Antoine Jacobsohn et le Potager du Roi : dialogue entre histoire, paysage et agroécologie

Le Potager du Roi, situé à Versailles, demeure un exemple unique de jardin nourricier à l’époque baroque. Conçu à l’origine pour approvisionner la table royale, ce lieu a traversé les siècles en conservant sa mission fondamentale : importer des variétés de fruits et légumes et former des jardiniers spécialisés. Aujourd'hui, sous l'impulsion d'Antoine Jacobsohn et de l'École nationale supérieure de paysage (ENSP), qui y est abritée depuis 1976, le site s'est engagé dans une transition profonde vers l'agroécologie.

Vue panoramique du Potager du Roi à Versailles, illustrant la structure géométrique des jardins baroques et la diversité des cultures maraîchères.

Un héritage vivant : du XVIIe siècle à l'agroécologie contemporaine

Le Potager du Roi a été construit par Jean-Baptiste de La Quintinie en 1678, sous les ordres de Louis XIV. Il s’étend sur 9 hectares, se compose d’une quinzaine de jardins et est aujourd’hui sous la responsabilité de l’École nationale supérieure de paysage. Ce n’est donc pas qu’un simple potager : c’est d’abord un lieu chargé d’histoire qui a vu défiler la noblesse française. La mission confiée à Jean-Baptiste de La Quintinie par Louis XIV est toujours d’actualité : « nourrir et innover ».

L’École nationale supérieure de paysage, abritée au potager depuis 1976, a engagé il y a une vingtaine d’années sa conversion à l’agroécologie : agriculture sur sol vivant, agroforesterie… Tout en respectant l’histoire du jardin, la replantation des arbres s’adapte aux évolutions professionnelles et initie de nouvelles associations végétales. Ces produits sont parfois des variétés anciennes et parfois des variétés nouvelles, mais tous sont issus de ce terroir dont la création a été commencée au XVIIe siècle et qui continue d’être cultivé aujourd’hui par des jardiniers d’excellence. À la fois lieu de tradition agronomique et lieu de rayonnement de l’école française du paysage, le site demeure un laboratoire vivant.

Antoine Jacobsohn : un parcours au croisement des disciplines

Né aux États-Unis, Antoine Jacobsohn étudie l’agronomie à Cornell University (New York). Il poursuit sa formation en France et travaille sur l’histoire de la production et de la consommation alimentaire à l’Université Paris 8 et à l’École des Hautes Études en Sciences sociales. De 2007 à 2023, il a été le directeur du Potager du Roi, site historique de l’École nationale supérieure de paysage où il est aujourd’hui chargé d’enseignement et de recherche.

Son parcours professionnel se caractérise par des séries de rencontres : de vieux livres, des responsables de musées, un voisin ou encore une famille d’agriculteurs qui l’ont relié à cette passion de manger. Grâce à ces expériences, il a réalisé que manger était un acte qui a des effets et des conséquences ; c’est un acte agricole, comme le dit Wendell Berry, un penseur américain. Ses travaux de recherche explorent les relations entre l’histoire des plantes et les pratiques contemporaines de production et de consommation, ainsi que les effets du changement climatique sur les pratiques de conservation des jardins historiques.

Le Potager du Roi par ses jardiniers (chapitre 1 - introduction générale)

Le Potager du Roi comme laboratoire de la ville de demain

Pour Antoine Jacobsohn, déployer à grande échelle l’agriculture et la nature en milieu urbain est un défi qu’on aurait tort de sous-estimer. Dans son contexte versaillais, le Potager du Roi qui abrite l’École nationale supérieure de paysage est un lieu de réflexion autour de la ville et de l’agriculture de demain. À l’École nationale supérieure de paysage, les équipes réfléchissent aux interconnexions entre ville et campagne à travers les aspects d’organisation spatiale, de mobilité et de transmission des bonnes pratiques aux habitants.

Le Potager du Roi et l’École nationale supérieure de paysage souhaitent préserver cette fonction de « laboratoire » avec une volonté toujours plus forte de transmettre notre expérience. L’enjeu qui concerne plus directement les jardins et la biodiversité urbaine est celui de l’acceptabilité auprès des populations. Il faut les accompagner dans cette démarche. C’est ainsi que les citadins accepteront les évolutions souhaitables, voire nécessaires, pour faire advenir des villes plus résilientes.

