La Belle Jardinière : Une Épopée du Vêtement, du Boucher au Prêt-à-Porter

La Belle Jardinière, un nom qui résonne avec l'histoire commerciale de Paris, incarne une véritable révolution dans le monde du vêtement. Née en 1824, cette institution parisienne fut non seulement l’un des plus anciens grands magasins de la capitale, précédant Le Bon Marché (né en 1852), mais aussi l’un des plus emblématiques du centre de Paris. Pour des générations de Parisiens, particulièrement ceux qui ont grandi dans les années 1950 ou 1960, La Belle Jardinière sur les quais de Seine, à deux pas de la Samaritaine, était l'endroit incontournable pour s'offrir des vêtements à prix bas.

Façade historique de La Belle Jardinière, 2 rue du Pont-Neuf

Les Origines et la Vision de Pierre Parissot

L'établissement, créé sur l’île de la Cité par Pierre Parissot, avait une ambition claire : offrir des vêtements abordables aux classes populaires grâce à des prix fixes. Cette idée, audacieuse pour l'époque, a positionné La Belle Jardinière comme un acteur majeur du commerce parisien. Parissot, un entrepreneur visionnaire, fit preuve d'une imagination débordante et introduisit une multitude d'innovations qui sont encore monnaie courante aujourd'hui. Dans une France encore au début de l’ère industrielle, il décida d’installer ses ateliers de confection et son point de vente au même endroit. Il fut l’un des premiers à lancer un processus de production de masse de ces habits afin de limiter les coûts, rendant ainsi le vêtement « tout fait » accessible à tous.

L'emplacement même du magasin, à deux pas du Marché aux Fleurs, pourrait expliquer son nom, bien que l'hypothèse reste ouverte. La vision de Parissot était de démocratiser l'habillement, une idée révolutionnaire dans une société où l'on achetait généralement son étoffe pour la confier à un tailleur, avec des résultats souvent aléatoires. Tandis que seule la bourgeoisie avait les moyens de s'assurer d'un bon tailleur, Monsieur Pierre Parissot a ouvert le marché de l'habillement à tout le monde en réalisant en grande quantité des vêtements en toutes tailles, de tout style, avec un choix de couleurs. Le client pouvait ainsi sortir de son magasin vêtu et enchanté de son achat. Entre 1840 et 1850, sa boutique de 12 m² n'a cessé de s'agrandir, s'étendant sur les étages et les maisons voisines.

L'histoire des grands magasins du BAB

Un Succès au Cœur de Paris

Il n’est pas difficile d’imaginer le succès que rencontra ce tout nouveau magasin installé au cœur de Paris. En 1867, alors qu'une foule de grands magasins fleurissaient à Paris - Le Printemps (1865) s’installant rive droite, Le Bon Marché (1869 pour le premier « grand magasin ») prenant ses quartiers rive gauche - La Belle Jardinière maintenait sa position. Même en 1870, lorsque La Samaritaine vint "chiper" quelques clients en s’installant juste à côté, à la pointe du Pont Neuf, La Belle Jardinière tint bon. Contrairement aux autres grands magasins qui se diversifiaient et proposaient des lieux où « on trouve tout », La Belle Jardinière s'accrochait à son concept initial de ne vendre que des vêtements à prix bon marché, et cela fonctionnait.

