
L'Ancienne Fruitière de Saint-Pierre-de-Curtille incarne un pan essentiel de l'histoire rurale et fromagère de la Savoie, offrant un témoignage vivant des pratiques ancestrales de transformation du lait. Le terme "fruitière" désigne traditionnellement une fromagerie de montagne, où le lait cru, collecté auprès d'éleveurs individuels regroupés en coopératives, était métamorphosé en fromage. Ces établissements jouaient un rôle crucial dans le stockage du lait produit en abondance durant les mois d'été, transformé en de grosses meules de fromages à pâte pressée et cuite. Cette méthode de conservation permettait la consommation des fromages pendant les mois d'hiver, une nécessité vitale pour les communautés montagnardes.
La Fruitière : Un Modèle Coopératif Face aux Défis de l'Individualisme
Le concept de fruitière est intrinsèquement lié à l'idée de coopérative. Cette organisation visait un double objectif : rationaliser la collecte du lait et la fabrication de fromages de grande taille. Un éleveur seul ne pouvait produire de telles quantités, rendant la collaboration indispensable. De plus, à l'insistance des Eaux et Forêts, il s'agissait de passer du sylvo-pastoralisme à l'agro-pastoralisme, une évolution significative des pratiques agricoles.
Cependant, l'adoption de ce modèle coopératif n'allait pas sans heurts. En Bigorre, par exemple, l'idée d'une coopérative n'était pas évidente, chaque producteur étant habitué à travailler seul et à vendre ses produits au premier acheteur. Ce caractère individualiste des habitants a souvent été un frein majeur au développement durable des fruitières.
Plus spécifiquement, la mise en place des fruitières a parfois entraîné des conséquences sociales inattendues. La suppression de la vente directe du lait par les femmes, qui leur offrait une certaine indépendance économique, est un exemple marquant. La fruitière, en payant directement le chef de famille homme, a modifié les dynamiques économiques au sein des foyers. De plus, les vaches étaient aussi utilisées pour le travail aux champs, ce qui diminuait leur production laitière, un lait principalement destiné à l'alimentation des veaux et à la confection de beurre. Les fromages locaux étaient surtout des fromages de petite taille, souvent issus de l'élevage ovin, fabriqués et vendus par des particuliers, comme au Val d’Azun. Le lait restant était alors considéré comme un appoint, plutôt qu'une matière première commercialisable.
L'Émergence et les Échecs des Premières Fruitières
Si de nombreuses fruitières furent créées, beaucoup ne purent fonctionner que quelques années. Marc Beuillot, spécialiste des fruitières de l'Académie des Hautes-Pyrénées, a documenté ces tentatives et leurs difficultés.
La Fruitière de Semeac (1823) : Au milieu du XIXe siècle, face à une forte hausse des produits alimentaires, la rationalisation de l'agriculture devint un impératif. La circulaire du 23 juillet 1847, instituant les fermes-écoles, fut complétée par la loi du 3 octobre 1848. Cette loi précisait les directives données aux futures écoles, en instituant un cycle de trois ans, un examen d'entrée, la composition du trousseau par les parents, un certificat d'instruction en fin de scolarité et des aides financières de l'État.
La Ferme-école des Hautes-Pyrénées (1849) : La première ferme-école de France fut créée le 3 avril 1849 à Lourdes, au domaine de Vizens. Cette propriété appartenait au député Pierre-Marie Dauzat-Dembarrère (1809-1878). Ce centre de 240 hectares avait l'originalité d'englober un centre de remonte pour répondre aux besoins de la cavalerie des hussards de Tarbes. L'exploitation abritait une vingtaine de vaches, des porcs et plus de 500 brebis, et formait une douzaine d'élèves. Malgré des médailles d'or obtenues et les aides publiques d'Achille Fould, ami de Dembarrère et Ministre d'État de Napoléon III, la ferme-école ne put exercer longtemps son exploitation. Dauzat-Dembarrère se ruina et elle ferma définitivement ses portes en 1878. Le domaine fut vendu morcelé, et certains bâtiments démolis. De nos jours, il ne reste que la belle bergerie octogonale sur les hauteurs, qui, avec le « château », devint propriété en 1899 d'Edouard Nelli, constructeur des sanctuaires, puis des sœurs de l'Auxilium après plusieurs ordres religieux et de nombreuses modifications.
La Fruitière de Lugagnan (1866) : Évoquée par Auguste Calvet dans une correspondance avec les Eaux et Forêts, cette fruitière n'a fonctionné qu'un an, selon les informations de Marc Beuillot.
La Fruitière d'Ancizans (1868) et la Fruitière d'Aulon (1868) : Proche d'Ancizans, la fruitière d'Aulon fut créée la même année.
