Les Jardins Partagés en Allemagne : Une Tradition Ancrée dans l'Histoire et la Nature

L'Allemagne, pays de forêts profondes, de paysages bucoliques et d'une ingénierie minutieuse, entretient une relation particulière avec la nature, une relation qui se manifeste de manière tangible à travers ses jardins partagés. Ces espaces, loin d'être de simples parcelles de terre, sont le reflet d'une histoire complexe, d'une philosophie de vie et d'une aspiration à l'harmonie entre l'homme et son environnement. Si le sujet des "jardins partagés en Allemagne en 1939" peut sembler spécifique, il s'inscrit dans une continuité historique plus large, où ces espaces ont joué un rôle crucial, notamment dans les périodes de crise et de reconstruction.

Jardinier travaillant dans un jardin partagé

L'Appropriation du Territoire : De la Nature Sauvage au Jardin Aménagé

La question de l'appropriation du territoire par l'homme en Allemagne est une interrogation qui traverse les siècles. Comment l'homme s'est-il donc approprié ce territoire apprivoisé et aménagé peu à peu au fil des siècles ? Cette question trouve un écho particulier dans la manière dont les paysages allemands ont été façonnés, non pas par une domination brute, mais par une cohabitation progressive et une intégration subtile. La nature, dans sa transformation continue, a toujours offert un spectacle mouvant. « Cependant la nature a poursuivi le cours de ses transformations successives. Pendant que je parle encore du spectacle qu’elle m’a offert au moment où j’ai voulu le contempler, ce spectacle n’existe déjà plus. » Cette observation souligne la fluidité du paysage et la nécessité d'une interaction constante pour en saisir la quintessence.

Les paysages outre-rhénans, souvent méconnus de nos compatriotes, révèlent une Allemagne où « connaître l’Allemagne, c’est arpenter ses bois », comme le disait Victor Hugo. Ces forêts, immortalisées par d'innombrables tableaux de Caspar David Friedrich ou par les peintres de la communauté artistique de Worpswede, ne sont pas de simples décors, mais des entités vivantes, empreintes d'une âme. Ernst Wiechert, dans son œuvre "Missa sine nomine", dépeint cette immersion dans la forêt : « Quand le soleil d’automne dardait ses rayons sur les marais, elle s’enfonçait, en chantonnant, entre les fûts des grands pins, souriante et toute plongée dans ses pensées. Elle s’arrêtait pour regarder la résine, que la chaleur du soleil faisait suinter à travers l’écorce, ou pour écouter le pivert chanter au fond des bois. »

La Forêt : Un Miroir de l'Âme Allemande

La forêt, en particulier, occupe une place centrale dans l'imaginaire allemand, tant dans la littérature que dans l'art. Elle symbolise à la fois la force, le mystère et un refuge matriciel. Le peintre Caspar David Friedrich, et d'autres artistes romantiques, ont exploré cette connexion profonde. Albert Béguin affirme que « l’art de Friedrich ne s’égare pas dans ces allégories, où d’autres peintres romantiques, tels que Runge, mirent trop d’intentions littéraires. Le symbole chez Friedrich, est moins explicite ; ses paysages imposent une fuite de l’esprit au-delà de ce que voient les yeux. » Cette vision recoupe celle du philosophe et peintre Carl Gustav Carus, qui parlait de « Erdlebenerlebnis », la communion avec la vie de la terre, et de « Erdlebenbildkunst », l’art de la représentation de cette vie.

Ernst Wiechert, fils d’un garde-forestier, a grandi dans cette « vie simple » de la Prusse Orientale, et son œuvre témoigne de ce lien indéfectible entre l'homme et la terre. Il écrivait : « J’ai tissé une toile et je la déploie. Je me tiens au bord du chemin et chacun peut la voir. Et celui qui s’arrête et se penche pourra peut-être discerner, tel qu’il en va pour moi, ce que Dieu a voulu avec la peine et le travail d’une main d’homme. » Sa vision de la nature, cependant, ne vise pas à la dissolution de l'homme en elle. Marcel Brion note que « dans les récits de Wiechert, l’homme ne cherche pas la nature pour s’y perdre et se confondre avec elle : au contraire, il y retrouve et il y affirme plus vigoureusement son humanité. »

Les arbres des forêts germaniques, bien que similaires aux nôtres, présentent des spécificités. Si les paysages méditerranéens sont absents, les conifères, tels que l'épicéa commun, et les feuillus, comme le hêtre et le chêne, dominent. Le chêne, en particulier, a toujours été investi de vertus augurales, devenant un symbole national, honoré par le poète romantique Joseph Victor von Scheffel comme « l’arbre le plus ancestral du peuple allemand ».

