Alain Supiot et la Métaphore du Jardinier : Repenser la Recherche et l'Innovation

Dans un monde où la recherche est de plus en plus sous pression pour justifier son « utilité » et son lien direct avec l'innovation économique, la pensée d'Alain Supiot offre une perspective rafraîchissante et profonde. Cet universitaire et juriste français, spécialiste du droit du travail, de la sécurité sociale et de la philosophie du droit, a marqué les esprits par sa comparaison éloquente : la recherche est « l’art du jardinier », non « l’art du berger ». Cette métaphore, loin d'être un simple aphorisme, incarne une philosophie de la connaissance et de son développement, invitant à reconsidérer la relation complexe entre la recherche fondamentale et l'innovation technologique.

Alain Supiot en conférence

Le Modèle Linéaire de la Recherche à l'Innovation : Une Méprise Courante

Le débat sur le lien entre recherche fondamentale et innovation technologique est abondamment mené. Une approche linéaire, souvent sous-jacente aux attentes des financeurs, suggère que le contribuable finance la recherche fondamentale dans l'objectif de sa contribution à l’innovation. Dans ce modèle, la recherche fondamentale conduirait à des inventions, dont quelques-unes deviendraient des innovations contribuant au développement économique du pays. Cependant, cette vision linéaire est source de bien des méprises et des accidents.

Une découverte, telle que définie par les scientifiques, est avant tout une réponse à un questionnement profond : comment le monde fonctionne-t-il ? Comment peut-on expliquer ce qui se passe autour de nous ? Ces questions sont au cœur de la démarche scientifique et conduisent à la création de connaissances en physique, en biologie, en chimie ou dans d’autres domaines. Les lois de la relativité restreinte et généralisée d’Einstein, par exemple, ont fait progresser la connaissance sur la gravitation et de nombreux domaines très importants de la cosmologie, nous permettant de mieux comprendre le monde qui nous entoure.

Il semble logique de penser que de cette connaissance et de ces découvertes découleront des innovations qui participeront ensuite au fonctionnement de l’économie. Pourtant, si les découvertes correspondent à des questionnements pour interpréter et comprendre le monde, les innovations ne sont pas le résultat linéaire des découvertes. Elles découlent même extrêmement rarement de découvertes scientifiques, et il est très souvent impossible d’identifier les travaux fondamentaux à effectuer pour conduire à de nouvelles innovations.

Le Moteur Distinct de la Découverte et de l'Innovation

Les innovations répondent avant tout à un besoin du marché ou de la société. Ce qui procède de l’innovation n’est donc pas un questionnement sur le monde qui nous entoure, ni même sur nos connaissances, mais un questionnement sur nos besoins. Par une simple réflexion de bon sens, il apparaît que ces processus, tous deux très intéressants, ont des moteurs différents. Le moteur de la découverte est essentiellement la curiosité, tandis que le moteur de l’innovation est essentiellement de trouver une réponse à un besoin.

Lorsque l'on étudie les innovations, on s’aperçoit très rapidement qu’elles répondent à des besoins de la société ou du marché, mais qu’elles sont très rarement le résultat direct de recherches programmées pour répondre à ces besoins. Généralement, les innovations résultent d’une découverte accidentelle que personne n’avait pu programmer ou, plus fréquemment, de ce qui est appelé la « convergence ». Une fois qu’un besoin est identifié, on va chercher les « briques » élémentaires dans différents domaines, parfois sans lien apparent avec le sujet, et on les assemble pour aboutir à une réponse. Cette convergence de connaissances n’est mise en place que si le besoin auquel on essaye de répondre a été bien exprimé.

Recherche et innovation : quel avenir ? : ouverture du colloque - Thomas Römer

Le modèle linéaire est donc un contresens parce qu’il est rare que l'on puisse identifier les recherches fondamentales à effectuer pour répondre à un besoin du marché ou de la société. Focaliser la recherche fondamentale sur les domaines censés répondre à des besoins du marché est contreproductif, car cela réduit le champ des possibles. Un bon nombre d’innovations résultent de découvertes accidentelles, comme le souligne Yves Bréchet.

L'Erreur Politique et la Responsabilité du Scientifique

Quand le politique demande au scientifique, en échange d'un financement, à quoi serviront ses recherches en termes d’innovation et en quoi il va contribuer à répondre à des besoins de la société, il commet une erreur. Mais le scientifique commet une plus grande erreur en répondant à cette question, car il n’est pas vrai qu’il sache réellement en quoi sa compréhension du monde servira d’un point de vue économique. Laisser les chercheurs chercher et les entreprises innover, chacun dans son domaine, pourrait sembler être une solution simpliste, mais l'idée est plus nuancée.

Il existe un rapport très fort entre l’innovation et les découvertes. L'important est que l’une (la recherche) ne soit pas conduite par l’autre (l’innovation). Il ne doit pas y avoir de relation de causalité entre les besoins d’innovation et la recherche fondamentale. Par contre, une grande perméabilité entre l’une et les autres est indispensable. C'est dans ce contexte que la vision d'Alain Supiot prend tout son sens.

Schéma de l'interaction recherche-innovation

Alain Supiot, le Juriste et le Philosophe

Alain Supiot est un universitaire et juriste français de renom, dont l'expertise s'étend au droit du travail, à la sécurité sociale et à la philosophie du droit. Il a exercé dans de grandes institutions, tant universitaires que politiques, comme le Collège de France et l’Organisation Internationale du Travail. Son analyse de la politique contemporaine et du rapport entre cette dernière et l’application de la justice est particulièrement éclairante. Ayant également enseigné dans différentes instances, Alain Supiot a une approche pédagogique qui lui permet d'éclaircir les sujets complexes qu'il aborde.