La Fruitière de Juncalas (1871) : Elle fut installée dans l'ancienne faderne, devenue mairie.
La Fruitière de Gazost (1872) : Une autre fruitière vit le jour en 1872.

L'Impulsion de Calvet et les Projets Ambitieux
La création d'une fruitière dès 1873, inspirée du modèle jurassien, est due à l'initiative de l'inspecteur des Forêts, Monsieur Calvet. Il fut soutenu par son administration et les conseils généraux des départements pyrénéens. Une reconversion d'élevage était envisagée, substituant l'élevage ovin "dégradeur de pâturage" par du gros bétail, un objectif qui, selon Jean Bourdette, visait également à retarder "la ruine des terrasses supérieures d'estive."
C'est ainsi que fut créée l'association Fruitière de Caoutarés (Cauterets), avec l'édification à 1374 mètres d'altitude d'un "chalet-abri" et l'accord du Syndicat de Ribère de Saint-Savin. Cependant, cette fruitière arrêta son activité en 1882.
Le fonctionnement de ces premières fruitières était souvent semé d'embûches. "Les commencements ont été bien difficiles," comme le rapporte M. du Peyrat, concernant la fruiterie de Ger. M. Calvet, "en consacrant à son œuvre, son intelligence, son temps, sa santé, et même en ajoutant sa fortune aux subventions qui lui étaient fournies, a sur plusieurs points vaincu l'esprit de méfiance et de routine de bien des paysans." À Ger, le rayon d'approvisionnement de la fruitière s'étendait sur trois petites communes : Ger, Geu et Lugagnan. Le chalet était conçu pour fonctionner toute l'année, sans interruption. Son apport quotidien de lait était d'environ 200 litres en moyenne, ce qui était jugé encore trop peu. La moitié du lait était écrémée et, avec une quantité égale de lait non écrémé, servait à la fabrication du gruyère et d'un type particulier de fromage, nommé "fromage des fruiteries des Pyrénées". Ce fromage était décrit comme intermédiaire, pour le goût, la forme et l'aspect, entre le gruyère, le hollande et le septmoncel, rappelant vaguement le goût du fromage local fabriqué avec le lait de brebis. Le beurre fabriqué à Ger trouvait un débouché illimité vers Pau, au prix de 3 francs 50 le kilogramme livré en gare de Lugagnan. Les fromages étaient en grande partie écoulés dans la vallée, à Lourdes et à Tarbes, se vendant aux prix suivants par kilogramme : fromage des Pyrénées gras, 2 francs ; le même mi-écrémé, 1 franc 80 ; gruyère, 1 franc 70.
La Fruitière d'Argelès (1876) et la Fruitière de Gavarnie (1877) : D'autres initiatives suivirent rapidement.
La Fruitière de Sazos (1878) : Il s'agissait d'une fruitière privée appartenant à Bernard Dufour.
Le meilleur du Monde de Jamy - Le temple du Comté
L'Innovation de l'Abbé Izac et les "Fadernes"
L'abbé Izac, jeune vicaire dans la vallée de Barèges, constata la difficulté de ses administrés à vendre leurs fromages. Il eut l'idée de créer un syndicat de producteurs de lait pour fabriquer beurre et fromage en grande quantité, en réduisant au maximum les frais. Jean Bourdette nous révèle que la tâche de "renoncer aux antiques usages fut rude", mais il parvint à réaliser son rêve. Le "Sindicat" fut fondé en 1894 et la première fruitière installée à Esquièze en 1895, avec pour directeur un ancien élève de la Fruitière-école de Marignac.
Parallèlement, les "fadernes" ou "haderna" étaient très présentes dans la région dès le Moyen-âge. Elles représentaient des communautés d'ecclésiastiques : curés, vicaires, prêtres, chapelains. Ils se réunissaient régulièrement dans une vaste maison appelée "Oustaou dera Haderna". Leur syndic était élu tous les ans. Selon Gustave Bascle de Lagrèze, le nom viendrait de la langue d'oïl : father, fader, père. Lors de ces réunions, il s'agissait de se partager les montants des messes pour les défunts, qu'il s'agisse de messes uniques ou d'obits (messes à perpétuité). Bascle de Lagrèze a mentionné dans son histoire du droit dans les Pyrénées-Comté de Bigorre les statuts de la faderne de Juncalas, souvent citée, et a énuméré les différents bénéficiaires qui se réunissaient dans cette maison. Jean-Charles Rivière nous rappelle le rôle économique de ces assemblées qui distribuaient, sous forme de prêts notariés, l'argent reçu. Bien que représentant la solidarité et le partage chrétien dès l'implantation du christianisme dans les hautes vallées pyrénéennes, ces fadernes ont rarement intéressé les instances épiscopales. Les archives des diocèses sont inexistantes sur ce sujet.
