L'héritage toxique des anciens potagers : une pollution diffuse aux pesticides et autres contaminants

Illustration d'un potager ancien avec des couches de terre indiquant une contamination

Les potagers, symboles de vie saine et d'autosuffisance, peuvent paradoxalement dissimuler un danger insoupçonné : une pollution diffuse due à l'accumulation de pesticides et d'autres contaminants au fil des décennies. L'utilisation prolongée de produits phytosanitaires en agriculture a laissé un héritage toxique dans les sols, une réalité qui touche aussi bien les terres cultivées que les jardins familiaux, souvent situés sur d'anciennes zones agricoles ou industrielles. Comprendre l'ampleur de cette pollution, ses sources, ses conséquences et les solutions possibles est essentiel pour préserver la santé des jardiniers et des consommateurs.

Une persistance alarmante des pesticides dans les sols

De nombreux pesticides, tels que le glyphosate, le lindane, la chlordécone ou le S-métolachlore, ont été employés massivement en agriculture pour lutter contre les organismes jugés nuisibles. Ces substances, conçues pour être efficaces, se sont avérées également persistantes, s'accumulant dans les sols et y demeurant parfois des dizaines d'années. Cette utilisation prolongée est à l'origine de pollutions diffuses, touchant des écosystèmes bien au-delà des parcelles initialement traitées.

Glyphosate, fluopyram et fluxapyroxad : des omniprésents

Entre 2019 et 2021, une analyse portant sur 111 pesticides a révélé la présence fréquente du glyphosate dans les sols français (70 % des échantillons), un herbicide largement commercialisé. Il est suivi de près par le fluopyram (69 %) et le fluxapyroxad (68 %), substances pourtant moins utilisées. Ces chiffres confirment que, bien que les terres cultivées soient les plus affectées, les forêts et les prairies non traitées ne sont pas épargnées par cette contamination diffuse. Parfois, les sols accumulent des teneurs élevées en pesticides, augmentant les risques écotoxiques pour leur microfaune et leur flore.

Le S-métolachlore : un herbicide controversé et ses conséquences sur l'eau

En 2022, le S-métolachlore s'est classé comme le quatrième herbicide le plus vendu en France, représentant 6 % du total. Les régions de Nouvelle-Aquitaine (458 t), Occitanie (293 t) et Centre-Val de Loire (169 t) totalisent plus de 50 % des achats de cet herbicide. Classé comme « cancérogène suspecté » par l'Agence européenne des produits chimiques, le S-métolachlore est détecté dans l'air (environ 50 % des analyses en France métropolitaine) et dans les sols (17 % des sols analysés). Plus alarmant encore, depuis 2018, son métabolite métolachlore-esa est la substance la plus fréquemment responsable de la dégradation de la qualité de l'eau distribuée, loin devant les autres pesticides. Il a été à l'origine de nombreuses non-conformités de l'eau du robinet. Face à ces risques, l'Agence française de sécurité sanitaire a interdit en 2023 les principaux usages des phytosanitaires à base de S-métolachlore, avec un délai d'utilisation des stocks jusqu'en 2024.

Le lindane : une persistance au-delà de l'interdiction

Le lindane, un insecticide classé comme toxique pour l'homme et dangereux pour l'environnement, a été utilisé pendant plus de 50 ans en agriculture. Bien que son interdiction pour les usages agricoles en France remonte à 1998, des résidus subsistent encore dans les sols métropolitains, avec des concentrations s'échelonnant entre 0,16 et 5 microgrammes par kilogramme (µg/kg) de sol. Sa faible mobilité dans les sols n'empêche pas son évaporation et son transport dans l'air. Les sols bretons, par exemple, riches en matière organique, ont fortement retenu le lindane épandu via les effluents d'élevage.

La chlordécone aux Antilles : une catastrophe environnementale et sanitaire

Aux Antilles, la chlordécone, utilisée jusqu'en 1993 pour lutter contre le charançon des bananiers, a engendré une pollution agricole chronique des sols, des eaux et des écosystèmes. Cette molécule est classée comme polluant organique persistant et est reconnue comme perturbateur endocrinien et cancérogène potentiel. En moyenne, 30 g de chlordécone par pied de bananier étaient appliqués annuellement entre 1971 et 1993. Peu mobile, peu soluble et très peu volatile, la chlordécone se fixe durablement sur la matière organique du sol et se dégrade extrêmement lentement dans les sols aérés. La pollution par la chlordécone concerne plus d'un quart de la surface agricole utilisée en Guadeloupe (14 200 hectares) et deux cinquièmes en Martinique (10 000 hectares), illustrant l'ampleur d'une contamination dont les conséquences se font encore sentir aujourd'hui.

