Soja, déforestation et écosystèmes sud-américains : un lien complexe et destructeur

carte de l'Amérique du Sud montrant les zones de déforestation dues au soja

L'Amazonie en proie aux flammes et les champs de soja qui s'étendent à perte de vue sont deux images tristement liées à la transformation des paysages sud-américains. L'expansion de la culture du soja, principalement destinée à l'alimentation animale, est devenue l'un des principaux moteurs de la déforestation en Amérique du Sud. Cette dynamique, alimentée par la demande globale en soja, notamment celle des pays développés pour soutenir une industrialisation croissante de l'élevage, engendre des conséquences environnementales et sociales d'une ampleur considérable, menaçant des écosystèmes précieux bien au-delà des seules frontières amazoniennes.

Le soja, pilier de l'élevage industriel et moteur de la déforestation

L'industrialisation de l'élevage et la surproduction de viande dans certaines régions du monde, y compris en Europe, ont fait bondir la demande globale en soja. Cette légumineuse, à croissance rapide et à valeur nutritive élevée, est en effet très bien adaptée aux besoins de l'élevage industriel, permettant de produire une grande quantité de protéines. Bien que les graines de soja soient en partie utilisées pour l'alimentation humaine, la grande majorité de la production sert à nourrir les animaux d'élevage que nous consommons. Contrairement aux idées reçues, ce n'est pas pour produire du tofu que le soja est massivement importé. L'augmentation de la consommation de produits animaux, tant dans les pays en développement que développés, a entraîné une multiplication par quatre de la production de soja en 40 ans. Aujourd'hui, le marché est largement dominé par trois principaux pays producteurs : les États-Unis, le Brésil et l'Argentine.

Cette augmentation vertigineuse de la demande de soja a des répercussions directes sur les écosystèmes forestiers et savanicoles d'Amérique du Sud. L'expansion des pâturages pour les élevages bovins et l'extension des champs de soja sont les principales causes de la destruction de ces écosystèmes. La déforestation n'est pas le seul problème posé par la culture industrielle de soja : le soja OGM est largement majoritaire en Amérique du Sud, et au Brésil et en Argentine, plus de 95% du soja produit est transgénique, soulevant des questions sur la biodiversité et l'utilisation de pesticides. Plus récemment, l'huile de soja a également commencé à être utilisée pour la production de biocarburants, incitée par une loi européenne, bien que le parlement français ait exclu l'huile de soja des biocarburants depuis 2022.

infographie montrant l'utilisation du soja dans le monde

Les écosystèmes menacés par l'expansion du soja

L'impact de la culture du soja s'étend bien au-delà de l'Amazonie, touchant d'autres biomes d'une richesse écologique inestimable.

Le Cerrado : une savane brésilienne en péril

Le Cerrado, immense savane arborée située au sud de l'Amazonie au Brésil, est la zone la plus menacée par la culture de soja. Cette savane, d'une superficie d'1,5 millions de km², abrite 5% de la biodiversité mondiale. Elle est détruite à une vitesse vertigineuse en particulier par les industriels qui y produisent des millions de tonnes de soja chaque année et par les éleveurs qui y étendent leurs pâturages. Les protections environnementales y étant moins importantes qu'en Amazonie, le Cerrado est particulièrement vulnérable. La savane aurait perdu près de la moitié de sa surface naturelle, alors qu'elle s'étendait auparavant sur plus de 200 millions d'hectares. Grâce aux racines profondes de ses arbres, la région renferme également une réserve de carbone importante, faisant de sa destruction un facteur aggravant du changement climatique.

La forêt atlantique (Mata Atlantica) : un joyau de biodiversité en régression

carte de la Mata Atlantica et de sa réduction

À l'origine une des plus grandes au monde, la surface de la forêt atlantique (Mata Atlantica), située entre le Brésil, le Paraguay et l'Argentine, a été fortement réduite. La cartographie de ce biome montre qu'il en reste environ 25%. Bien qu'extrêmement dégradée, c'est une des régions les plus riches en termes d'espèces animales et végétales. Cette forêt continue d'être menacée, notamment par la production de soja et l'exploitation forestière, fragilisant davantage un écosystème déjà fortement altéré.

Le Gran Chaco : une plaine menacée et des droits bafoués

La croissance de la culture de soja est une des principales causes de destruction du Gran Chaco, une plaine que se partagent l'Argentine, le Paraguay et la Bolivie. Au Paraguay, elle menace particulièrement les droits et les traditions des Guaranis, soulignant la dimension sociale et humaine de cette expansion agricole.

L'Amazonie : une protection fragile face à la pression du soja

Alors qu'elle est protégée par un moratoire sur le soja produit sur des terres déforestées, l'Amazonie continue d'être menacée. La forêt amazonienne, abritant 10% des animaux de notre planète, joue un rôle de puits de carbone essentiel. En 2008, l'indignation du public suite à la déforestation dans la région a poussé les négociants à signer un Moratoire sur le Soja. Cela a permis de faire en sorte que la culture de soja ne soit plus responsable que d'1,4% de la déforestation en Amazonie, contre 30% en 2007. En Amazonie brésilienne, suite à une campagne de Greenpeace en 2006 contre Cargill et la chaîne de restaurant McDonald’s, les plus grands négociants brésiliens de soja se sont engagés dans un moratoire consistant à exclure des circuits commerciaux tous les fournisseurs qui auraient cultivé du soja sur des parcelles récemment déboisées. En 2017, une baisse de 86 % de la déforestation due à la production de cette légumineuse dans les régions couvertes par le moratoire a été constatée.