Du Moyen Âge au XVIIe siècle, 18 fadernes ont été dénombrées : 14 pour le Lavedan et 4 pour Les Angles. Ce sont généralement des maisons imposantes, dont certaines ont résisté au temps.
Quelques exemples de Fadernes :
- Les Angles : Sur les hauteurs du village, cette maison, propriété d'un parent, fut jadis la chapelle du château, puis détruite en partie pendant les guerres de Religion, transformée en faderne, puis en presbytère (selon la tradition orale). Une porte en pierre de taille au linteau en arc en accolade se trouve toujours à l'intérieur. Sur le porche est gravé un agneau pascal avec son étendard. En 1860, la bâtisse a servi d'école et de local à archives. Le jardin abrite une croix de fonte sur socle de pierre (emplacement d'un ancien cimetière ?). L'instituteur était logé dans l'aile sud. En 1972, des travaux ont modifié le toit en enlevant les lucarnes et supprimé les ailes de la bâtisse, dont le côté gauche qui abritait la porcherie et le poulailler. Cette haderna possédait une autre bâtisse au XVIe siècle avec jardin et verger pour servir d'abris à des enfants pauvres et nécessiteux. Elle avait pour nom "haderneta".
- Aspin (Aspi), Omex (Aoutméts), Ossen (Ossén) et Viger (Biyér) : Une faderne mentionnée en 1100 dans le cartulaire de Bigorre, dont l'emplacement exact est inconnu, aurait correspondu aux cures de Ségus, Aspin, Omex, Ossen et Viger. Elle serait apparue en 1516 et aurait fonctionné jusqu'en 1705, voire 1782. Les archives départementales des Hautes-Pyrénées (G 1150 à 1154) permettent de suivre son évolution. En 1782, le curé de Viger de Puyo récoltait les rentes obituelles et foncières des autres curés de la vallée. La faderne était-elle à Viger ou à Omex ? Si elle est à Omex, cela pourrait être la maison en face de l'église, toujours fermée, et qui abrite un linteau gravé d'un ostensoir encadré de branches d'acacia et de deux marguerites, une date : 1707, sous un 1833 dont le 1 est invisible.
- Gez-Argelès : Le musée d'Aucun, dans sa section lapidaire, abrite, en plus de meules de moulins, des pièces telles que linteau, morceaux de fenêtres trilobées, départ d'escalier, qui appartenaient à une maison noble sous la vassalité de l'abbaye de Saint-Savin et qui servait de faderne ou haderna à Gez-Argelès. Sur le linteau, il semble y avoir une date : 1552, transformée en IHS (Jésus sauveur des hommes), les deux informations se chevauchant à la pointe de l'accolade. Sur la partie droite, le sceau royal de la fleur de lis, consécutif à la lettre patente d'octobre 1341 de Philippe VI donnant aux moines de Saint-Savin le privilège d'arborer le panonceau royal sur toutes leurs propriétés et dépendances. L'emplacement de cette faderne de Gez a complètement disparu, remplacé par une maison moderne. Il ne reste plus aucune trace.

La Fruitière de Saint-Pierre-de-Curtille : De la Maison Traditionnelle à la Fruitière Moderne
L'histoire de la Fruitière de Saint-Pierre-de-Curtille est un exemple concret de cette évolution. La maison Borde-Bertranou, édifiée en 1873 (plan de Salette), a été transformée en fruitière en 1936 par Jacques Noguez, après l'achat du bâtiment aux frères Maysonnave de Lourdes. La présence d'une source dans la cave a été déterminante, de même que la grandeur de celle-ci. Une rigole a été aménagée afin de créer un grand "leytè" (lieu de conservation du lait), et des soupiraux réalisés pour obtenir une bonne ventilation essentielle à la conservation du lait. À l'étage, une série de meurtrières, toujours visibles sur le mur pignon, ont été creusées pour l'aération de l'affinage.
Après la Seconde Guerre mondiale, l'établissement fut retransformé en maison d'habitation avec l'obturation des soupiraux en façade et le détournement de la source. Elle a été rénovée récemment avec la mise en valeur de la pierre apparente.
Les Dernières Fruitières des Pyrénées et la Vie Moderne
La Fruitière d'Estaing (1964) : Cette fruitière, installée dans la mairie actuelle, n'a duré que deux ans.