L'impact des anciens potagers sur l'agriculture biologique : le cas de la dieldrine

Schéma montrant la persistance des pesticides organochlorés dans les sols

Les pratiques agricoles passées, notamment l'utilisation de pesticides organochlorés comme la dieldrine, continuent d'affecter les sols des potagers, y compris ceux destinés à l'agriculture biologique. La dieldrine, un insecticide très toxique pour l'être humain, a été largement utilisée en arboriculture, viticulture, horticulture et grandes cultures jusqu'à son interdiction il y a 50 ans. Cependant, sa persistance dans le sol crée des problèmes inattendus pour les maraîchers bio.

La dieldrine : un fantôme du passé qui hante les cultures biologiques

Delphine, une maraîchère bio, a découvert avec incrédulité que ses légumes étaient pollués à la dieldrine, un insecticide qu'elle n'avait jamais utilisé et interdit depuis des décennies. Ce cas n'est pas isolé. Gilles, technicien pour un groupement d'agriculteurs bio dans le sud-ouest de la France, se souvient d'alertes concernant des résidus de dieldrine dans des légumes dès les années 1980. Les courgettes, notamment, captent facilement la dieldrine, entraînant des dépassements des limites maximales de résidus (LMR) et le déclassement des productions.

L'Institut suisse de recherche sur l'agriculture biologique avertit que « les parcelles bio peuvent être polluées par des pesticides organochlorés […] puisque ces molécules perdurent dans la terre bien au-delà des deux années de la reconversion bio ». La dieldrine, jamais utilisée en agriculture biologique, a été massivement épandue dans les champs conventionnels, en particulier dans les zones maraîchères, arboricoles et céréalières. Les « vieux agriculteurs disaient qu'ils en balançaient des quantités à l'époque pour assainir les sols », rapporte Gilles. Ce dernier ironise en affirmant que « l'on retrouve d'autant plus les polluants qu'on les cherche », regrettant que certains laboratoires aient cessé de rechercher la dieldrine, et d'autres pesticides, parce qu'ils en retrouvaient toujours, souvent au-delà des limites autorisées.

Vers une agriculture sans pesticides | ARTE Regards

Des contrôles plus stricts pour le bio : une épée à double tranchant

Si les courges bio ne sont pas les seules à absorber les polluants du sol, les agriculteurs biologiques et leurs produits sont soumis à des contrôles beaucoup plus stricts que leurs homologues conventionnels. Cette rigueur, bien qu'essentielle pour la certification bio, expose davantage les producteurs aux conséquences de la pollution historique.

Quelles solutions face à la pollution à la dieldrine ?

Pour éviter les déconvenues, l'Institut de recherche suisse suggère dès 2012 de « clarifier une fois pour toutes si la parcelle est polluée par des pesticides organochlorés, en faisant une analyse de terre avant de cultiver pour la première fois des cucurbitacées. Cela permet aux producteurs de garantir facilement des récoltes non contaminées et de se prémunir à peu de frais contre les pertes ». Gilles partage cet avis et estime qu'il faudrait systématiser les analyses de sols avant l'installation des jeunes maraîchers, une position soutenue par la Fédération nationale des agriculteurs bio (Fnab).

La vigilance est variable selon les territoires. Dans la Sarthe, l'expérience professionnelle de Frédéric, un technicien maraîcher ayant travaillé sur la pollution des sols au BRGM, a alerté le groupement des agriculteurs bio. Lors de ses formations, il conseille des analyses de sol dans les parcelles ayant accueilli du maraîchage, de la viticulture ou de l'arboriculture. Au-delà d'une certaine teneur en dieldrine, il déconseille carrément l'installation en raison des risques élevés d'absorption du toxique par les légumes. En cas de contamination avérée lors d'un contrôle, les maraîchers risquent de devoir détruire leurs cultures et de perdre leur certification bio.

