L'évolution des pratiques viticoles : vers des alternatives durables au désherbage chimique

La viticulture mondiale traverse une mutation profonde. Il y a à peine vingt ans, l’utilisation d’herbicides chimiques comme le glyphosate était la norme dans la majorité des vignobles français. En 2019, plus de 90 % des surfaces viticoles mondiales recevaient au moins un traitement herbicide par an. Cependant, les enjeux environnementaux et sociétaux ont bouleversé la donne : pollution des sols et de l’eau, atteinte à la biodiversité, risques pour la santé. Face à ces constats, la filière viticole a vu émerger une multitude d’alternatives crédibles pour désherber autrement. Aujourd'hui, 14 % des exploitations viticoles françaises sont certifiées bio et la majorité des domaines conventionnels réduisent l’emploi des herbicides de synthèse, voire arrêtent totalement.

Schéma illustrant le cycle de transition vers une viticulture sans herbicides, mettant en avant la biodiversité retrouvée et la santé des sols.

Les fondamentaux de la gestion du rang

Le désherbage du rang a pour objectif de limiter la concurrence générée par la couverture végétale pour la vigne vis-à-vis des ressources en eau et azote. Traditionnellement, le désherbage chimique consiste à épandre un produit phytosanitaire sur les adventices pour les détruire partiellement ou totalement. Bien qu’efficace, peu onéreux et facile à mettre en œuvre, cette pratique est aujourd’hui largement remise en question de par ses effets néfastes sur la santé et l’environnement et en particulier sur la contamination des eaux à long terme.

Depuis le retrait de l’Autorisation de Mise sur le Marché (AMM) de l’amitrole, en décembre 2015, le glyphosate est le seul herbicide de post-levée systémique. En cas de retrait complet, des stratégies faisant appel uniquement à des désherbants foliaires seraient difficiles à tenir, en particulier pour la destruction du couvert végétal en sortie d’hiver. On peut alors envisager des stratégies mixtes ou un basculement complet vers l’arrêt des herbicides.

Le travail mécanique : une méthode éprouvée mais exigeante

L’une des plus anciennes alternatives au désherbage chimique reste le travail mécanique du sol. Le désherbage mécanique, qui se généralise en viticulture, est plus délicat à mettre en œuvre techniquement sous le rang que dans les inter-rangs. Bien qu’ayant un effet positif sur la reprise de la structure du sol en surface pour décompacter, aplanir, ou favoriser l’infiltration des eaux de pluie, le travail du sol présente quelques limites : altération du système racinaire des pieds de vigne historiquement désherbés chimiquement, augmentation des risques de dégradation des sols si les passages sont trop fréquents ou réalisés dans de mauvaises conditions, et consommation importante de carburants.

L’insertion de techniques alternatives dans les itinéraires d’entretien du sol augmente les temps de travaux car le travail du sol exige un travail précis autour du pied de vigne, à une vitesse bien inférieure aux vitesses d’application des herbicides, avec une fréquence d’intervention supérieure. On estime entre 10 et 15 ha la surface que l’on peut gérer en désherbage mécanique avec un ensemble tracteur-outil-chauffeur dédié à ces opérations. Pour désherber plus de surfaces, la solution consiste à combiner au maximum le binage du rang avec d’autres travaux comme le rognage ou la tonte. Pour que cela soit possible, un montage entre roues est à privilégier, ce qui libère l’attelage 3 points à l’arrière du tracteur.

Illustration d'un outil interceps travaillant le sol sous le rang de vigne sans endommager le cep.

L'innovation robotique et les nouvelles technologies

À la croisée entre innovations high-tech et agriculture durable, la robotique s’invite de plus en plus dans les vignobles. Les robots autonomes désherbeurs sillonnent les rangs, détectant et arrachant les herbes indésirables à l’aide de caméras intelligentes et de bras articulés. Parallèlement, le désherbage électrique, dont l’IFV teste les prototypes, permet d’envisager une action racinaire complète par la formation d’un arc électrique qui traverse la plante des feuilles aux racines.

L’innovation continue : recherche publique et privée planchent sur de nouvelles variétés de porte-greffes moins sensibles aux adventices, ou capables de mieux supporter la concurrence hydrique. Des dispositifs d’observation connectée (objets IoT pour suivre en direct la flore et la faune des parcelles) se multiplient, offrant aux viticulteurs des outils de précision inédits pour piloter leurs interventions.