La rue du Haut-Moulin, depuis le Marché aux Fleurs, offrait une vue imprenable sur les magasins de La Belle Jardinière. Ce quartier, dont une partie a disparu entre 1866 et 1867 pour la reconstruction de l'Hôtel Dieu, était au cœur de l'activité commerciale parisienne. La vocation commerciale du Cœur de Paris est historique. À l'époque où la voie fluviale était la seule praticable, toutes les marchandises arrivaient au quai de Gesvres ou au Port au Foin, l'actuel emplacement du Pont Neuf. La rive droite de la Seine connut très vite les premiers échanges de marchandises, puis les premiers marchés et les foires. Lorsque Philippe-Auguste arriva pour réorganiser les Halles, plusieurs siècles d'habitudes avaient déjà fixé le centre du commerce au Cœur même de PARIS. C'est ainsi qu'à côté des Halles, sur l'emplacement même du cimetière des Saints Innocents, prospérèrent non seulement le commerce des draperies, des rubans et des dentelles, mais aussi le commerce de la "fripe". Et cela dura jusqu'au début du siècle dernier où pour s'habiller sans avoir recours à un tailleur, il fallait se résigner aux vêtements de "seconde main" revendus par les fripiers installés sur les carreaux du "Pou-Volant" ou de la "Forêt Noire", et qui d'ailleurs faisaient des affaires particulièrement florissantes. La Belle Jardinière a su s'inscrire dans cette tradition commerciale tout en la transformant radicalement.

L'Évolution des Collections et la Diversité de l'Offre

Pendant près de 150 ans (1824-1972), le grand magasin La Belle Jardinière fut une référence pour la mode et le vêtement de travail. Il était célèbre pour tous les types de vêtements spécialisés. Il fournissait les livrées des grandes maisons, mais aussi des vêtements de travail très diversifiés, allant des métiers de bouche à la marine, en passant par les vêtements liturgiques, et de nombreux accessoires. L’habillement pour les enfants était présent dès les plus anciens catalogues.

Au début du XXème siècle, les catalogues à destination des clients aisés évoluèrent pour devenir plus luxueux et se diversifièrent pour s’adresser aussi aux dames. Les activités de la bonne société, telles que les voyages, les promenades, le tourisme et les bains de mer, étaient mises en scène dans des catalogues qui parfois ressemblaient aux revues de mode des années 1920. La luxueuse brochure de l’hiver 1909-1910, par exemple, permet de ressentir l’ambiance de l’époque, non sans une pointe d’humour. La collection des catalogues, dont 48 emblématiques ont été numérisés en 2014, raconte l’histoire du grand magasin. On y apprend, par exemple, qu’elle avait une succursale à Angers, sur la Place du Ralliement, inaugurée pour son centenaire. Il reste environ 120 catalogues non numérisés dans la collection ancienne, qui feront l’objet d’un prochain lot de numérisation, offrant un trésor d'informations sur l'évolution de la mode et de la société française.

Catalogue de La Belle Jardinière présentant des vêtements de travail variés

Le Vêtement de Boucher Blanc : Un Exemple de Spécialisation

Parmi les nombreuses spécialisations de La Belle Jardinière, les vêtements de travail occupent une place de choix. Le "ancien vetement de boucher blanc" s'inscrit parfaitement dans cette catégorie. Ces tenues, emblématiques d'une profession, témoignent de la capacité du magasin à répondre aux besoins spécifiques des différents corps de métier. Le blanc, souvent associé à la propreté et à l'hygiène, était (et reste) un choix logique pour les bouchers, qui travaillent avec des produits alimentaires.

La Belle Jardinière, en produisant ces vêtements en grande quantité et à des prix fixes, a contribué à uniformiser l'habillement professionnel et à le rendre accessible à tous les artisans. Avant cette approche, chaque boucher aurait dû faire faire sa tenue sur mesure, avec des variations de qualité et de coût. La production de masse de La Belle Jardinière a permis une standardisation et une économie d'échelle, bénéfiques pour les professionnels.

Un Magasin au Cœur des Références Culturelles

L'impact de La Belle Jardinière ne se limite pas à son activité commerciale. L'écrivain J.-K. Huysmans, au début de l'été 1888, avait reçu un don de deux cents francs - une belle somme, plus que le traitement mensuel d'un instituteur - pour permettre à Verlaine de faire un voyage dans les Ardennes. Mais il convenait d'abord d'habiller le « pauvre Lélian », alors dans un état d'extrême dénuement. Accompagné de son ami Léon Bloy, le farouche pamphlétaire, il se rendit rue Royer-Collard, une sentine située près du Panthéon. Le poète gîtait là, dans un hôtel borgne. Une discussion s'engagea : Verlaine voulait ressembler à un charpentier ! Il lui fallait la veste de velours à côtes et le pantalon bouffant d'où dépassait le bec jaune du mètre. Bon petit bourgeois, Huysmans ne comprenait pas la nécessité d'un tel accoutrement et il ne prit pas de décision. Cet épisode illustre non seulement les mœurs de l'époque mais aussi la place du vêtement dans l'identité sociale et individuelle, un domaine où La Belle Jardinière excellait en offrant une gamme étendue de styles pour toutes les bourses et toutes les envies.