Peinture de Caspar David Friedrich représentant une forêt

La Domestication de la Nature : Jardins et Potagers

Au-delà de la forêt sauvage, l'art paysager allemand a également exploré la domestication de la nature, créant des espaces harmonieux entre l'ordre policé et la profusion naturelle. Goethe, dans ses "Affinités électives", mettait en perspective la fascination pour les parcs et jardins, opposant la rigueur des jardins à la française à la liberté des jardins à l'anglaise, tout en cherchant une voie spécifiquement allemande. La nature, domestiquée, s'épanouit dans des jardins floraux, des vergers et des potagers aux plates-bandes méticuleusement entretenues.

Le parc de Max Liebermann à Wannsee, en périphérie de Berlin, en est un exemple remarquable. Ce vaste jardin, entouré d'une haie de tilleuls, abrite des plantes vivaces, des arbres fruitiers et des légumes. Il servait d'atelier en plein air au peintre, inspirant plus de 400 tableaux et gravures. Ces espaces paysagés symbolisent une utopie très allemande d'une existence harmonieuse au sein de la nature, créant une alcôve rassurante pour la vie familiale et amicale.

Un autre exemple est le parc du Barkenhoff, qui entoure encore aujourd'hui le musée Vogeler à Worpswede. Dans sa toile "Le concert", Vogeler a représenté la communauté artistique dans ce cadre idyllique. Cependant, cette harmonie apparente ne parvenait pas à masquer les clivages émotionnels au sein du groupe.

Berlin : les jardins ouvriers menacés par la croissance de la ville

Les Jardins Ouvriers et Familiaux : Une Institution Allemande

L'idée de jardins partagés prend une dimension institutionnelle et sociale marquante en Allemagne, particulièrement à travers les "Kleingärten" ou "Schrebergärten", souvent assimilés à nos jardins ouvriers. Historiquement, leur paternité est attribuée au Dr Daniel Gottlob Moritz Schreber, dont l'intérêt premier n'était pas le jardinage, mais l'éducation. Par la suite, pour lutter contre la malnutrition, des parcelles furent ajoutées autour des espaces de jeux, permettant aux enfants de cultiver des légumes. Progressivement, les parents prirent le relais, structurant et clôturant ces espaces.

Ces jardins, d'une superficie moyenne de 370 m², imposent qu'un certain pourcentage de la parcelle soit consacré à la culture vivrière. Le soin apporté par chaque jardinier à son petit coin de paradis est remarquable. Le règlement y est souvent strict : par exemple, la haie ne doit pas dépasser 1 mètre 20, et il faut planter un minimum de quatre arbres fruitiers.

À Berlin, ces jardins constituent de véritables institutions, avec pas moins de 70 000 parcelles. Les familles modestes y trouvent un lieu pour s'approvisionner en fruits et légumes, et pour se détendre. Des cabanons de 24 m² y sont souvent installés, équipés de cuisine, salon et douche, offrant un espace de vie supplémentaire. L'origine de ces jardins remonte souvent à l'après-guerre, dans le but d'aider les familles à subvenir à leurs besoins alimentaires. Pour obtenir une parcelle, la patience est souvent de mise, de nombreuses personnes âgées étant présentes depuis les années 1950.

