Les Scarifications Verticales sur la Tempe : Identité, Spiritualité et Évolution d'une Pratique Ancestrale

Les transformations corporelles, visibles au sein des sociétés tribales en Afrique, font partie des pratiques mystifiées dans l'imaginaire collectif. La scarification, faisant partie de ces pratiques, reste méconnue du grand public, étant souvent associée à une pratique archaïque. Pourtant, bien au-delà des stéréotypes, elle est un marqueur profond d'identité, de spiritualité et d'appartenance à un groupe ou un clan. Les trois scarifications verticales sur la tempe, tout comme d'autres marques, racontent une histoire riche et complexe, traversant les époques et s'adaptant aux défis de la modernisation.

scarifications faciales africaines

Qu'est-ce que la scarification ? Une pratique aux multiples facettes

La scarification est une incision cutanée pratiquée sur la peau, le plus souvent au visage, qui laisse des cicatrices destinées à symboliser l'appartenance à un groupe, une ethnie ou un clan. C'est une pratique consistant à effectuer une incision superficielle de la peau, dont la guérison est volontairement retardée dans le but d’obtenir des cicatrices en relief ou en creux. Ces incisions sont faites avec un instrument tranchant comme un couteau, un morceau de verre ou une coquille de noix de coco de manière à contrôler la forme des cicatrices sur le corps.

L'existence des scarifications remonte à la préhistoire comme en témoigne leur présence dans l'art rupestre saharien. Elles étaient bien connues dans l'Antiquité, l'artisanat romain ou égyptien ayant parfois représenté des Africains portant des incisions verticales sur leurs joues ou des incisions horizontales sur le front. Certains textes de l’Antiquité gréco-romaine en font même mention.

On peut distinguer différents types de scarification en Afrique : les scarifications tribales, les scarifications décoratives ou les scarifications rituelles voire commémoratives. Si certaines sont le prolongement de rites anciens, d’autres sont d’apparition plus récente. La scarification n’est pas propre à l’Afrique, différents peuples du monde ont fait usage du corps comme toile d’art mais aussi comme marqueur d’identité.

Des origines profondes : Identification et protection

Chaque individu, dès sa naissance, appartient à un groupe, une communauté ou encore un clan. Ces derniers peuvent être identifiés par des signes ou cicatrices qu’ils font porter à l’individu qui, comme on le dit, devient leur produit. Jean-Marie Adiaffi, écrivain ivoirien, l’exprime si bien à travers son œuvre intitulée Carte d’identité : « Ta carte d’identité! ! Ta carte d’identité ! Qu’est-ce que c’est que cette histoire de carte d’identité ? Regardez-moi bien. Sur cette joue, cette marque que vous voyez, c’est ma carte d’identité. J’ai sur mon corps d’autres marques qui concourent à la même démonstration. Tout ici constitue ma preuve et ma carte d’identité. Puisque tout ici atteste ce que je suis, qui je suis ».

Une protection contre l'esclavage

Bien avant notre siècle, les scarifications ont existé et traversé le temps. Selon Didier Apeto, Anthropologue à l’Université de Lomé, les Africains se faisaient des marques ou des scarifications pour contourner l’esclavage. « À partir du XVIe siècle, nos parents marquent leurs enfants pour échapper à la chasse des négriers. Ces derniers se détournaient des personnes portant des marques sur le visage et sur le corps. Ils ne les apprécient pas, et donc ne les acceptent pas dans leurs ‘’marchandises’’ », a-t-il expliqué. Cette tradition a été maintenue jusqu'à nos jours.

L'identification clanique et ethnique

Dans l'histoire, les scarifications ont permis dans un premier temps d’identifier les membres de son clan notamment lors des guerres, ainsi que les morts afin qu’ils puissent recevoir les rites funéraires appropriés. De plus, il s’est répandu en Afrique l’idée que la scarification avait émergé au moment de la construction des grands royaumes. Les rois d’Afrique, menant des conquêtes territoriales importantes, ont commencé à scarifier certains membres de leurs familles sélectionnés pour régner sur certains territoires. Au moment de la traite négrière, les scarifications avaient été réalisées par certaines tribus afin de permettre à leurs descendants « de se reconnaître entre eux et de se souvenir de leurs origines lorsqu’ils se retrouveront loin de leurs terres » comme rapporté par les auteurs nigérians Olu Daramola et Adebayo Jeje.