Gravure d'époque montrant des clients devant La Belle Jardinière

Le Déclin et la Fin d'une Ère

Malgré son succès et son statut emblématique, les magasins de La Belle Jardinière connurent une chute aussi rapide que leur ascension. Dans les années 1950, la spécificité de l’établissement, à savoir la vente exclusive de vêtements à bas prix, n’était plus du tout une plus-value. De nombreuses enseignes de prêt-à-porter prirent l’ascendant sur le magasin né en 1824. La mondialisation n’était pas encore au goût du jour, mais le fordisme était bien intégré dans le fonctionnement des usines de tous les secteurs industriels, ce qui intensifiait la concurrence. Les descendants de Parissot, toutefois, ratèrent le rendez-vous des années cinquante, lorsque le blouson et le blue-jean devinrent rois, symbolisant une nouvelle ère de la mode plus décontractée et démocratisée.

Après des années à lutter contre une concurrence toujours plus importante, La Belle Jardinière cessa finalement son activité en 1972, au grand désarroi de nombreux Parisiens qui fréquentaient l’établissement depuis plusieurs générations. L’édifice de La Belle Jardinière, au niveau du Quai de la Mégisserie, est aujourd’hui occupé par Conforama, Habitat et Darty. Cependant, l'institution parisienne située rue du Pont-Neuf et voisine de la Samaritaine, dont le bâtiment est aujourd’hui devenu le siège de la marque Vuitton, a laissé une empreinte indélébile dans l'histoire du commerce français. En 2023, c’est au tour de la Société des Amis de la Bibliothèque Forney de fêter son centenaire, rappelant l'importance de la conservation de ces mémoires commerciales et culturelles.

L'histoire des grands magasins du BAB

La Belle Jardinière, un Héritage Durable

L'histoire de La Belle Jardinière est bien plus que celle d'un simple magasin de vêtements. C'est le récit d'une innovation commerciale majeure, d'une démocratisation de la mode et d'un reflet des évolutions sociales et économiques de la France. Le grand magasin a su s'adapter pendant longtemps aux changements, offrant des produits variés, du "ancien vetement de boucher blanc" aux tenues luxueuses pour la bonne société.

Le Président BRICARD, sans se contenter d'avoir donné à la BELLE JARDINIÈRE un essor considérable dans le domaine de la fabrication et de la vente du vêtement, n'hésita pas à transformer son magasin de fond en comble. Se servant du dynamisme acquis, il lança un centre commercial pilote des années à venir : la BJ 2000. Ce projet illustre une tentative, bien que finalement infructueuse, de réinventer l'établissement face à la modernité et à la nécessité de réorganiser le "district de PARIS", un problème d'une brûlante actualité. Les urbanistes, les administrations, les ministères se penchent sur le Cœur de PARIS qui éclate et cherchent à lui redonner une circulation normale. Des projets à long terme sont à l'étude, des budgets sont votés, des dates sont fixées, la périphérie est aménagée pour décongestionner le Centre. La BJ 2000, un centre commercial de conception ultra moderne, était conçue pour s'insérer harmonieusement dans ce quartier chargé d'histoire, témoignant de la constante recherche d'adaptation du commerce parisien.

La mémoire de La Belle Jardinière, à travers ses catalogues et les souvenirs de générations de clients, continue de vivre. Elle rappelle l'époque où s'habiller à bon marché était une prouesse et où un seul établissement pouvait répondre aux besoins vestimentaires de la population, des classes populaires aux métiers spécialisés, et même à une certaine élégance bourgeoise.

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