Les Potagers de Guerre et la Résilience

La notion de jardins partagés a également une dimension historique particulièrement pertinente en temps de crise. Pendant la Première Guerre mondiale, la production alimentaire avait chuté de manière spectaculaire en Europe. Aux États-Unis, en mars 1917, Charles Lathrop Pack organisa la « Commission nationale du jardin de guerre » (National War Garden Commission) pour encourager la création de "jardins de la victoire". L'idée était d'augmenter les fournitures alimentaires sans mobiliser de terres ou de main-d'œuvre agricole déjà sollicitées par l'effort de guerre.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, cette initiative fut renouvelée. En Grande-Bretagne, une campagne d'affichage ("Plant more in '44!") encourageait la plantation de jardins de la victoire par près de 20 millions d'Américains. Ces jardins étaient cultivés dans les arrière-cours, sur les toits, ou sur des terrains vagues "réquisitionnés pour l'effort de guerre". À New York, les pelouses entourant des résidences furent transformées en champs. Le jardin de la victoire Fenway à Boston et le jardin communautaire Dowling à Minneapolis sont encore des exemples publics survivants de cette époque.

L'incarcération des Américains d'origine japonaise fut une cause importante des pénuries alimentaires aux États-Unis. Les agriculteurs japonais fournissaient une part considérable de la production de légumes californienne, mais furent contraints d'abandonner leurs terres. Bien que le ministère américain de l'Agriculture ait initialement hésité à soutenir l'idée d'un jardin de la victoire à la Maison-Blanche, de nombreuses brochures sur le jardinage furent distribuées.

Au tournant du XXe au XXIe siècle, un regain d'intérêt pour ces jardins s'est manifesté, notamment en Europe, où les jardins familiaux ne sont plus associés à l'image de la guerre. Aux États-Unis, une campagne populaire vise à relancer cette initiative, encourageant la création de nouveaux jardins dans des espaces publics et la re-création d'un jardin de la victoire à la Maison-Blanche.

Affiche de propagande pour les jardins de la victoire

Le Rhin : Un Symbole de Connexion et d'Histoire

Le paysage allemand est indissociable de son fleuve emblématique, le Rhin. Ce fleuve majestueux, « noble fleuve, féodal, républicain, impérial, digne d’être à la fois français et allemand », est un symbole de connexion entre les deux nations, portant en lui toute l’histoire de l’Europe. Le rocher de la Lorelei, culminant à 132 mètres au-dessus du Rhin, est un lieu chargé de légendes, évoquant le mariage du fleuve et de la nixe. Son nom, issu de "rocher" et d'un ancien mot allemand pour "écho", rappelle les conditions acoustiques idéales pour renvoyer les sons, donnant naissance à la légende de la Lorelei.

Non loin de là, les Externsteine, formations rocheuses nées il y a 130 millions d'années, témoignent des soubresauts géologiques de la région. Ces blocs de grès, soulevés par le "plissement saxonien", se dressent tels des sentinelles du passé.

L'arbre, quant à lui, est un autre élément symbolique fort. Le tilleul, chanté par Walter von der Vogelweide et Heine, est un symbole de bonheur et de convivialité. Le "Chêne de Goethe", vestige du camp de Buchenwald, rappelle les promenades de l'auteur du "Roi des Aulnes" dans les bois environnants, un des rares arbres de cet univers concentrationnaire.

La Forêt Allemande Aujourd'hui : Un Renouveau d'Intérêt

La forêt allemande, arpentée par les randonneurs, héritiers des voyageurs romantiques, connaît un regain d'intérêt extraordinaire auprès du grand public, notamment après la parution du livre de Peter Wohlleben, « La vie secrète des arbres ». Il est temps d'oser franchir la ligne Maginot de nos automatismes irrationnels qui font encore des terres germaniques une « terra incognita » pour bon nombre de nos compatriotes.

Les paysages allemands, qu'ils soient réels, littéraires ou picturaux, nous offrent un spectacle fascinant de collusions entre la nature et l'homme, de ces "improbables mariages perpétuels entre la terre mère et ses enfants". En parcourant ces espaces, on comprend mieux la vision de l'artiste, cette tension entre un au-delà symbolisé et l'ici-bas où résonne la cloche, rappelant les coalescences brisées que l'homme cherche sans cesse à retrouver. Les jardins partagés, qu'ils soient des "Kleingärten" berlinois, des "Schrebergärten" ou les vestiges des "jardins de la victoire", témoignent de cette quête d'harmonie et de résilience, ancrée dans une histoire profonde et un amour inaltérable pour la terre.

Carte de l'Allemagne avec les principales forêts et fleuves

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