Au Togo, on rencontre plusieurs ethnies dont les membres portent des scarifications. Celles-ci diffèrent d’une ethnie à une autre. On retrouve plusieurs clans chez les Tems. À en croire Saïbou Azizou, chercheur sur la culture tem, c’est ce qui donne un sens et toute la richesse aux cicatrices que portent les membres de chaque clan. « Selon la culture tem, la scarification sert à reconnaître les clans, à travers les enfants. Ainsi, même éloigné de la terre qui l’a vu naître, un enfant peut être facilement reconnu. Et l’on évite des questions du genre : « Tu es de quel clan ? » », a indiqué Saïbou Azizou.

Scarification en Afrique : Une Tradition Ancestrale aux Significations Profondes

Les scarifications sur la tempe : des significations spécifiques

Les scarifications sur la tempe sont particulièrement répandues et portent des significations variées selon les ethnies et les communautés.

Chez les Tems : un marqueur d'appartenance clanique

Les Tems sont plus exigeants dans la scarification des filles que pour les garçons. Pour cette communauté, la gent féminine est susceptible de perdre les traces de ses origines, puisqu’elle est amenée à se marier avec un homme d’une autre ethnie. Les Tems, contrairement à d’autres ethnies, n’ont pas besoin de rituels ou d’initiations pour se faire cicatriser. Il faut seulement ces marques en signe d’appartenance à un des clans qui composent le peuple Tem.

Saïbou Azizou, lui-même du clan Mola, explique : « Les Molas se reconnaissent par quatre cicatrices larges et profondes qui partent de la tempe au menton avec une autre oblique sur la joue. Chez les Tourés, un autre clan, ce sont les mêmes cicatrices, mais au nombre de six. À la différence que celles-ci sont fines. » Rien qu’à voir le visage d’un Tem, il affirme reconnaître le clan auquel il appartient.

Napo Labodja, journaliste et chercheur sur la culture Tem, ajoute : « Un type de scarification utilisé par les membres du clan Mola et le Fafana (Fofana), c'est 3 traits verticaux sur chaque joue, partant du cuir chevelu jusqu'au menton. Ce même type de scarifications est aussi pratiqué par les Gourma de la région des Savanes et du Burkina Faso, les Tem du clan Mola ont des origines Gourmantché. Il ne s'agit pas d'une cérémonie, mais des signes identitaires ».

Une personne peut porter les cicatrices de deux clans différents. Lorsqu’un enfant est abandonné (généralement dans la brousse), la personne qui le retrouve lui fait des cicatrices de son clan bien qu’il porte déjà une marque. Celui qui l’a retrouvé le considère désormais comme appartenant à son clan. « Il arrive des fois que deux personnes retrouvent un enfant au même moment. Alors celui-ci portera les cicatrices des clans des deux. Ce rituel est exécuté afin de conjurer la mort qui frappe les enfants d’une même femme », fait-il savoir.

Chez les Kabyè : protection et rites de passage

Les scarifications sont beaucoup coutumières en pays kabyè. Elles reviennent surtout lors des cérémonies d’Evalo (pour les garçons) et Akpema (pour les filles). Il est à noter d’emblée que chez les Kabyè, bien que l’enfant porte le nom de son père, c’est à la lignée de sa mère qu’il appartient. « Parce que le père de l’enfant ne fait rien sans l’aval de l’oncle maternel. En gros, en pays Kabyè, il n’y a pas un oncle paternel. Ce que l’on appelle souvent oncle paternel, en pays Kabyè, ce ne sont juste que des frères ou grands frères. Les oncles, c’est du côté de la mère et il faut faire attention, puisque, tous ceux qui sont âgés que votre mère ne sont pas vos oncles. Ce sont vos grands-pères ou vos grands-mères. »