Une autre coopérative fruitière, inaugurée avant juin 1965 sous la municipalité Jouaniquou, semblait pourtant avoir tous les atouts pour une réussite pérenne. Impactant toutes les communes du canton d'Aucun, 40 coopérateurs livraient 500 litres de lait (par jour ou semaine, l'information est incomplète) produisant du fromage et du beurre, avec 30 kg de beurre par semaine. Les fromages étaient mis en cave durant deux mois et retournés tous les deux ou trois jours. D'après un article de la Nouvelle République, 600 fromages avaient été fabriqués depuis le 11 novembre (1964 ?), mais la date exacte de l'article signé JL et les archives correspondantes manquent. Lors de l'inauguration, le sous-préfet avait déclaré : "L'évolution condamne l'individualisme et impose la solidarité."
Aujourd'hui, la Ferme de la Fruitière à Saint-Pierre-de-Curtille est une ferme familiale abritant chèvres, poules, lapins et cochons. Grâce à l'élevage de chèvres, la ferme produit de merveilleux fromages. Le lait est transformé sur place, offrant une variété de produits : frais, demi-sec ou sec, cendré ou épicé, à tartiner, yaourts ou tommes. Une nouveauté, la tartinade, est un fromage frais de chèvre avec des oignons nouveaux et des dattes, offrant un mélange sucré-salé. La ferme est ouverte aux visiteurs le lundi de 16h30 à 18h30, le mercredi et vendredi de 10h à 12h et de 16h30 à 18h30, ainsi que le jeudi et samedi de 10h à 12h. Une visite de la ferme avec dégustation est possible sur réservation auprès de l'office de tourisme à Saint-Laurent.
Les Spécificités des Fruitières et la Fabrication du Fromage
La fruitière est un lieu emblématique de la fabrication fromagère. L'ancienne fruitière est généralement une maison basse, reconnaissable à sa porte enfumée et à ses fenêtres très étroites à l'extérieur et hautes, créant un effet "venturi" pour maintenir une température fraîche et constante à l'intérieur. La fruitière était souvent associée à une porcherie attenante, le petit-lait permettant de nourrir les quelque 300 cochons.
Le Comté, par exemple, est fabriqué dans environ 150 fromageries de village, appelées fruitières. Celles-ci reçoivent chaque jour le lait récolté dans les exploitations alentours. Le lait est versé dans des cuves en cuivre pour y être chauffé. Le fromager ajoute de la présure qui transforme le lait en caillé, lequel est ensuite brassé et chauffé. Le contenu est soutiré, déversé et pressé dans les moules à Comté. Quelques heures plus tard, l'ouverture de ce moule délivre un Comté qui part ensuite dans une cave d'affinage. Pour produire une meule de Comté de 40 kg, il faut 400 litres de lait.

Saint-Pierre-de-Curtille : Un Cadre Naturel et Historique
Saint-Pierre-de-Curtille, située en Savoie (Code postal : 73310), est une commune riche de son histoire et de son patrimoine. Ses coordonnées géographiques sont 45.7769170 de latitude (N 45° 46’ 37”) et 5.8116730 de longitude (E 5° 48’ 42”). L'altitude varie de 229m à 621m, sur une superficie de 9.75 km². La commune compte 494 habitants, avec une densité de 50 habitants/km². Elle est située à 30 km (33 min) de Chambéry, la préfecture, et fait partie de l'intercommunalité CA Grand Lac, au sein du département de la Savoie, dans la région Auvergne-Rhône-Alpes, et le territoire des Alpes.
La commune offre des opportunités de découverte de son patrimoine, de sites incontournables (monuments, musées, parcs et jardins) et diverses activités. Les événements et festivités, tels que manifestations, festivals, brocantes, salons, foires et marchés, animent la commune. Saint-Pierre-de-Curtille se prête également aux visites, loisirs et activités aux alentours, notamment les circuits touristiques, les lieux incontournables, les activités proposées aux enfants et les sports.
Les fermes locales, comme la Ferme des Acacias à Saint-Ferjeux en Haute-Saône, produisent du lait, des céréales et de la viande, et se sont spécialisées dans les glaces artisanales. La Ferme de la Charmoye, à Franchevelle en Haute-Saône, produit des myrtilles en agriculture biologique de juillet à septembre. Ces initiatives illustrent la vitalité de l'agriculture biologique et des circuits courts dans la région, à l'image du magasin de produits fermiers de Cayenne ou de la ferme auberge du Rondeau de Lavans Vuillafans qui propose 95% de produits locaux et biologiques depuis 1961. Ces exemples soulignent l'importance de l'alimentation biologique et des circuits courts, thèmes souvent abordés par des initiatives locales comme "ICI Besançon", qui propose le meilleur de la semaine en produits certifiés 100% locaux.