Philosophie de la production et diversité génétique

« En premier lieu, parlons de la philosophie de La Quintinie. Il faisait partie des réseaux scientifiques de l’époque et ses expérimentations au Potager du Roi étaient particulièrement appréciées de Louis XIV lui-même. » La Quintinie a compris les principes de la circulation de la sève des arbres fruitiers et les a appliqués dans un système de taille, mais aussi de plantation. Il a véritablement influencé de nombreuses pratiques agricoles de l’époque.

À l’ère de l’expansion de la monoculture, la diversité devrait être la règle. Les plantes médicinales en constituent un parfait exemple. Antoine Jacobsohn a toujours été particulièrement investi dans la conservation des ressources génétiques. Il est intéressé par la diversité de choix proposés des cultivars de romarins et de basilic qui témoignent de la diversité des PPAM (Plantes à Parfum, Aromatiques et Médicinales). À travers son travail d’historien, il s’intéresse à la vie locale et aux savoir-faire traditionnels, comme ceux de Milly-la-Forêt, une ville exemplaire sur cet aspect des PPAM riches d’histoires spécifiques.

Schéma illustrant la biodiversité maraîchère et les associations végétales pratiquées sur le site du Potager du Roi.

Paysage, microcosme et représentations artistiques

Les notions de paysage restent conceptuelles en fonction des continents. Antoine Jacobsohn pense qu’il y a un lien relevant du microcosme et du macrocosme, c’est-à-dire que le jardin représente le tout, tout en étant petit à la fois. Le paysage est le point de départ mais également le point d’arrivée.

Au détour d’une allée, la statuaire témoigne de cette dimension poétique et symbolique. Au pied des Cent marches Est, les sculptures de Zéphire et Flore ainsi que de Vertumne et Pomone rappellent le cycle des saisons. Cette dernière sculpture intéresse particulièrement Jacobsohn : « Vertumne enlève son masque de vieille femme pour se révéler et regarder en face la nymphe Pomone. Un homme qui traverse les âges de la vie et les genres, mais qui finalement ne séduit qu’en enlevant ses masques. »

La transmission des savoirs et la recherche actuelle

Le passage de la pratique jardinière à la conception ou à la planification de l’espace, et réciproquement, est une problématique commune du jardin domestique aux grands parcs historiques et contemporains. Ce passage concerne aussi le monde agricole, appelé à retrouver son lien au territoire. Dans ce cadre, l'ambition des colloques organisés au sein de l'école est de réunir des jardiniers, des historiens, des géographes, des paysagistes, des urbanistes et les disciplines concernées par l’art du jardin et du paysage.

Concernant la lecture, Antoine Jacobsohn recommande deux documents remarquables accessibles en ligne. Le premier, le Catalogue méthodique des végétaux cultivés dans le jardin des plantes de la ville de Versailles de F. H. Philippar (1843), permet de découvrir l’histoire des jardins de Versailles à travers un jardinier devenu botaniste et professeur remarquable. Le second, Versailles : lecture d’un jardin (1983), témoigne de la capacité des paysagistes contemporains à dépasser les lectures historiques et symboliques pour comprendre les changements.

La ville rêvée : entre technologie et low-tech

Antoine Jacobsohn se considère comme un vrai citadin. Il ne fait pas partie de ceux qui considèrent qu’il faut commencer par résoudre le dilemme apparent entre d’un côté, les technologies de pointe et de l’autre, le retour aux solutions simples et responsables du low-tech. Pour lui, il s’agit là d’un faux problème. Les deux ne sont pas antinomiques et peuvent largement être réconcilés.

Sa ville rêvée serait une concentration de personnes qui pourraient circuler librement entre des espaces grouillant de vie et des espaces moins occupés par les humains. Il rêve d’une ville qui intègre pleinement nature et biodiversité, connectée à la campagne, voire la montagne et l’océan. L’inverse d’une ville forteresse, renfermée sur elle-même et figée dans le temps, mais bien une ville ouverte, qui promeut la solidarité et la coopération. C’est à travers cette vision que le Potager du Roi continue d’évoluer, en tant qu’espace spécifique qui conjugue l’urbain et la nature, des colloques scientifiques et des fêtes populaires, l’agréable et l’utile.

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