L'Afrique, continent aux multiples facettes, a toujours été confrontée à des défis environnementaux majeurs, notamment les chocs climatiques tels que les inondations, les vagues de chaleur et les mauvaises récoltes. Des milliers d'années d'adaptation ont façonné des systèmes alimentaires diversifiés, combinant élevage, agriculture, pêche et cueillette, démontrant une résilience remarquable face à l'adversité. L'étude des indices laissés par l'alimentation des populations et leur environnement au cours des 10 000 dernières années révèle une réalité bien plus riche que les théories précédentes, souvent linéaires.

Une Histoire d'Adaptation et de Diversification
Il y a environ 14 700 à 5 500 ans, une grande partie de l'Afrique a connu des conditions plus humides, une période appelée «période humide africaine». Puis, vers 5 500 ans (avant notre ère), le climat est devenu plus sec. Face à ces changements climatiques, les communautés africaines n'ont pas adopté une approche unique, mais ont plutôt développé des stratégies de subsistance mixtes et dynamiques. Elles ont mélangé différentes pratiques en fonction de ce qui fonctionnait à différents moments dans leur environnement spécifique, intégrant l'élevage, l'agriculture, la pêche et la cueillette de manière complexe.
Dans les régions correspondant aujourd'hui au Botswana et au Zimbabwe, certains groupes combinaient l'agriculture à petite échelle avec la cueillette de plantes sauvages et l'élevage de bétail après la période humide africaine. En Égypte et au Soudan, les communautés associaient l'agriculture - axée sur le blé, l'orge et les légumineuses - avec la pêche, la production laitière et le brassage de la bière. Ces exemples illustrent la flexibilité et l'ingéniosité des populations africaines face aux contraintes environnementales.
Le Rôle Crucial de l'Élevage et du Pastoralisme
Les éleveurs, en particulier, ont développé des stratégies très souples, s'adaptant aussi bien aux plaines chaudes qu'aux montagnes sèches, et à toutes sortes d'environnements intermédiaires. Les systèmes pastoraux (agriculture avec des animaux de pâturage) sont plus nombreux que tout autre système alimentaire sur les sites archéologiques. L'étude sur la manière dont les gens utilisaient le bétail montre que, dans la plupart des cas, les troupeaux se nourrissaient de cultures locales (comme le mil ou les pâturages tropicaux) et s’adaptaient à différents milieux écologiques. Certains systèmes étaient très spécialisés, adaptés aux zones semi-arides ou montagneuses, tandis que d'autres rassemblaient des troupeaux mixtes, mieux adaptés aux zones plus humides ou situées à basse altitude. Parfois, les animaux étaient élevés en petit nombre pour compléter d’autres activités.
Cette adaptabilité du pastoralisme met en évidence sa contribution à la productivité de l’élevage et à la sécurité alimentaire. Les systèmes d'élevage sédentaire, par exemple, s'appuient sur l'utilisation des herbages et des résidus de récolte poussant autour des champs cultivés, réduisant ainsi la dépendance aux apports extérieurs pour augmenter la production. Le fumier des animaux est également un intrant précieux pour l'agriculture, stimulant le recyclage des nutriments et améliorant la fertilité des sols.
L'Interconnexion des Activités de Subsistance
L'étude apporte également des preuves solides d'interactions entre la production alimentaire et la cueillette, que ce soit au niveau communautaire ou régional. Des stratégies de subsistance mixtes et dynamiques, comprenant des interactions telles que le commerce au sein et entre les communautés proches et lointaines, étaient particulièrement visibles pendant les périodes de stress climatique. Dans le sud-est de l’Afrique, il y a environ 2 000 ans, on voit apparaître des modes de vie très diversifiés qui mêlaient élevage, agriculture et cueillette de manière complexe.
Cette approche intégrée, combinant élevage, agriculture, pêche et cueillette en tenant compte des réalités locales, a permis la mise en place de systèmes alimentaires qui fonctionnaient en harmonie avec la terre et la mer, et non contre elles. Ces systèmes diversifiés fournissent des aliments, des revenus et du fumier, contribuant à un équilibre bioéconomique essentiel.