Le biocontrôle et les méthodes thermiques

Le biocontrôle recouvre l’ensemble des moyens naturels, biologiques ou biochimiques, pour prévenir ou limiter les adventices sans molécules de synthèse. Certains extraits de plantes, comme le vinaigre ou l’huile essentielle d’orange douce, possèdent des effets desséchants puissants sur les herbes. L’acide nonanoïque, par exemple, présente l’avantage d’une facilité d’usage comparable aux herbicides classiques, mais il demande une technicité d’application supérieure pour être efficace : conditions climatiques, qualité de la pulvérisation et stade jeune des adventices. Son prix ne permet pas de l’utiliser seul toute l’année, mais des applications en rattrapage du travail interceps sont pertinentes.

Les systèmes de désherbage thermique ou vapeur utilisent la chaleur ou la vapeur à haute pression pour détruire les herbes sans résidus chimiques. Si elles sont efficaces, ces techniques demandent beaucoup d’énergie et de temps. Elles sont plutôt orientées vers les situations de sols superficiels, sensibles à l’érosion, dans lesquels on ne souhaite pas désherber mécaniquement.

Gestion des couverts et paillages : une approche par le vivant

L’une des tendances de fond en viticulture durable consiste à semer intentionnellement des plantes sous les rangs : légumineuses (trèfle, vesce), graminées (fétuque, ray-grass), voire des mélanges fleuris. Le paillage, avec de la paille, des copeaux de bois, du miscanthus, des dalles de chanvre ou même de la laine de brebis, freine la germination des herbes à la base du cep.

Pour une mise en œuvre réussie, le choix de la plante utilisée et la largeur de la bande d’enherbement sont les facteurs clés à considérer. Certaines espèces semblent ainsi plus adaptées pour lutter contre les « mauvaises herbes » sans pour autant trop rentrer en concurrence frontale avec la vigne : la piloselle ou la fétuque rouge en sont de bons exemples. Les dernières études montrent que les rendements avec une parcelle non enherbée peuvent être inférieurs jusqu'à 10 % la première année, mais ils ont tendance à s'équilibrer dès la seconde année.

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Capitalisation des connaissances et projets de recherche

Face à la dispersion des savoirs, des initiatives comme le projet 'Altavita' ont vu le jour. L'objectif était de rassembler et combiner les données pour les rendre facilement exploitables. Sept conseillers, deux ingénieures et deux chargés d'expérimentations ont mené l'enquête, créé une base de ressources et développé des fiches de synthèse. Ce projet, qui a duré trois ans, répondait à trois objectifs : capitaliser les expériences et attentes, expérimenter les méthodes alternatives et diffuser les pratiques.

Il est important de noter que les résultats peuvent varier considérablement selon les conditions climatiques. Par exemple, les années 2021 et 2022, très dissemblables, expliquent pourquoi les résultats des essais sont parfois divergents. Si le désherbage électrique se montre très performant, la tonte offre également un bon taux de couverture, bien que le glyphosate puisse reprendre le dessus après des précipitations si un seul traitement est effectué.

Défis économiques et mise en pratique

Pour les exploitants travaillant dans des parcelles en dévers, la tâche n'est pas facilitée. Le problème avec le dévers est que le broyat peut bouger ou que la terre vient recouvrir les paillages. La technicité d’utilisation des matériels interceps, incluant les réglages fins, demande un effort de formation pour limiter les blessures sur les ceps ou la casse mécanique.

Les impacts agronomiques sont également à anticiper car, dans la plupart des cas, le retour à un travail du sol, même superficiel, se traduit par une perturbation du réseau racinaire. Ce qu'on observe, c'est que les vignerons qui mènent les expérimentations ont souvent l'impression que le rendement est moindre. Mais dans les faits, il n'y a pas de différence majeure constatée. Chaque technique alternative a ses vertus, mais aucune n’est miraculeuse prise isolément. C’est dans la combinaison de plusieurs leviers (mécanique, vivant, couvert, robotique) et l’adaptation au terroir que réside la réussite d’une transition durable.

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