Cécile, productrice de plantes ornementales dans la Sarthe, a également découvert une contamination à la dieldrine sur ses terres et celles de parcelles voisines. Elle s'interroge sur l'origine de cette pollution, ses terres étant une ancienne zone maraîchère créée à la fin des années 1970, alors que la dieldrine a été interdite en 1972. Les épandages datent sans doute d'avant, de grandes cultures comme le maïs. Pour elle, l'impact est limité, mais elle se pose des questions sur les risques pour la santé et les possibilités de dépollution, souhaitant une cartographie précise des zones contaminées.

L'autruche politique et économique

Face aux nombreuses questions soulevées par la contamination à la dieldrine et à l'absence de soutien technique, administratif et financier, de nombreux acteurs (agriculteurs, pouvoirs publics, laboratoires) adoptent la stratégie de l'autruche. Gilles se souvient d'une conversation avec un responsable des pesticides au ministère de l'Agriculture qui affirmait n'avoir jamais entendu parler des résidus de dieldrine, un fait qu'il juge invraisemblable dans les anciennes zones maraîchères.

Cependant, Gilles concède que « si on systématise ces tests, on risque de se retrouver avec beaucoup de parcelles sur lesquelles on ne pourrait pas faire pousser de courgettes ». La perspective de rendre de vastes étendues de terres inaptes à certaines cultures pose des défis économiques et logistiques considérables.

Au-delà des pesticides : métaux lourds et HAP, une menace silencieuse

Infographie illustrant les différents types de polluants du sol (pesticides, métaux lourds, HAP)

Lorsque l'on aborde la pollution des sols, et notamment des potagers, la problématique s'étend bien au-delà des seuls pesticides. D'autres familles de polluants, comme les métaux lourds et les hydrocarbures aromatiques polycycliques (HAP), représentent également des menaces sérieuses pour la santé humaine et l'environnement.

Métaux lourds : des éléments persistants et biodisponibles

Les métaux lourds regroupent divers éléments chimiques (plomb, cuivre, cadmium, arsenic, chrome, mercure, manganèse, zinc, nickel, etc.) dont la toxicité varie pour les êtres humains et l'environnement. Contrairement aux pesticides qui peuvent se dégrader, les métaux lourds sont non dégradables. Ils sont, à des degrés divers selon leurs propriétés, mobiles dans les différents compartiments de l'environnement (eau-sol-plante) et assimilables par les organismes vivants, un phénomène appelé biodisponibilité.

Le cuivre, par exemple, utilisé comme fongicide (bouillie bordelaise), voit son utilisation augmenter (+ 35 % entre 2009-2011 et 2020-2022). En France métropolitaine, plus de la moitié des fortes teneurs en cuivre se trouvent dans des zones occupées à plus de 20 % par des vignes et des vergers, qu'ils soient cultivés en agriculture conventionnelle ou biologique, notamment en Gironde et dans le Languedoc-Roussillon.

HAP : des toxiques issus de la combustion

Les Hydrocarbures Aromatiques Polycycliques (HAP) sont des composés fortement toxiques et peu biodégradables. Ils se forment principalement suite à une combustion incomplète de carburants automobiles, de bois, de charbon, ou dans les incinérateurs, par exemple. Le temps de dégradation des HAP varie fortement, et certains d'entre eux sont reconnus comme cancérigènes.

Des sources de pollution multiples pour les sols des potagers

La pollution d'un sol peut avoir des origines diverses, qu'elles soient héritées du passé (pollutions historiques) ou liées à des activités récentes à proximité ou sur une parcelle, voire aux comportements du jardinier lui-même.

Certaines activités industrielles peuvent entraîner des pollutions du sol par une mauvaise gestion des déchets (traitement de minerai, épandage de boues d'épuration non conformes, anciennes batteries au mercure, utilisation d'arsenic par l'industrie du verre, etc.). La pollution peut également se propager par voie aérienne, la proximité d'industries ou de grands axes routiers pouvant entraîner des contaminations en métaux lourds et en HAP. La pollution de l'eau peut aussi mener à la pollution du sol.