La Chasse et la Cueillette : Un Héritage Ancien et une Source de Résilience Actuelle
L'humanité a, pour l'essentiel, vécu de chasse, de pêche et de cueillette pendant des millions d'années. Ce mode de vie, fondé sur l'exploitation exclusive des ressources naturelles spontanées (chasse, cueillette, ramassage de mollusques, collecte de miel sauvage, etc.), remonte aux débuts de l'humanité, bien avant l'apparition des premières sociétés agricoles et pastorales il y a une dizaine de millénaires. Bien que son extension géographique ait constamment diminué avec l'expansion des sociétés agricoles et coloniales, des communautés chasseuses-cueilleuses continuent d'exister dans divers écosystèmes, des forêts tropicales aux zones arides et aux régions froides.

Diversité des Communautés Chasseuses-Cueilleuses
Ces sociétés sont extrêmement diverses en termes d'organisation sociale, de techniques, de types d'habitat (mobiles, sédentaires) et, bien sûr, d'histoires, de langues et de cultures. Les Inuit du Groenland et du Canada, les «Pygmées» d'Afrique centrale, les «San» du Kalahari ou les «Aborigènes» d'Australie sont quelques-uns des exemples les plus connus, bien que ces noms exogènes masquent une multiplicité de cultures.
Il est important de nuancer l'idée que ces sociétés sont «primitives». D'abord, l'alimentation est souvent assurée par un travail journalier de seulement quatre ou cinq heures, offrant un temps de loisir enviable. Ensuite, leur mode de vie est remarquablement adapté à tous les milieux, démontrant une résilience écologique que l'agriculture ou l'élevage ne peuvent égaler. La cueillette, bien que moins spectaculaire que la chasse au gros gibier, assure l'essentiel de l'alimentation dans de nombreuses régions, fournissant près de 70% des apports caloriques dans les zones tropicales.
La Cueillette comme Stratégie d'Adaptation face aux Crises
Dans les régions sahéliennes d'Afrique, où le déficit pluviométrique s'est accentué et l'environnement naturel s'est dégradé, la cueillette retrouve une importance capitale. À Ziguinchor, au Sénégal, l'agriculture traditionnelle subit les effets néfastes du changement climatique (variabilité des pluies, salinisation des terres, apparition d'herbes envahissantes, pauvreté des sols). Face à ces difficultés, les populations développent des stratégies d'adaptation, notamment l'exploitation et la valorisation des produits forestiers de cueillette.
Dans la commune de Niaguis, par exemple, la cueillette de produits forestiers non ligneux s'organise en filières et mobilise de nombreux acteurs. Le nombre de cueilleurs a considérablement augmenté, avec une participation croissante des hommes. Les gains, intéressants au regard des conditions des paysans, constituent un appoint essentiel pour compenser les revenus en forte baisse des activités de production agricole. En plus de son potentiel économique, la cueillette joue un rôle très significatif dans l'alimentation des populations rurales, la satisfaction des besoins alimentaires par la production agricole demeurant précaire.
Les produits de cueillette sont divers : le vin de palme (bunuk), le madd (fruit très acidulé riche en vitamine C), le néré (légumineuse arbustive dont les graines sont transformées en nététou, un condiment à forte valeur nutritive). La collecte de ces produits dépend de la phénologie des espèces pour les fruits, et de la demande des ménages pour les autres produits comme les feuilles, les écorces, la sève et les racines, qui sont exploités tout au long de l'année, offrant une source de revenus continue.
Économie forestière : le marché des produits forestiers non ligneux
La cueillette n'est plus une activité secondaire, mais est devenue aussi importante que l'agriculture et la pêche. Les cueilleurs, majoritairement des femmes et des adultes, collectent les fruits dans des zones de récolte parfois éloignées. Cependant, l'exploitation des ressources s'est accrue à un rythme sans précédent, menaçant de dépasser les seuils d'exploitation durable. Un système informel de droits temporaires et non exclusifs régit l'extraction des produits, mais la pression est forte.
