Albi, Ville Pionnière de la Permaculture Urbaine et de l'Autonomie Alimentaire

Plan de la ville d'Albi avec des zones agricoles urbaines mises en évidence

La ville d'Albi, préfecture du Tarn forte de 51 000 habitants, s'est lancée dans une démarche novatrice visant à repenser son urbanisation et à sécuriser son approvisionnement alimentaire. Confrontée à un constat clair - du foncier urbain cultivable non exploité, des besoins alimentaires mal couverts pour les plus précaires, et un stock de nourriture limité à seulement cinq jours pour la ville - Albi a choisi de s'orienter vers la permaculture et une approche systémique de l'alimentation locale. Cette initiative audacieuse combine la valorisation de friches urbaines, le soutien à l'agriculture biologique et en circuit court, et une volonté de tendre vers l'autosuffisance alimentaire.

Un Diagnostic Urbain Révélateur et une Volonté Politique Forte

Les élus d'Albi ont identifié un double enjeu : d'un côté, des friches et espaces verts en ville qui génèrent des coûts d'entretien et d'arrosage sans produire de valeur ajoutée alimentaire ; de l'autre, une forte demande dans les épiceries sociales, révélant des besoins alimentaires non satisfaits pour les populations les plus vulnérables. Cette réalité, couplée à un stock de nourriture estimé à seulement cinq jours pour l'ensemble de la ville, a été le catalyseur d'une réflexion profonde sur la résilience alimentaire urbaine. Jean-Michel Bouat, adjoint délégué au développement durable et à l'agriculture urbaine, souligne la nécessité de « repenser l'urbanisation pour sanctuariser des zones de maraîchage en ville et sécuriser l'approvisionnement alimentaire en quantité et en qualité. »

L'outil de l'urbanisation est ainsi devenu un levier stratégique pour la municipalité. La démarche repose sur trois piliers fondamentaux, dont le développement d'une agriculture maraîchère biologique sur des friches urbaines non constructibles. Les élus albigeois, conscients de l'importance de cette mutation, ont agi concrètement en classant 73 hectares d'anciennes terres maraîchères en zone d'aménagement différé. Cette mesure proactive a permis à la ville de préempter 8 hectares entre 2013 et 2015, pour un investissement de 120 000 euros, posant les premières pierres de ce projet ambitieux.

La Permaculture, un Impératif pour les Petites Surfaces Urbaines

Schéma illustrant les principes de la permaculture

Avec un foncier restreint en milieu urbain, la permaculture est quasiment un impératif, comme le souligne l'élu. Ce système de production agricole, qui s'inspire de l'écologie naturelle pour concevoir des systèmes à haut rendement sur de petites surfaces, est au cœur de la stratégie albigeoise. La permaculture, dont le terme est né en Australie dans les années 70, représente une philosophie de production locale visant à nourrir les habitants.

Dès 2013, Albi a commencé à installer cinq maraîchers sur ces terres récupérées. Un cahier des charges rigoureux a été établi, dont les principes de base sont la production en agriculture biologique et la distribution en circuit court, avec l'exigence que 60% de la production soit vendue localement. Initialement, l'instruction des dossiers d'installation était menée par un comité de pilotage, basé sur des critères d’expériences et de compétences. La dimension prise par la démarche a convaincu la Chambre d'Agriculture de s’impliquer activement dans l'instruction des dossiers à partir de septembre 2016, apportant son expertise et son soutien institutionnel.

Formation et Expérimentation : Préparer l'Avenir de l'Agro-biologie

La ville d'Albi ne se contente pas d'installer des maraîchers, elle s'investit également dans le développement de compétences et de savoir-faire. En collaboration avec le conseil régional Languedoc-Roussillon-Midi-Pyrénées (aujourd'hui Occitanie), elle travaille à développer une formation ad hoc pour accompagner cette transition agricole. L'établissement d'enseignement agricole d'Albi est en première ligne, orientant ses expérimentations et ses formations sur la conduite de productions en agro-biologie. Le lycée agricole de Fonlabour, qui gère deux exploitations et un chantier d'insertion en circuit court, est un acteur clé de cette dynamique.

Ce travail de formation est essentiel pour garantir la pérennité du projet et pour répondre aux défis techniques et agronomiques de la permaculture urbaine. Il permet de former une nouvelle génération d'agriculteurs et de professionnels capables de mettre en œuvre des pratiques durables et productives sur des surfaces limitées.

Au-delà du Maraîchage Urbain : Diversification et Circuits Courts en Ceinture Verte

Le projet d'Albi ne se limite pas à la seule agriculture urbaine. Il vise également à inciter les agriculteurs de la ceinture verte, une plaine céréalière dominée par la monoculture de maïs, à diversifier leur production et à s'intégrer davantage dans les circuits courts. Le lycée agricole d'Albi a ainsi mis à disposition un hectare sur sa ferme d'application pour tester la production de lentilles et de pois chiches, des cultures moins courantes dans la région mais qui peuvent contribuer à la diversification alimentaire locale.