Parfois mal informé, le jardinier peut inconsciemment contribuer à la pollution de sa propre parcelle en utilisant des pesticides, des engrais minéraux ou de l'eau d'irrigation contaminée. L'utilisation de déchets de légumes cultivés sur un sol pollué pour faire du compost est également une source de contamination.

Évaluer et comprendre la pollution de son sol

Face à la complexité des sources et des types de pollution, il est crucial pour les jardiniers de pouvoir évaluer et comprendre la qualité de leur sol.

L'importance des analyses de sol

Si l'on dispose d'éléments permettant de suspecter une pollution du sol, il est utile de prélever un échantillon de terre pour le faire analyser par un laboratoire spécialisé. Pour les jardins de particuliers ou les potagers, les analyses portent principalement sur les pollutions aux métaux lourds. Un échantillon est généralement composé d'un mélange de terres collectées à partir de 10 points de prélèvement. Le nombre d'échantillons nécessaires est discuté avec le laboratoire, en fonction des caractéristiques de la parcelle. Pour les jardins et potagers, l'analyse d'un échantillon est souvent suffisante, mais si la parcelle présente différentes zones avec des concentrations de polluants potentiellement différentes, plusieurs échantillons peuvent être nécessaires.

Au-delà des concentrations en polluants, le laboratoire peut aussi effectuer des mesures des qualités agronomiques du sol (pH, humus, minéraux, etc.), car ces facteurs influencent le comportement des polluants dans le sol.

Interprétation des résultats : se référer à l'usage « résidentiel »

La culture potagère ne figurant pas parmi les « types d'usage » repris dans le Décret Sols, l'interprétation des concentrations issues des analyses de sol de potager ne peut pas réellement se faire à la lumière des valeurs indiquées dans ce décret. Cependant, il est pertinent de se référer à l'usage « résidentiel » pour situer l'ampleur de la pollution.

Par exemple, si un rapport d'analyse indique une valeur de plomb de 130 mg/kg de matière sèche dans un jardin, et que la valeur seuil pour l'usage « résidentiel » est de 200 mg/kg, le seuil n'est pas dépassé. Cependant, la présence de plomb doit interpeller le jardinier, qui pourra consulter le laboratoire pour interpréter les résultats au regard de la qualité agronomique du sol. Un sol acide, par exemple, peut favoriser un transfert non négligeable du plomb vers les légumes-feuilles et les légumes-racines.

Si la concentration en plomb dépasse la valeur seuil (par exemple, 250 mg/kg), il est conseillé de mandater un expert pour réaliser une étude de sol plus approfondie. L'outil SANISOL peut également fournir des recommandations basées sur les résultats d'analyse.

Adapter ses cultures aux sols contaminés

Tableau illustrant l'accumulation des polluants par différents types de légumes

La connaissance de la pollution de son sol permet d'adapter ses pratiques culturales pour minimiser les risques. Certaines plantes potagères sont plus enclines à absorber les polluants que d'autres.

Sensibilité des légumes à l'absorption des polluants

Plusieurs études ont identifié des légumes dont la culture sur sol pollué présente un risque sanitaire plus important. L'accumulation de polluants dans les légumes dépend de divers facteurs : stade de maturité, nature du polluant, espèce et variété de la plante, pratiques culturales du jardinier, et propriétés du sol (son acidité, par exemple).

Les légumes-fruits (tomates, concombres, courgettes) et les légumes-graines sont généralement à privilégier. Les légumes-racines (radis, carottes, navets, rutabagas, betteraves, oignons) ont une tendance intermédiaire à accumuler les polluants. Les légumes-feuilles (salades, choux, bettes) ont la plus forte propension à concentrer les polluants, leur culture à même le sol pollué est donc à proscrire. L'aptitude maximale est observée chez les aromates (persil, menthe, basilic, etc.).

Concernant les fruits du verger (pommes, poires), ils semblent moins absorber les polluants présents dans le sol que les légumes. Ce phénomène s'explique probablement par la nécessité pour l'arbre de protéger ses semences des polluants, et par la profondeur à laquelle les racines des arbres fruitiers puisent les nutriments, souvent dans des couches moins polluées. Cependant, certaines études indiquent que les petits fruits et baies (groseilles, framboises, mûres, fraises) peuvent dans certains cas être contaminés.