L'Agriculture en Afrique : Entre Subsistance et Modernisation
L'agriculture en Afrique est principalement pluviale et les produits sont pour l'essentiel destinés à la consommation familiale. Le riz, l'arachide, le mil, le sorgho, le maïs, le manioc et la patate douce sont les principales spéculations. Le riz inondé occupe la première place dans de nombreuses régions, cultivé par presque toutes les familles et mobilisant l'essentiel des terres de bas-fonds durant la saison des pluies.
Défis et Vulnérabilités de l'Agriculture Africaine
Malgré des potentialités importantes, l'agriculture africaine est confrontée à d'énormes difficultés. L'agriculture traditionnelle, très dépendante des pluies, utilise des instruments rudimentaires (houe, daba, kadiandou), ce qui la rend exigeante en main-d'œuvre, en temps et en efforts physiques. La dégradation des sols (remontée de la langue salée et acidification des sols) due au déficit pluviométrique des dernières décennies entraîne une chute de la production, notamment du riz et du mil, qui constituent la base de l'alimentation locale.
Cette baisse des rendements réduit les revenus des agriculteurs et diminue l'attrait pour les jeunes, pourtant essentiels au développement de l'économie agricole. De plus, les conflits armés, comme la crise casamançaise au Sénégal, ont des conséquences dramatiques sur l'agriculture, avec des champs minés, des vergers abandonnés et des populations déplacées, vivant dans la psychose de l'insécurité.
Stratégies d'Amélioration et de Résilience
Pour faire face à ces défis, des efforts sont déployés pour améliorer la productivité et la résilience de l'agriculture. L'irrigation est une solution potentielle, avec des vastes étendues de terres irrigables encore à exploiter, notamment en Afrique centrale. Cependant, les projets d'irrigation peuvent avoir des effets négatifs sur la santé publique, favorisant la diffusion de maladies transmises par vecteur si l'eau courante et l'hygiène font défaut. La schistosomiase, par exemple, est une maladie endémique dans certaines régions irriguées. De plus, l'utilisation excessive de l'eau souterraine, par le biais de puits artésiens, peut entraîner un épuisement rapide des nappes phréatiques et la salinisation des sols dans les zones côtières, nécessitant de revenir à l'agriculture en sec.
L'agroforesterie et le paillage des semis sont d'autres techniques prometteuses qui peuvent améliorer la fertilité du sol et stimuler le recyclage des nutriments. Ces pratiques, associées à la diversification des cultures et à l'utilisation de variétés modernes ou de cultures de rapport, peuvent augmenter les rendements et les revenus. Cependant, l'adoption de ces innovations est freinée par des contraintes économiques et technologiques, notamment le coût des intrants (semences, engrais, pesticides) et le manque d'accès aux marchés et au crédit.

Il est crucial d'adopter une approche équilibrée, en évitant de miser tout sur l'agriculture intensive au détriment de la diversification des économies. Les politiques rigides venues d'en haut ont peu de chances de réussir. L'histoire nous apprend que pour être résilient face aux chocs, il ne faut pas tout miser sur une seule méthode. La prise en compte des connaissances et pratiques locales, ainsi que la vulnérabilité liée au risque, est essentielle pour des stratégies d'adaptation efficaces.
La Pêche en Afrique : Une Ressource Vitale sous Pression
L'Afrique dispose d'un territoire maritime considérable de l'ordre de 13 millions de kilomètres carrés, correspondant aux Zones économiques exclusives (ZEE) sous la juridiction des États côtiers et insulaires. Les pêches côtières et leurs activités connexes fournissent nourriture, emplois et revenus pour les États et les communautés. Le poisson contribue de manière significative à l'amélioration du statut nutritionnel de la population des zones côtières, représentant 22% des protéines animales disponibles en Afrique subsaharienne et plus de 50% dans certains pays d'Afrique de l'Ouest.
La Production Halieutique face à une Crise Multiple
Pourtant, la production halieutique africaine traverse une phase critique, signe que les ressources halieutiques ne sont pas infinies. La consommation de poisson par habitant en Afrique est la plus faible au monde, se situant à moins de 10 kg/an. Plusieurs raisons expliquent cette situation.