L'objectif est de réorganiser les filières agricoles pour favoriser une plus grande autonomie alimentaire. Eric Gaillochon, directeur du lycée agricole de Fonlabour, explique : « L'autonomie, ça veut dire globalement réorganiser les filières : on serait par exemple largement autonome en lait aujourd'hui, le souci c'est qu'il est vendu à des coopératives qui le vendent hors du département. » Ce constat souligne l'importance d'une approche globale qui intègre non seulement la production, mais aussi la transformation et la distribution des produits au niveau local.

Les Incroyables Comestibles et la Journée Internationale de la Permaculture

Carte des initiatives

La dynamique autour de la permaculture à Albi a été renforcée par l'implantation des "Incroyables comestibles" dans la ville. Ce mouvement citoyen, qui encourage les habitants à cultiver des fruits et légumes en libre-service dans l'espace public, a capté l'attention des élus locaux. L'idée de créer une zone dédiée au maraîchage a ainsi pris corps, trouvant un écho favorable auprès des autorités municipales.

La préfecture tarnaise a d'ailleurs organisé la journée internationale de la permaculture, démontrant son engagement et sa volonté de partager cette philosophie avec le grand public. Ces initiatives contribuent à sensibiliser les citoyens à l'importance de la production locale, de l'alimentation durable et des bienfaits de la permaculture.

Vers l'Autosuffisance Alimentaire : Utopie ou Réalité Accessible ?

La question de l'autosuffisance alimentaire pour une ville moyenne, s'approvisionnant uniquement dans un rayon de 60 km, est centrale dans le projet d'Albi. En bordure du Tarn, la mairie envisage de racheter progressivement 70 hectares de la ZAD de Canavières. L'objectif est d'y installer des agriculteurs bio qui, en échange d'un loyer très modéré, s'engagent à vendre leur production dans un rayon de 20 km. Cette stratégie foncière est cruciale pour étendre les capacités de production locale et pour ancrer durablement l'agriculture urbaine dans le paysage albigeois.

Des exemples concrets émergent déjà. Jean-Gabriel Pelissou, ancien paysagiste, s'est lancé en juillet 2016 sur 1,3 hectare en permaculture et agroforesterie, illustrant la faisabilité de ces modèles à petite échelle. Si certains, comme Pascal Pragnère, conseiller municipal EELV, qualifient cette initiative de « peinture verte sur une mairie de droite » en l'absence de chiffrage précis, Jean-Michel Bouat rétorque qu'une étude préalable aurait pu enterrer le projet. Il reconnaît qu'« on est dans le brouillard, mais on va sortir du brouillard », affirmant que « c'est évident que c'est une utopie, mais ce sont les utopies qui font avancer le monde. » Cette vision audacieuse témoigne d'une conviction profonde que les objectifs d'autonomie alimentaire, même s'ils semblent lointains, sont des moteurs de progrès.

Le Projet Alimentaire Territorial et l'Alimentation Scolaire

La ville d'Albi déploie également un Projet Alimentaire Territorial (PAT) ambitieux, visant à renforcer la souveraineté alimentaire et à éduquer les jeunes générations à une meilleure nutrition. Le projet "Ma cantoche au plus proche" est une série de 8 vidéos produites par la Ville d'Albi dans le cadre du PAT, pour informer les élèves sur l'origine locale des produits qu'ils consomment. Ces vidéos mettent en lumière les fournisseurs bio et locaux de la Cuisine d'Albi, créant un lien direct entre les enfants et les producteurs.

Chaque année, la cuisine d'Albi renforce ses liens avec les producteurs locaux, proposant aujourd'hui près de 60% de produits issus des filières de qualité et durables dans les menus des cantines scolaires, pour la plupart en circuits courts. Cette politique d'approvisionnement local et de qualité garantit non seulement une alimentation saine pour les élèves, mais soutient également l'économie agricole locale.

Dans le cadre du PAT, des agriculteurs et éleveurs sont régulièrement formés à l'accueil de groupes scolaires. Le quiz nutritionnel constitue une bonne amorce pour aborder des discussions diverses autour de la nutrition, sensibilisant les enfants à l'importance de bien manger. La Ville d’Albi et la Chambre d’Agriculture proposent d’apporter les clés d’une meilleure compréhension des questions de souveraineté alimentaire à travers une approche systémique de l’alimentation, impliquant l'ensemble des acteurs de la chaîne alimentaire. Bien manger est l’affaire de tous, et Albi s'efforce de créer un écosystème où cette réalité est accessible à tous ses habitants.

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