Cependant, c’est le père qui exprime le désir de faire scarifier son enfant. Et il laisse le soin à l’oncle et à la tante de s’en occuper, tout en prenant en charge les dépenses y afférentes. À l’origine, ce sont des cauris que le père donne aux oncles et tantes pour aller acheter des lames fabriquées par des forgerons pour scarifier l’enfant. C’est donc l’oncle ou la tante qui est habilité(e) à mettre la lame sur la joue de l’enfant. « L’oncle ‘’lance la bouche’’ ou prononce quelques paroles incantatoires (Olowouno) et donne l’ordre à la tante de cicatriser l’enfant (Olo n’hèye), celle-ci exécute. En pays Kabyè, quand il s’agit de la scarification coutumière, l’oncle (maternel bien sûr) va toujours avec la tante. Et c’est celui-ci qui donne l’ordre à la tante de faire les cicatrices », souligne Akezou-Lelou.

Il y a des scarifications qui identifient un Evalo (sur les joues) et celles par lesquelles on reconnaît une Akpema (en bas des oreilles). Il y a également des scarifications qu’on fait à un nouveau-né pour le protéger du Simka (en langue kabyè), ce petit oiseau qui se promène la nuit. « En pays Kabyè, quand on met un enfant au monde, à partir de 18 heures, il n’est pas recommandé de laisser le nouveau-né dehors. Il y a un petit oiseau invisible (Simka) qui passe entre 18 et 20 heures. Quand il passe et le nouveau-né est dehors, ce dernier peut piquer une crise. Donc pour éviter cela, il est recommandé de faire la cicatrice de Simka à l’enfant. Les cicatrices se font sur les tempes, au front et en bas du bulbe rachidien. Si on vous a mis au monde et on ne vous fait pas ça, vous pouvez avoir une mort subite à n’importe quel moment de votre vie », renseigne Akezou-Lelou.

Chez les Pédah : le lien avec le vaudou "dan"

Les Pédah sont automatiquement identifiables par les scarifications (communément appelées 2 fois 5) sur le visage. Ces cicatrices viennent du vaudou « dan », généralement appelé python. Selon les informations recueillies, ce serpent porte ces cicatrices au visage. C’est le totem des Pédah. Chaque enfant Pédah qui naît doit obligatoirement se faire cicatriser pour marquer son appartenance à ce vaudou et le vénérer.

« Le Pédah qui n’a pas ces cicatrices au visage, l’a en fait de façon invisible sans le savoir. Puisque c’est un enfant qui vient de la lignée de ‘’dan’’ et donc porte ses marques. ‘’Dan’’ le protège partout où il va. C’est pourquoi un Pédah ne perd jamais. Quel que soit l’endroit où il se trouve, où qu’on l’a amené, il revient toujours à la maison avec l’aide de ‘’dan’’ », explique Papa Tossou, doyen de la famille Tossou.

Un Pédah doit se faire scarifier dès sa venue au monde. C’est « Tassi » (tante paternelle) qui se charge de ce travail, après une série de cérémonies. Elle se sert d’une lame pour faire deux traits verticaux sur le front de l’enfant, deux traits sur chacune de ses joues et deux traits au niveau de chaque tempe. Le tout fait 10 traits sur le visage. Après avoir fait les cicatrices, la « Tassi » met une poudre noire (Eti, en éwé), préparée à base de feuilles d’hysope (Kpatima en langue locale) dans les plaies pour qu’elles cicatrisent rapidement. « Après 7 jours, les plaies se cicatrisent et l’on devient un vrai Pédah », précise Paul Messanvi.

scarifications pedah

Les Peulhs et leurs "pésocka"

Les scarifications sont aussi un effet de mode en pays peulh dans le Sahel burkinabè, connues sous le nom de « pésocka ». Ces scarifications répondent à des normes familiales, ethniques et culturelles. « La scarification est un signe d’identification et d’appartenance à une famille, à un clan. Elle trouve ses origines dans le temps et était utilisée pour lutter contre les razzias d’esclaves et les vols d’enfants », explique Hanafi Amirou Dicko, le président des éleveurs traditionnels du Sahel, animateur du monde rural et historien du Liptako.

