L’Almanach du Bon Jardinier : Une épopée horticole française

L’histoire de l'édition horticole en France est indissociable d'un ouvrage monumental : le Bon Jardinier. Véritable pilier de la connaissance des jardins, ce titre a traversé les siècles, évoluant au gré des découvertes scientifiques et des besoins des cultivateurs. Si l'on en croit les rédacteurs de l’édition de 1824, ce serait à un certain Pons-Augustin Alletz, de Montpellier, que l'on devrait la parution en 1755 du premier almanach du Bon Jardinier. Alletz, avocat et auteur de l’« Agronome ou dictionnaire du cultivateurs », a posé les jalons d'un projet qui deviendrait, au fil du temps, une référence absolue.

ancienne gravure de jardinage du 18ème siècle

Une longévité exceptionnelle au service de la terre

La pérennité de ce titre est un fait marquant de l'histoire éditoriale. Hormis 1815 et 1871, années où Paris fut assiégé, le titre a paru chaque année et sans interruption jusqu’en 1914. Cette régularité a permis au Bon Jardinier d’accompagner plusieurs générations de jardiniers, amateurs comme professionnels. Depuis 1914, la publication a pris une nouvelle forme, devenant une véritable « Encyclopédie horticole » en raison de son volume et de son contenu entièrement révisé, avec seulement quatre éditions majeures au cours du XXe siècle. La dernière parution, celle de 1992, marque la 153ème édition d'une lignée prestigieuse.

Le succès de l'ouvrage repose en partie sur la stabilité de son équipe rédactionnelle. On note une collaboration ininterrompue des Vilmorin à la rédaction du BJ depuis les années 1820. Au fil du temps, les auteurs se sont nécessairement renouvelés. Pourtant, certains noms semblent avoir été suffisamment « vendeurs » pour être conservés longtemps après le décès des intéressés. Il en est ainsi de Poiteau, décédé en 1854, de Neumann, disparu en 1858, de Joseph Decaisne en 1882, ou d’Elie-Abel Carrière en 1896. Cette stratégie éditoriale soulignait l'autorité scientifique que les lecteurs attachaient à ces figures emblématiques.

Prestigieuses dédicaces et reconnaissance institutionnelle

Sous le premier empire, le Bon Jardinier fut dédié et présenté par Mordant de Launay à sa Majesté l’Impératrice-Reine Marie-Louise. Ce patronage royal et impérial a renforcé la notoriété de l'ouvrage. Sous la Restauration, c’est ensuite André Thouin, professeur au Muséum qui était honoré, puis le Bon Jardinier fut enfin dédié à SAR la Duchesse de Berri, férue de botanique, qui avait, à l’imitation de Joséphine de Beauharnais à la Malmaison, complètement replanté le parc de Rosny dès 1820.

portrait de la Duchesse de Berri dans un jardin botanique

L'évolution constante d'un savoir encyclopédique

Partant d'un simple calendrier suivi d'une description alphabétique des principales plantes cultivées, le Bon Jardinier a vu son contenu s'accroître d'année en année, non seulement en nombre de pages, mais aussi et surtout en matières traitées. Bientôt, la possibilité de relier l’ouvrage en deux volumes paginés globalement ou séparément selon les éditions fut proposé. Le second fut rapidement réservée aux plantes ornementales.

Dès les années 1820, apparaissent des chapitres consacrés à quelques ennemis des cultures, à l'outillage, à la multiplication végétative et aussi à la physiologie. Viennent en 1824 la taille des arbres et la conservation des plantes, c'est à dire les abris divers. Le Bon Jardinier ouvre depuis 1825 sur une Revue Horticole faisant le bilan des nouveautés constatées depuis l'édition précédente et qui donnera naissance en 1829 à la revue du même nom par les rédacteurs du Bon Jardinier. Ce volet sera pérennisé durant toute la décennie 1830.

Vers 1850, apparaissent des tableaux de conversion des différentes unités de mesure encore pratiquées en France à côté du système métrique réglementaire. Des principes de chimie et de physique horticoles sont développés et les maladies des plantes justifient une considération à part entière. En 1854 est abordée la question de culture des terres. En 1858, le dictionnaire du second volume est précédé d'un chapitre dédié à l'utilisation des végétaux constitué d'une succession de listes d'emploi thématiques.

Botanique et classification : un pont vers la science

Très tôt apparaît dans le Bon Jardinier un lexique botanique, intitulé « vocabulaire », complété vers 1840 d’un tableau comparatif entre les systèmes de Linné et de Jussieu. Les auteurs ont toujours veillé à suivre les évolutions scientifiques. En 1845, ils précisent que depuis 1700, l'école de botanique du jardin du roi était plantée selon la méthode de Tournefort, qu'en 1776, elle fut plantée selon la méthode naturelle de Jussieu, que des plantations complémentaires furent réalisées en 1824 par Desfontaines et qu'en 1843, l'apport des plantes exotiques était tel qu'il fallu tout recomposer, ce que fit Brongniard, selon une méthode à lui. C'est cette classification qui fut alors adoptée par les auteurs, qui préciseront toujours, au fil des éditions, l’utilisation par le Bon Jardinier du système en vigueur au Jardin des plantes. Les années 1850 verront un développement important de l'anatomie, de l'organographie et de la physiologie végétales.

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L'iconographie comme outil de précision

Les gravures du Bon Jardinier ont joué un rôle crucial dans la diffusion des connaissances. En 1827, le BJ comporte quelques planches hors texte présentant des outils et des abris. Vers 1841 apparaissent des illustrations dans le texte, dont le nombre ne fera que s'accroître. Parallèlement, sont proposées les éditions successives des « Gravures du Bon Jardinier », une œuvre éditoriale parallèle et indépendante.

Selon le Bon Jardinier 1887, la première parution des gravures daterait de 1813. La 13e édition des gravures serait parue en 1845 avec une version colorée. La 17e édition, réalisée par Decaisne et Hérincq, date à peu près de 1850. L’éditeur Dusaq précisait : « Il y a quarante planches supplémentaires par rapport à la 16e édition. Les planches en cuivre ont été réservées pour les détails délicats d'organographie. Nous les augmenterons par la suite… Les quatre dernières éditions et celle-ci, surtout, témoignent donc de notre volonté bien arrêtée de tenir le Bon Jardinier au niveau de la science ».

Les grandes étapes du XXe siècle

À partir de 1914, la parution devient plus espacée. L'édition de 1914 (150e édition) est un fort volume de 1036 pages, rédigé sous la direction de Bois et Grignan. Il comporte 6 belles planches en couleurs réalisées en 1912 par A. Millot. L'édition de 1947, sous la direction de Chouard et Laumonnier, était originellement prévue pour 1938 et comporte un développement en génétique. Les éditeurs déclaraient qu'il s'agissait probablement du plus gros effort de l'édition française d'après-guerre.

En 1964, la 152e édition publiée sous la direction de Grisvard et Chaudun cumule 1667 pages avec plus de 2500 figures. La phénologie y est développée pour adapter l’ouvrage à chaque région de France. Enfin, en 1992, la 153e édition, préfacée par Michel Cointat, président de la SNHF, comporte trois volumes totalisant 2882 pages. Menée à bien par de nombreux auteurs dirigés par Jean-Noël Burte, conservateur des jardins du Luxembourg, elle utilise la classification de Cronquist pour les phanérogames. Le coût atteint par cette édition et son peu de maniabilité ont convaincu les éditeurs d'en extraire un résumé en un seul volume en 1994 sous le titre « Encyclopédie du Bon Jardinier ».

couverture de l'édition de 1992 de l'Encyclopédie du Bon Jardinier

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