En cas de contamination avérée des sols, il est conseillé de délaisser la culture des plantes aromatiques, de l'ail, de l'épinard et du céleri (branche et rave) qui accumulent le cadmium et le plomb, au profit de légumes comme le concombre, le cornichon, la tomate et des fruits comme la cerise, la pomme ou la poire. Pour la carotte, le poireau et la pomme de terre, l'accumulation en cadmium et en plomb peut être conséquente. Outre le lavage, le pelage du légume ou du fruit contribue à réduire les quantités de métaux ingérées.

Quoi qu'il en soit, en cas de forte contamination des sols par des métaux, il conviendra d'exclure toute production potagère et de couvrir le sol d'un couvert végétal permanent pour éviter la dispersion des particules de terre contaminée.

Gestes simples pour limiter l'exposition

Plusieurs précautions peuvent être adoptées par les jardiniers :

  • Éviter d'utiliser les déchets de légumes provenant du potager ou de tonte de pelouse dans le compost du jardin.
  • Utiliser des chaussures spécifiques pour le jardin.
  • Privilégier la culture potagère « hors-sol » lorsque la pollution est avérée.
  • Se limiter à la production de légumes-fruits.
  • Laver soigneusement les légumes avant de les consommer. Un lavage supplémentaire permet de réduire significativement les concentrations en plomb des feuilles, notamment en cas de retombées de poussières.

Pour les enfants de moins de six ans, la principale voie d'exposition aux contaminants est l'ingestion de particules de sol et de poussières via un contact direct main-bouche, d'où l'importance de la vigilance.

Solutions de dépollution et de gestion des sols contaminés

Si la prévention et l'adaptation des cultures sont essentielles, des solutions existent également pour dépolluer ou gérer les sols contaminés, bien que souvent complexes et coûteuses.

Techniques de dépollution : du lavage aux traitements biologiques

Il existe plusieurs méthodes pour éliminer ou confiner les éléments polluants présents dans le sol :

  • Lavage du sol : Cette technique consiste à traiter les terres en dehors du site concerné, puis à remettre en place le sol dépollué.
  • Confinement : Il s'agit de placer une membrane géotextile imperméable aux polluants, recouverte de sol sain importé. Il ne s'agit pas à proprement parler d'une dépollution, car le sol contaminé reste en place.
  • Traitements biologiques : Ces méthodes utilisent des organismes vivants pour évacuer ou stabiliser les polluants. La remédiation microbienne ou fongique, par exemple, mobilise des microbes et des champignons. Certaines plantes dites « hyperaccumulatrices » sont utilisées pour la phytorestauration, soit pour l'exporter des polluants (phytorestauration) en les accumulant dans leurs parties aériennes, soit pour réduire la mobilité des polluants dans le sol grâce à leur système racinaire (phytostabilisation).

Le rôle des amendements du sol

Dans le cas de sols acides contaminés par du cadmium ou du plomb, une correction du pH par chaulage peut immobiliser les polluants et réduire leur transfert vers les plantes. Cependant, la nature et la dose des amendements doivent être déterminées en fonction des caractéristiques des sols, de la nature et des formes chimiques des polluants. Un pH trop alcalin peut, à l'inverse, accroître la mobilité de certains éléments comme l'arsenic. Des amendements phosphatés ou des matières organiques (compost de déchets verts) peuvent également être utilisés. Ces processus d'immobilisation des métaux dans les sols reposent sur des mécanismes d'adsorption, de complexation et de précipitation.

La gestion des contaminations par des amendements est complexe et nécessite des investigations préliminaires ainsi qu'un suivi à long terme, car les mécanismes d'immobilisation peuvent être réversibles (acidification naturelle des sols, dégradation de la matière organique). Il est également impératif d'éliminer les autres sources potentielles de pollution (retombées de poussières contaminées, pratiques culturales, eau d'irrigation).

Le Décret Sols et la responsabilité du pollueur-payeur

Le Décret Sols organise l'enregistrement d'organismes chargés de l'assainissement des sols, et les travaux sont suivis par un expert agréé. Il vise à appliquer le principe du pollueur-payeur, impliquant que les impacts négatifs sur l'environnement liés à une activité doivent être financièrement assumés par son auteur. C'est donc au responsable d'une pollution du sol qu'il revient de prendre les mesures adéquates pour y remédier (assainissement) ou confiner le risque. Si le responsable n'est pas identifiable, l'exploitant devient responsable des démarches.