Cependant, de nombreuses études montrent que ce moratoire pourrait avoir augmenté la pression sur le Cerrado. En effet, face à cette protection des forêts plus stricte, les entreprises ont parfois déplacé leurs cultures dans cette zone moins réglementée, mettant en lumière le phénomène de "déplacement de la déforestation".

Le Pantanal et la forêt sèche du Chiquitano : des écosystèmes également affectés

Le Pantanal, cet écosystème composé de prairies et savanes inondées, a connu des incendies records en 2020, exacerbant les pressions existantes. La forêt sèche du Chiquitano, un biome de transition unique situé entre l'Amazonie et les forêts plus sèches du Chaco, voit également le soja remplacer en grande partie ses forêts. Son état de conservation a donc des répercussions sur la dynamique écologique des régions avoisinantes, et cette région est considérée comme la plus étendue et la mieux préservée des forêts sèches.

Les conséquences environnementales et sociales de la culture du soja

La culture de soja ne détruit pas seulement les écosystèmes naturels et la biodiversité qu'ils abritent, mais a également des répercussions profondes à l'échelle planétaire et sur les populations locales.

Perte de services écosystémiques et rôle du carbone

À l'échelle de la planète, les forêts constituent le principal puits de carbone en milieu continental via la biomasse, le carbone du sol (sous forme de matière organique et de minéraux), le bois mort et la litière. La déforestation massive due au soja entraîne une perte significative de ces puits de carbone, contribuant ainsi au changement climatique. Elle entraîne aussi la perte de services écosystémiques essentiels comme la filtration et la fourniture d'eau. La quantité d'eau disponible dans un bassin versant est directement liée à la quantité de forêts. Près de 90% de l'eau de l'atmosphère provenant des continents vient de l'évapotranspiration. Une forêt dense en arbres évapore ou transpire de très importantes quantités d'humidité. Celle-ci monte de la canopée et finit par se refroidir et se condenser. L'eau, en passant de l'état gazeux à solide, va alors occuper moins de volume, perturbant le cycle hydrologique.

infographie sur le cycle de l'eau et le rôle de la forêt

Accaparement des terres et violations des droits humains

En plus de ses impacts sur l'environnement, la culture de soja a de graves conséquences sur les populations locales. Elle est souvent liée à des accaparements illégaux de terres, des violences, et des violations des droits humains, exacerbant les inégalités et les conflits sociaux.

Le rôle de l'Europe et des négociants internationaux

L'Europe est aujourd'hui le deuxième importateur de soja au monde, derrière la Chine, son niveau de production étant bien trop insuffisant pour couvrir ses besoins en protéines animales. Selon une étude de Pendrill et al., la consommation européenne de produits agricoles a entraîné la déforestation de 3,5 millions d'hectares entre 2005 et 2017. En proportion de son nombre d'habitants, l'Europe est ainsi le premier contributeur à la déforestation mondiale. Il est inacceptable que des cargos continuent d'affluer dans les ports français pour décharger des denrées provenant de régions déforestées, sans qu'aucune vérification ne soit faite sur l'impact environnemental de cette production.

Le commerce mondial de soja est concentré dans les mains de quelques négociants internationaux : Cargill, Bunge, ADM, Louis Dreyfus, Solteam, Amaggi et COFCO. Peu connus du grand public, ce sont pourtant des acteurs clés dans la chaîne d'approvisionnement du soja. À eux seuls, ils représentent plus d'1,7 millions de tonnes de soja par an importées du Brésil vers la France. Et ce sont aussi leurs chaînes d'approvisionnement qui concentrent le risque de déforestation, les rendant responsables d'une part significative de l'empreinte environnementale du soja.

Sauvez la forêt primaire des Penan de la déforestation!

Les tentatives de régulation et leurs limites

Pour tenter d'enrayer cette déforestation, de nombreuses initiatives ont vu le jour. De nombreux États et entreprises, dont la France, se sont par exemple engagés en 2014 à travers la Déclaration de New York sur les Forêts. Beaucoup d'entreprises de l'agroalimentaire ou de matières premières, dont la plupart des négociants de soja, ont mis en place des politiques de non-conversion des écosystèmes.

Cependant, que ce soient des engagements des entreprises ou des États, tous ces engagements ont malheureusement échoué. Par exemple, dans les 25 municipalités brésiliennes ciblées par les engagements des négociants de soja, la déforestation a continué d'augmenter, et certaines de ces entreprises ont même développé de nouvelles infrastructures dans ces zones. Ces échecs soulignent la complexité du problème et la difficulté à traduire les engagements en actions concrètes et efficaces sur le terrain.

En mai 2023, l'Union européenne a adopté une loi interdisant l'importation de produits responsables de déforestation. Le soja fait bien partie des matières premières concernées, mais le règlement ne concerne que les forêts. En ne protégeant pas les savanes, la loi risque d'augmenter la pression sur ces autres écosystèmes, comme le Cerrado, créant un effet de déplacement de la déforestation plutôt qu'une solution globale. De plus, pour mettre fin à la déforestation, il est impératif de réduire la consommation des matières premières qui en sont la cause, ce qui implique une remise en question des modèles de production et de consommation actuels.

tags: #amazonie #brulee #pour #plantation #soja