « abandon » par les citoyens. Le paradoxe social entre la volonté de préserver l’environnement et le rejet de la flore spontanée en ville reste un frein culturel majeur. Un dispositif de communication et de sensibilisation doit être mis en place dès le début du projet, et doit être répétitif. La Ville de Belfort, engagée depuis 2012, a fondé sa démarche sur la communication et la concertation pour ne « surprendre ou choquer les citoyens ».

Les agents doivent acquérir de nouvelles compétences en biologie végétale et en gestion durable. Des organismes comme le CNFPT proposent des modules pour accompagner cette transition. Ces défis d’intégration du zéro-phyto, rencontrés dans des milieux spécifiques, trouvent une résonance particulière dans les cimetières, car ces lieux reçoivent un public constant et exigent un entretien soigné. Ils présentent également des problématiques d’accessibilité pour les matériels. Le dilemme a longtemps été entre le maintien de zones plantées, coûteux en entretien manuel, ou le bétonnage. Le changement de gestion et de conception de l’espace public va bien au-delà des pratiques techniques. Il engage l’ensemble des citoyens dans un projet collectif. C’est une mutation qui s’appuie sur la biodiversité urbaine pour garantir un cadre de vie sain.

Réduire l'utilisation des produits phytosanitaires par l'application de produits de biocontrôle

L'Importance de l'Expertise et des Ressources

Pour réussir cette transition, les collectivités territoriales peuvent agir par des actions indirectes pour aider les utilisateurs de produits phytosanitaires à mener leur transition vers des pratiques économes en pesticides.

Guides et Plateformes d'Initiatives

Un guide technique intitulé "Leviers d'action vers des territoires sans pesticide" s'adresse aux communes, intercommunalités et leurs syndicats spécialisés. Divisé en 2 parties, la première permet d'identifier les enjeux locaux et réglementaires, les pouvoirs des collectivités territoriales pour assurer la qualité de l’eau, les outils de diagnostic pour initier une stratégie territoriale. Une carte recense l'ensemble des retours d'expériences issus du guide ainsi que d'autres exemples complémentaires, offrant une base d'initiatives inspirantes.

Organismes et Références

Plusieurs organismes et sites web sont des références incontournables pour approfondir le sujet du zéro phyto :

  • Eco Phyto Pro : La référence des gestionnaires d’espaces verts, visant à réduire et améliorer l’utilisation des phytos. C'est une mine d’informations proposant une veille et des documents classés par thématiques (infrastructures linéaires, espaces verts, espaces aquatiques, terrains sportifs).
  • EcophytoPIC : Le portail de la Protection Intégrée des Cultures.
  • Jardiner Autrement, Plante&Cité : Ingénierie de la nature en ville.

Des entreprises comme le Groupe Serpe offrent un accompagnement, effectuant l'entretien paysager auprès des secteurs public et privé. Elles bénéficient d'une offre globale sur l'intégralité d'un projet grâce à une équipe pluridisciplinaire regroupant des compétences en cartographie, modélisation, écologie, paysage. Serpe Rail, implantée à Cahors, est spécialisée dans la gestion de la végétation en bordure des voies ferrées, et Serpe Formation intègre en formation en alternance, contribuant à la professionnalisation des acteurs de ce secteur en mutation.

Le service espaces verts d’Avoine, par exemple, gère désormais ses actions avec une conduite écologique, utilisant des moyens mécaniques et thermiques en curatif tels que la binette, le désherbeur thermique, la houe maraîchère, la balayeuse, etc.

Image d'un panneau

tags: #zero #phyto #et #compostage