Chez les hommes peulhs, au-delà du turban, un seul trait sur la joue et souvent, deux traits verticaux en parallèles sur la tempe sont visibles. Sur les visages de la plupart des femmes et de certaines jeunes filles, on observe une multitude de modes et de styles de scarification : trois petits traits aux coins de la bouche, trois traits parallèles de petite taille à la verticale sur le front, le menton et sur les deux joues.

Dicko révèle qu’on distingue trois catégories de cicatrisations chez les Peulhs. Le « lassigue-tèlguè », matérialisé par une cicatrisation sur la tempe en un ou deux traits verticaux en parallèle pratiquée par les deux genres, hommes et femmes. Ensuite, il y a le « mouiporté ». Une incision finement appliquée en trois traits sur les coins de la bouche. De même aspect que le « mouiporté », le « wodel » se matérialise par trois traits fins, sur le front, le menton et souvent sur les joues. Enfin, le « gangnalé », une cicatrisation faite en un seul trait sur l’une des joues. C’est le plus populaire des cicatrices que l’on retrouve un peu partout dans la région du Sahel.

En outre, dans le Sahel, il y a une cicatrisation à signification sociale. Elle est matérialisée par une incision proéminente sur la tempe. Celle-ci est révélatrice de l’individu.

Au-delà de l'identification : spiritualité, thérapie et esthétisme

Les scarifications ne sont pas uniquement des marqueurs d'identité. Elles revêtent également des dimensions spirituelles, thérapeutiques et esthétiques profondes.

La dimension spirituelle

Cela se fait voir dans certaines communautés religieuses dans la société traditionnelle africaine. Les adeptes portent des cicatrices qui les identifient au culte auquel ils appartiennent. « Ça permet d'identifier un groupe religieux donné aux fidèles d'autres groupes religieux. On peut le placer dans le sens d'identification, mais ici c'est plus spirituel », révèle Dr Babalao.

Les scarifications réalisées lors de rituels initiatiques inscrivent l’individu au sein de la tribu. Les scarifications peuvent attribuer à un individu une place particulière au sein de la communauté. Elles véhiculent dès lors des messages concernant son identité. Ces marques s’effectuent dans le cadre d’une communauté et n’ont de sens que par rapport et grâce à elle. La douleur et la marque laissée par les scarifications possèdent une signification collective, partagée par l’ensemble de la communauté. Les incisions corporelles impriment parfois des mythes cosmogoniques compréhensibles par les membres de la communauté. De ce fait, elles s’inscrivent dans un travail de transmission d’une mémoire collective et de construction d’un lien intergénérationnel puisque « ce sont souvent les anciens qui inscrivent le symbole sur les corps et en dévoilent le sens à leurs cadets » selon Yannick Jaffré, anthropologue spécialisé sur la région d’Afrique de l’Ouest. Le corps devient un support de mémoire, rappelant à l’individu les nouveaux droits qu’il possède en tant que membre de la communauté et les règles qu’il doit suivre.

La fonction thérapeutique

Selon l'Anthropologue Dr Barthélémy Babalao, certaines ethnies, pour éliminer une certaine maladie du milieu de leur communauté, font des incisions sur le corps de leurs membres et y mettent des produits naturels comme des herbes ou plantes pour la guérison ou la prévention à cette maladie. « Ces produits sont utilisés en guise de vaccin naturel pour renforcer le système immunitaire de l'individu ou la personne membre de la famille ou du groupe ethnique. La scarification devient donc une sorte de thérapie pour ces différentes communautés », dit-il.