Dans son livre, « La justice au travail » (Seuil), Alain Supiot rappelle que l'histoire nous enseigne que l'injustice, lorsqu'elle dépasse certaines bornes, engendre inévitablement la violence et menace la paix, aussi bien entre les nations qu'en leur sein. En partant de faits historiques, il nous guide à travers les questions que suppose le besoin de système judiciaire dans la société. Ces réflexions sur la justice sociale résonnent avec sa vision de la recherche, où la liberté et la curiosité sont des piliers fondamentaux.

L'Art du Jardinier : Créer les Conditions de la Créativité

La métaphore de la recherche comme « l’art du jardinier » par Alain Supiot, en opposition à « l’art du berger », est particulièrement pertinente. Un berger mène son troupeau avec chiens et bâton, contrôlant et dirigeant chaque mouvement. Un jardinier, en revanche, ne dicte pas à la plante comment pousser, mais crée les conditions optimales - la terre, l'eau, la lumière - pour qu'elle s'épanouisse selon sa propre nature.

Cette idée est au cœur de l'approche de l'Institut d'études avancées de Nantes, dont Alain Supiot fut une figure majeure. L'originalité de cet institut réside dans la conviction que l’activité d’un chercheur n’est pas programmable, mais qu'il est possible de créer les conditions qui vont lui permettre de produire du neuf. Il ne s'agit pas de mener un troupeau, mais de miser sur l'art du jardinier qui permet à des esprits ayant prouvé qu’ils savaient être créatifs d’exprimer leur génie propre.

Concrètement, l'Institut sélectionne une vingtaine de chercheurs venus du monde entier par un comité scientifique international. Pendant un an, ils forment à Nantes une petite communauté de savants aux origines différentes mais aux préoccupations convergentes. Cette diversité est une richesse, insistant sur l'accueil des chercheurs venus des pays du Sud, non pas pour que ceux du Nord les pillent ou leur fassent la leçon, mais pour confronter et partager des approches intellectuelles différentes. L'intérêt est de s’ouvrir à la pensée de l’autre, car les savoirs occidentaux ne peuvent plus exercer exclusivement leur magistère sur le reste du monde.

Diversité et collaboration scientifique

Exemples Concrets et Utilité de cette Approche

Cette approche se manifeste dans la diversité des sujets abordés. Par exemple, un chercheur indien peut travailler sur la problématique de ce qu'une société perd quand elle perd ses villages, tandis qu'un Italien analyse les politiques territoriales dans l'Union européenne, et une Française étudie les effets ravageurs de la spéculation foncière en Afrique. Tous ces travaux relèvent du rapport au territoire. Chaque chercheur travaille à son propre livre mais se trouve confronté à de nouveaux questionnements grâce à cette émulation collective.

Les domaines concernés sont vastes, englobant tout ce qui relève de l’humain au sens large, y compris la médecine. Le malade, dans cette optique, doit être considéré dans sa globalité et pas seulement comme une collection d’organes. Un membre correspondant de l'Institut peut enseigner à Harvard l’histoire comparée des médecines chinoise et occidentale, illustrant l'ouverture et la transdisciplinarité prônées.

Quant à l'« utilité » de tout cela, elle est profonde et souvent indirecte. Approcher le monde dans sa diversité, c’est chercher à comprendre pourquoi les hommes s’entendent ou se font la guerre. Mieux comprendre le mode de pensée d’un Afghan peut être aussi « rentable » qu’investir dans un cyclotron, par ailleurs nécessaire. La production de ces chercheurs ne se mesure pas toujours à l'aune d'une publication immédiate. Ces savants sont des « bêtes de travail », mais l'aboutissement de leur recherche n'est pas nécessairement au terme de leur année passée à Nantes. L'Institut les suit sur cinq, voire dix ans, reconnaissant la maturation longue et complexe des idées fondamentales.

La Perméabilité Essentielle entre Recherche et Innovation

La pensée d'Alain Supiot, à travers la métaphore du jardinier, met en lumière la nécessité d'une grande perméabilité entre la recherche et l'innovation, sans pour autant que l'une dicte le chemin de l'autre. Il ne s'agit pas d'isoler les deux domaines, mais de reconnaître leur nature distincte et d'encourager un échange fluide et non contraint. La recherche fondamentale, mue par la curiosité et le désir de comprendre le monde, crée un terreau fertile de connaissances. Ces connaissances, souvent imprévisibles dans leurs applications, peuvent ensuite être moissonnées par l'innovation, qui, elle, est motivée par le besoin de résoudre des problèmes concrets.

La liberté du chercheur est donc primordiale. En le laissant explorer les chemins de la connaissance sans la pression immédiate de résultats "utiles", on maximise les chances de découvertes fondamentales qui, à terme, pourront nourrir des innovations insoupçonnées. C'est en cultivant la diversité des approches, la confrontation des idées et l'absence de contraintes dogmatiques que le jardin de la connaissance pourra produire ses fruits les plus précieux.

Symbiose entre curiosité et besoin

La vision d'Alain Supiot invite à une réévaluation profonde de la politique de la recherche, plaidant pour un financement qui respecte la spécificité de la découverte. Cela implique de faire confiance aux chercheurs, de reconnaître l'imprévisibilité du processus scientifique et de valoriser la quête de la compréhension pour elle-même. En cultivant ce jardin de la connaissance, la société se donne les moyens non seulement de progresser scientifiquement, mais aussi de générer des innovations qui répondront à ses besoins de manière plus robuste et inattendue.

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