Depuis le 1er janvier 2019, les documents accompagnant la vente d'un terrain doivent obligatoirement comporter un extrait de la Banque de Données de l'État des Sols (BDES) pour informer l'acheteur de l'état administratif du terrain en matière de pollution.

Remodeler l'agriculture : des solutions innovantes pour les sols pollués

Des initiatives montrent qu'il est possible de redonner vie à des sols pollués ou incultes pour l'agriculture. En Île-de-France, des projets transforment d'anciennes décharges en zones agricoles. À Saint-Cyr-l'École, une ancienne décharge a été convertie en une zone agricole de 3,5 hectares où des fraises, framboises et tomates sont cultivées hors-sol, le terrain présentant de légères traces d'hydrocarbures. Pour cela, le sol de l'ancienne décharge a été arasé et recouvert d'une terre imperméable en surface (marne) pour récupérer l'eau de pluie et la réutiliser.

Plus au nord, à Chanteloup-les-Vignes, des miscanthus, ou roseaux de Chine, ont été plantés sur une trentaine d'hectares pollués aux métaux lourds. Cette plante, qui s'installe sur 15 ans, ne dépollue pas le sol mais permet une agriculture sans engrais, pesticides ni labourage, avec très peu d'entretien. Le miscanthus, une fois coupé, peut être valorisé énergétiquement, pour le paillage, ou transformé en matériaux de construction, pièces automobiles ou emballages cosmétiques.

Le prosulfocarbe : une nouvelle menace volatile pour les potagers

Carte de France montrant les régions les plus affectées par la contamination au prosulfocarbe

Outre les pollutions historiques, de nouvelles menaces émergent avec l'utilisation de pesticides plus récents. Le prosulfocarbe, un désherbant de plus en plus employé en agriculture conventionnelle, est une source d'inquiétude croissante en raison de sa volatilité.

Un désherbant très volatil et des contaminations à distance

Le prosulfocarbe est une molécule particulièrement volatile qui peut se retrouver à des centaines de mètres, voire des kilomètres, du lieu d'épandage, contaminant ainsi des cultures qui n'ont rien demandé. L'ANSES, dès novembre 2017, constatait que « après volatilisation, le prosulfocarbe semble pouvoir parcourir de longues distances, de l'ordre de plusieurs kilomètres, voire dizaines ou centaines de kilomètres, sans être particulièrement affecté par des barrières physiques ». Les cas de contamination de vergers et de grandes cultures se sont multipliés ces dernières années.

Les agriculteurs biologiques du Loir-et-Cher (GABLEC 41) en font régulièrement l'amère expérience. David Peschard, agriculteur bio et président du GABLEC 41, explique que « depuis 7-8 ans, nous nous retrouvons régulièrement avec des lots déclassés et tout bonnement envoyés à la poubelle, à cause de résidus de prosulfocarbe. Si on dépasse la limite maximale de résidus, la LMR, c'est non commercialisable et non consommable. » Les cultures les plus concernées sont celles qui restent dans les champs en fin de saison (octobre-novembre), période des semis et de l'utilisation du prosulfocarbe en agriculture conventionnelle (sarrasin, chia, sorgho ou millet).

Des conséquences économiques et sanitaires pour les agriculteurs bio

Le cahier des charges bio étant très strict et les contrôles réguliers, les retours d'analyse positifs sont fréquents pour les agriculteurs bio. Cela a des conséquences économiques désastreuses, car aucune indemnisation n'est possible. Les assurances ne remboursent que si un responsable est désigné, ce qui est impossible avec un pesticide aussi volatil utilisé sur presque toutes les céréales de France. La FNAB estime les pertes nationales à plusieurs millions d'euros et demande la création d'un fonds d'indemnisation.

Le problème est connu des services de l'État et du monde agricole, mais peu de mesures efficaces ont été prises. Quelques restrictions ont été ajoutées, mais les contaminations perdurent.