La scarification peut également être pratiquée pour trouver un soulagement à des conditions médicales distinctes et pour améliorer la fonctionnalité physiologique. Elle peut être utilisée pour nettoyer et désinfecter des lésions infectées ou pour détourner l’attention d’une source de douleur intense, comme les maux de dents, les maux de têtes et autres neuropathies. Chez les Nouba soudanais, des coupures temporales profondes sont appliquées pour traiter les maux de tête, tandis que les cicatrices supra-orbitales sont administrées pour améliorer la vision. Les scarifications curatives peuvent être utilisées pour traiter des bronchites récurrentes comme au Congo ou le paludisme infantile comme au Nigeria. Enfin, elles peuvent aussi être pratiquées pour appliquer des remèdes traditionnels. En Côte-d’Ivoire certaines scarifications thérapeutiques paraissent fonctionner comme un vaccin, puisque la plaie est mise en contact avec une petite dose de poison local ; d’autres sont faites au coin de la bouche et frottées de remèdes.

Il convient de mentionner qu’il n’existe aucune preuve avérée de relation de cause à effet entre la scarification et le succès thérapeutique d’une maladie quelconque.

L'esthétique corporelle

Les scarifications ont aussi une fonction esthétique en ce qu’elles peuvent symboliser ou renforcer la beauté d’un individu, et cela notamment chez les jeunes femmes. L’épreuve de la douleur fait des jeunes femmes des personnes d’exception suscitant l’admiration collective. En effet, les Bwaba du Burkina Faso s’accordent sur la beauté du corps des femmes aux torses gravés. Ce consensus autour de la beauté est une manière d’honorer le courage des femmes qui ont su supporter ses scarifications. Chez les Tiv au Nigeria, les scarifications contribuent à rendre les corps plus attirants. La beauté corporelle chez les Tiv répond à la conception selon laquelle « chaque personne doit se rendre séduisante et agréable à l’œil afin d’être regardée » selon Michèle Coquet dans son article « À main levée. La scarification comme œuvre ».

La pratique des incisions peut être considérée comme une pratique artistique en elle-même tant cela requiert une maîtrise, une technique et une précision particulière. La régularité des incisions, leur parallélisme et l’équilibrage de leurs divisions, témoignent de la maîtrise du scarificateur.

« Il y a d’autres scarifications que les filles Kabyè font également pour des raisons de beauté. Il faut noter que les scarifications coutumières se font à partir d’une lame. Mais ces jeunes filles utilisent Atsan (la noix de cajou). Nos sœurs mettent cette noix dans le feu, et quand ça se surchauffe, elles mettent une brindille de balai et piquent la partie du corps choisie et elles se font des tatouages. Il y en a qui le font sur leurs joues, il y a d’autres qui le font sur leurs bras », explique Akezou-Lelou.

Un déclin face à la modernisation

Malgré la richesse de leurs significations, les scarifications sont aujourd'hui une pratique en voie de disparition, confrontée aux diktats de la modernisation et à de nouvelles réalités sociales.

L'influence des religions et de la colonisation

Avec l’arrivée des religions abrahamiques, qu’il s’agisse de l’islam ou du christianisme et de la colonisation, la pratique de la scarification est en voie de disparition. Les missionnaires chrétiens notamment, ont radicalement interdit cette pratique, en préconisant le respect de la « création » et donc l’intégrité du corps humain. Similairement dans l’islam certains hadiths tendent à interdire la pratique des entailles rituelles. L’administration coloniale elle-même les interdit dans un souci de préservation de l’intégrité corporelle des mineurs.

La stigmatisation et le rejet des jeunes générations

L’évolution des sociétés a largement marginalisé cette pratique, notamment face aux défis de modernisation. « Se faire scarifier aujourd’hui est perçu comme on n’est pas à la mode. On trouve ces cicatrices comme appartenant à un autre siècle, et donc la personne qui les fait est considérée comme toujours attachée aux cultes vaudou. Cette personne est marginalisée et stigmatisée dans la société. Qui ne veut pas être considéré comme au fait de la nouvelle civilisation ? », se demande Didier Apeto.