Les zones de pêche artisanale, bien que protégées par la Convention des Nations unies sur le droit de la mer (CNUDM) et les Directives volontaires de la FAO, sont sous pression. La façade atlantique de l'Afrique, notamment le grand écosystème marin du courant de Benguela et la zone du Maroc à la Côte d'Ivoire, est parmi les plus riches au monde en ressources halieutiques. Cependant, la surexploitation des ressources est une réalité partout. L'UICN estime que 51 espèces, essentielles à l'alimentation des populations côtières, sont en voie de disparition. Les données de la FAO confirment une réduction des prises par unité d'effort et une diminution de la taille des prises pour de nombreuses espèces.
Menaces sur les Ressources Halieutiques
L'épuisement des ressources est dû à plusieurs facteurs. L'évolution des techniques de pêche artisanale, avec l'utilisation de sennes tournantes qui peuvent ramasser jusqu'à vingt tonnes de poissons en un seul lancer, y contribue. De plus, la pêche artisanale reste de facto en «accès libre» dans presque toute l'Afrique, entraînant une augmentation de l'effort de pêche et une surcapacité. Au Sénégal, la flotte de pirogues a considérablement augmenté, passant de 3 800 en 1980 à 17 400 en 2024. Ces pirogues, parfois équipées de GPS et de sondeurs, opèrent sur de longues distances, au-delà des eaux territoriales.
Le péril le plus grand, cependant, est celui que fait peser sur les ressources halieutiques la pêche industrielle, souvent étrangère (européenne, russe et asiatique), légale ou illégale. Cette pêche constitue une concurrence directe pour la pêche artisanale, car elle a souvent lieu près des côtes, dans les ZEE des pays côtiers. La pêche au chalut de fond, pratiquée à proximité du littoral, exploite les mêmes espèces que la pêche artisanale, entraînant parfois la destruction des pirogues et des filets des artisans-pêcheurs. Au Sénégal, les trois quarts des pêcheurs signalent des dommages à leurs équipements causés par les chalutiers.

Les navires chinois, en particulier, sont pointés du doigt pour la pêche «illégale, non déclarée et non réglementée» (INN) en Afrique de l'Ouest. Ils utilisent des filets doubles qui détruisent l'habitat marin et perturbent la biodiversité. Certains chalutiers chinois pratiquent également le saiko, une forme de pêche illégale où les prises sont transbordées en pleine mer sur des pirogues spécialisées pour être ramenées au port, transportant jusqu'à 450 fois plus de poissons que les pirogues traditionnelles. Cette pratique a un impact dévastateur sur l'emploi local et les ressources.
L'Industrie de la Farine et de l'Huile de Poisson
Un autre facteur majeur de dégradation des ressources est l'essor de l'industrie de la farine et de l'huile de poisson (FMFO). Plus de 60 usines de farine de poisson ont été construites le long des côtes d'Afrique de l'Ouest, transformant environ 60% des débarquements en Mauritanie. Ces usines détournent des centaines de milliers de tonnes de poisson comestible - qui auraient pu nourrir des millions de personnes - pour les transformer en farine et en huile destinées à l'alimentation animale (aquaculture européenne, élevage porcin chinois).
L'Union européenne, avec son secteur aquacole «vorace», absorbe une grande partie de la FMFO ouest-africaine. La Chine est également un acteur important de cette filière en raison de la demande croissante pour son aquaculture. Ces pratiques, souvent dissimulées derrière des sociétés mixtes et des pavillons locaux, mettent en péril l'existence des communautés locales de pêche artisanale et la sécurité alimentaire du continent. Les pertes financières dues à la pêche INN sont estimées à des milliards de dollars chaque année pour l'Afrique, avec l'Afrique de l'Ouest comme épicentre mondial de ces activités.
La résolution de ces problèmes nécessite une surveillance et un contrôle stricts par les autorités compétentes, ainsi qu'une politique de tolérance zéro pour la pêche INN et une transparence accrue dans les accords de pêche. Il est impératif de préserver les ressources halieutiques pour assurer la sécurité alimentaire et les moyens de subsistance des populations africaines.
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