Une étude citoyenne alarmante sur les potagers de particuliers

En désespoir de cause, les agriculteurs du GABLEC 41 ont mené une campagne d'analyses dans les potagers et vergers de particuliers dans le Loir-et-Cher, afin de sensibiliser le public et d'accélérer la prise de conscience. Sur les 15 échantillons analysés (pommes, poireaux, blettes, raisins, fanes de carottes), 10 (soit les 2/3) ont révélé une présence de prosulfocarbe. Les jardiniers amateurs concernés ont ainsi consommé des fruits ou légumes contenant des concentrations de prosulfocarbe qui auraient interdit leur commercialisation par des professionnels.

Les résultats ont été particulièrement choquants, avec des taux allant jusqu'à 35 fois la limite maximale autorisée. Flora Malan, habitante du Perche, a découvert un taux de 0,350 mg/kg de prosulfocarbe dans ses pommes, le record de l'étude. Terrifiée, elle a exprimé sa colère contre un système qui « permet ça, contre les pouvoirs publics, parce que ce n'est pas sérieux, pas du tout encadré ni contrôlé ». Elle se demande si elle doit déménager.

Le prosulfocarbe : une toxicité sous-estimée ?

Le prosulfocarbe est classé comme « substance sensibilisante (responsable d'allergies cutanées), toxique aigu, et toxique pour les milieux aquatiques ». Cependant, il n'est pas identifié par les agences réglementaires comme substance CMR (cancérigène, mutagène ou reprotoxique) ou perturbateur endocrinien, ce qui lui a valu une autorisation de mise sur le marché (AMM).

Pauline Cervan, toxicologue de Générations Futures, alerte sur le fait que l'évaluation du prosulfocarbe n'a pas été faite en ce qui concerne son potentiel de perturbateur endocrinien. Des études récentes suggèrent qu'il pourrait agir sur les hormones thyroïdiennes et sexuelles. De plus, les évaluations du potentiel cancérigène se basent sur deux études des années 80 présentant des « défaillances méthodologiques majeures » qui auraient dû conduire les agences réglementaires à les rejeter. Les animaux traités au prosulfocarbe dans ces études ont développé des cancers, mais jugés non significatifs statistiquement.

Pour Générations Futures, le potentiel cancérigène du deuxième herbicide le plus utilisé en France n'a pas été évalué correctement, ce qui est « très préoccupant quand on regarde les tonnages utilisés et l'exposition de toutes les personnes et de tout l'environnement, du fait de sa volatilité ».

Appel à l'action

Le Loir-et-Cher n'est pas un cas isolé, et tous les départements, en particulier ceux de la moitié nord de la France, sont concernés. Générations Futures demande une étude nationale sur les fruits et légumes autoproduits. L'association souligne que 20 % des ménages français consomment des produits de leur propre production, une part qui monte à 39 % dans les communes rurales, soit des millions de personnes potentiellement à risque.

Pauline Cervan insiste sur le fait que les agences réglementaires ne prennent pas en compte l'exposition des riverains par ingestion d'aliments de leur jardin contaminés, alors que c'est une source très importante d'exposition, voire la principale. François Veillerette, porte-parole de Générations Futures, estime qu'« un pesticide à la diffusion environnementale aussi incontrôlable n'a plus sa place sur le marché français ». L'association et la FNAB s'apprêtent à saisir officiellement l'ANSES pour demander le retrait des AMM des pesticides à base de prosulfocarbe.

La pollution et l'élevage familial : un risque pour la consommation d'œufs

Image d'une poule picorant dans un jardin

Au-delà de la production végétale, la pollution des sols des potagers peut également affecter l'élevage familial, notamment la consommation d'œufs de poules domestiques.

Les œufs de poules domestiques : des capteurs de polluants environnementaux

De nombreuses études scientifiques révèlent que des polluants environnementaux peuvent contaminer les œufs. Les poules domestiques semblent être particulièrement concernées, en comparaison avec les œufs commerciaux issus de poulaillers soumis à une législation et des normes strictes.

Si le sol du parcours extérieur d'un poulailler domestique est contaminé, les polluants peuvent être transférés à la poule principalement par l'ingestion de sol, de végétaux ou de vers de terre. Ces substances passent ensuite de la poule aux œufs qu'elle produit. Posséder ses propres poules et consommer leurs œufs peut donc représenter un risque pour la santé si le sol est pollué, un aspect souvent négligé dans l'imaginaire d'une alimentation saine et naturelle.

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