Rares sont les parents, quelle que soit l’ethnie, qui acceptent marquer leurs enfants avec ces cicatrices. La raison principale reste la stigmatisation dont sont victimes certains enfants. « En groupe, certains enfants se moquent de leurs camarades qui ont ces cicatrices bizarres aux visages. Mais il y a pire que ça. Les gens sont tentés d’attenter à la vie d’autres personnes parce que ces dernières sont d’une telle ou telle autre ethnie qui n’est pas aimée. Les gens refusent de se faire scarifier pour ne pas être facilement identifiables », indique Didier Apeto, l’Anthropologue.

Cet argument est corroboré par Akezou-Lelou, journaliste-animateur à radio Lomé, chercheur sur la culture kabyè. « À la suite des troubles sociopolitiques, commencés en 1990, moi personnellement, à cause de mes cicatrices, j’ai failli perdre ma vie. Les Kabyè, à cause de leurs cicatrices, sont facilement réparables et sont souvent soumis à des vindictes. » Aklezou Mambaféi dit qu'il a failli se faire lyncher lors des violentes manifestations à Lomé dans les années 90 contre le régime d'Eyadéma Gnassingbé avec qui il partage les mêmes cicatrices, et donc la même ethnie.

Même chez les Pédah, les familles abandonnent le culte au ‘’dan’’. Des enfants ne se font plus scarifier. Papa Tossou témoigne : « Ils ont tous refusé de se faire inciser. À l'époque, j'ai été interpellé à plusieurs reprises par mes frères et oncles du village qui m'accusent de n'avoir aucune autorité sur mes propres enfants », ajoutant que cela a créé des malentendus dans la famille à un moment donné. Il est néanmoins conscient de ce que cela représente pour les enfants aujourd'hui, avec les stigmatisations liées aux scarifications dans la société et les débats dans les familles conservatrices, avec le conflit de génération auquel on assiste.

conflit de générations sur les scarifications

Les risques sanitaires et la sensibilisation

L’autre facteur à la base de la disparition des scarifications reste la sensibilisation des associations et organisations de défense des droits de l’Homme et de l’enfant à l’endroit des communautés. Il est donné de constater qu’on n’observe aucune règle d’hygiène lors de ces rites. On peut utiliser une seule lame pour dix personnes, dans un contexte où des fléaux comme le VIH/SIDA sont combattus un peu partout dans le monde. Ce combat, comme le souligne Nadège Kinvi, Sociologue, doit toujours commencer dans les communautés. Comme ce sont des rites au cours desquels il faut parfois passer la même lame sur plusieurs personnes, certaines familles finissent par comprendre l’enjeu que revêt le phénomène et abandonnent les scarifications.

Le monde a changé. « Il est inutile de s'enfermer dans des pratiques qui n'apportent en réalité rien à la communauté », indique Alfa Sourou de la communauté Tem qui dit n'avoir pas pratiqué la scarification sur ses enfants alors que lui-même a des cicatrices au visage.

Une survie sujette à l'esthétisme ?

Néanmoins certaines communautés souhaitent tout de même préserver cette tradition. Ainsi au Bénin, dans la ville de Ouidah, la scarification est encore largement pratiquée par le peuple Ouidah en l’honneur de leur ancêtre, le roi Kpasse. Certaines populations font de même dans la commune de Moaga au Burkina Faso.

Toutefois, même si la pratique de tatouage semble être une orientation qui prend à contre-pied la scarification raciale de nos jours, le « pésocka » chez les Peulhs, jouit d’une survie sujette à un effet de mode et d’esthétisme chez la plupart des Peulhs. Il est clair que les scarifications à travers lesquelles on reconnaît une communauté ou un clan, tendent à disparaître aujourd’hui dans notre société. Elles revêtent un caractère hautement spirituel dans certaines communautés que dans d’autres. Tout compte fait, scarifications ou pas, l’on ne doit pas perdre de vue ses origines, sa culture.

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