Albert Gleizes et le portrait d’Eugène Figuière : Une symphonie cubiste de l’intellect

L’art de la fragmentation : Genèse d’un portrait complexe

Installé de trois-quarts, les jambes croisées, un homme assis occupe le centre de la composition. Le grand nombre de livres qui l’entourent brouille la perception du portrait de l’éditeur, pourtant sujet de l’œuvre. L’espace intérieur, déconstruit, ne se donne à voir qu’après une lente et progressive reconstitution mentale des multiples formes qui le composent. Cette toile s’inscrit dans la continuité des expérimentations de Pablo Picasso et de Georges Braque sur la fragmentation des sujets, caractéristique du cubisme analytique. Albert Gleizes cherche alors à ce que « l’objet [ne soit] plus considéré d’un point déterminé, mais définitivement reconstruit suivant un choix successif que son propre mouvement lui permet de découvrir ».

Portrait cubiste d'Eugène Figuière par Albert Gleizes

Le tableau, une huile sur toile de 143x102 cm, conservé au Musée des Beaux-Arts de Lyon depuis son acquisition en 1947, constitue une œuvre charnière. Tout semble tourner autour du personnage dont le visage, vu aussi bien de face que de profil, est animé par la fragmentation des formes en cristaux qui accusent les traits. Le dynamisme de la composition est donné par les verticales qui sont contrecarrées par les obliques. Un mouvement circulaire s’amplifie autour du visage du personnage, le plan prenant de plus en plus d’importance. Les couleurs sont sombres, austères, éclairées par quelques jeux de clair-obscur. En partant du bas de la toile, sa facture est forte, appuyée, puis, en montant vers la tête, elle devient douce et les coups de pinceau sont légers.

L’éditeur au cœur du réseau littéraire

Eugène Figuière (1882-1944) devient éditeur en 1909 et fonde sa société un an plus tard. Il publie en 1912 le premier traité majeur sur le cubisme : « Du Cubisme », écrit en collaboration avec Jean Metzinger. Albert Gleizes peint en 1913 le portrait de l’éditeur Eugène Figuière pour lui rendre hommage. Le titre « Rythmes simultanés », inscrit dans la partie inférieure du tableau, fait allusion à l’ouvrage du poète Henri-Martin Barzun qui prônait la « simultanéité » dans la construction poétique.

Albert Gleizes, qui a toujours fréquenté le milieu littéraire, convoque dans cette œuvre un certain nombre d’auteurs, poètes, critiques et peintres en inscrivant leurs noms ou le titre de leur ouvrage à même la toile, comme l’initièrent Georges Braque et Pablo Picasso. Ainsi Guillaume Apollinaire, auteur des Peintres cubistes, et le poète Paul Fort sont-ils cités aux côtés d’Alexandre Mercereau, critique et écrivain, Georges Polti, occultiste passionné par l’ésotérisme des nombres, Gustave Kahn, critique au Mercure de France et défenseur du cubisme, et Jacques Nayal, directeur littéraire des éditions Figuière. Enfin, Eugène Figuière lui-même est représenté tenant son propre recueil poétique « Les Murmures ».

Détails de la composition cubiste et typographie intégrée

Comme Braque et Picasso, il introduit dans sa composition des lettres et des mots mais qui n’ont aucune valeur de rébus ; ils désignent davantage un cercle d’admirations. À l’instar de ces derniers, Gleizes fragmente la représentation de son modèle en facettes, mais sans le faire disparaître. Tout au long de sa vie, Albert Gleizes ne cesse de relier le monde de la peinture à celui de l’écriture, publiant de multiples ouvrages à la fois théoriques et littéraires, preuves d’un esprit ouvert et réceptif à un monde en profonde mutation.

Trajectoire artistique d’Albert Gleizes : De l’impressionnisme à la Section d’Or

Après une formation de dessinateur technique dans l’entreprise de son père, Albert Gleizes (1881-1953) présente aux Salons, en 1911, ses premiers paysages de style Impressionniste. Albert Gleizes apprend le métier de son père, dessinateur d’ameublement, avant d’aborder la peinture par l’impressionnisme. A partir des années 1908-09, il change sa manière de peindre qu’il simplifie et géométrise sous l’influence du peintre Jean Metzinger. En 1907, il fonde l’Abbaye de Créteil, véritable phalanstère d’artistes et d’écrivains.

Comprendre le Cubisme 🎨

Puis il adhère en 1910 au mouvement cubiste et regarde les travaux de Picasso et de Braque. Immédiatement sensible au cubisme, il expose au Salon des Indépendants de 1911. Mais il crée très vite son propre langage pictural qui décompose les figures et les objets en les ordonnant selon un rythme programmé. Il rejoint le groupe de la « Section d’Or » fondé par Jacques Villon. En restant fidèle à ses principes, il exerce une grande influence sur des peintres comme Fernand Léger ou Roger de la Fresnay, et d’autres encore. L’année suivante, en 1912, il publie avec Metzinger le premier livre consacré au cubisme : « Du cubisme », publié par l’éditeur Eugène Figuière.

Mutations et évolutions : La maturité d’un théoricien

Mobilisé en 1914 puis réformé, il part à New York où il se lie avec Duchamp et Picabia. Réformé au début de la Première Guerre mondiale, il entreprend jusqu’en 1919 de nombreux voyages, dont un plus important aux USA. À son retour à Paris en 1919, il expose à la galerie de L’Effort moderne, reprenant aussi le travail doctrinal avec « La peinture et ses lois » en 1924.

Évolution stylistique de Gleizes vers 1925

Retiré en 1926 à Serrières, au bord du Rhône, il fonde une nouvelle communauté d’artistes à Moly-Sabata, peint des compositions à caractère religieux tout en poursuivant une réflexion théorique de plus en plus marquée par un hermétisme spiritualiste, illustré par « Tradition et cubisme » (1927) et « Vie et mort de l’Occident chrétien » (1930). À partir de 1932, la décoration murale constitue une part importante de ses préoccupations, ce dont témoigne notamment sa participation à l’Exposition internationale de 1937 aux côtés de Delaunay, Léger et Survage.

Le thème de la figure en gloire, qui rappelle celle du Christ sur les tympans des églises romanes, apparaît dans son œuvre vers 1934. Elle donne lieu à plusieurs variations dont « Terre et ciel » (1935) constitue un aboutissement. Cette quête permanente d’un équilibre entre la structure géométrique et la profondeur spirituelle souligne la singularité d’un artiste qui, bien au-delà du portrait d’Eugène Figuière, a cherché à traduire le mouvement même de la pensée humaine sur la toile, transformant l’acte de peindre en une véritable méditation sur le monde contemporain.

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