L'Évolution Historique et les Enjeux des Désherbants en Agriculture

Le problème des mauvaises herbes est consubstantiel à l’agriculture, apparue quand les hommes ont commencé à favoriser les plantes qu’ils désiraient récolter, et pour cela à « tirer les herbes qui par l’abondance des pluyes & luxure de la terre, abondent et surmontent le grain nouvellement levé ». On trouve la trace des dégâts des « mauvaises herbes » dans les récoltes dans des temps très anciens. Avant les désherbants de synthèse, les moyens utilisés pour en venir à bout étaient à la fois fatigants, peu respectueux de l’environnement et… peu efficaces.

Travail manuel dans les champs au début du XXe siècle

De l'Antiquité aux premières techniques de contrôle

Dans l’Antiquité, divers peuples salaient la terre des cités vaincues pour la stériliser. En agriculture, ce qu’on appelle maintenant désherbage chimique a été, sinon pratiqué, du moins recommandé, très tôt : « Et au cas que ces moyens ne soient suffisants, il sera bon d’épandre de la chaux sur la terre labourée sur la fin de Février : car outre qu’elle engraisse grandement, elle nettoie encore tout terroir, & y fait mourir toutes les herbes méchantes & dangereuses, d’où vient que la cueillette en est plus abondante, que de tous fiens [fumiers] qu’on y saurait mélanger. »

L’écobuage, à distinguer du brûlis, consiste à « peler (la terre) en arrachant les mottes, avec les herbes et les racines, que l’on brûle ensuite pour fertiliser le sol avec les cendres ». C’était un travail lourd ne respectant en rien la vie du sol. Avant le XXe siècle, on trouve déjà des indications d’utilisation de substances chimiques comme désherbant : le sel dans l’antiquité, la chaux vive, le sulfate de potassium. Home, expérimentateur anglais du XVIIIe siècle, rapporte une anecdote à propos d’un gentilhomme à qui on avait préconisé du tartre vitriolé (sulfate de potassium) pour détruire les herbes de sa cour. Ce qui fut fait, mais il en conclut qu’au contraire elles s’en étaient trouvées renforcées.

La naissance du désherbage sélectif

À la toute fin du XIXe siècle commence l’aventure des désherbants sélectifs : sulfate de cuivre, sulfate de fer… C’est fortuitement que Louis Bonnet, viticulteur à Murigny près de Reims, fit la première observation qui allait initier une utilisation agricole des produits chimiques pour un contrôle sélectif des adventices dans une culture. Il avait remarqué quelques années auparavant dans ses vignes que la bouillie bordelaise qui tombait sur des ravenelles ou des moutardes brûlait les feuilles et pouvait les tuer s’il y en avait assez, mais surtout qu’elle semblait sans effet sur des folles avoines.

Dès 1897, on testait à côté du sulfate de cuivre du nitrate de cuivre, du sulfate de fer… Mais toujours uniquement contre la moutarde. Puis, rapidement, on a dû organiser des concours de pulvérisateurs ! Mais le véritable promoteur et vulgarisateur du désherbage sélectif du peuplement adventice des céréales est Edmond Rabaté, à l’origine d’une méthode à base d’acide sulfurique que l’on nommera « méthode Rabaté ». Ainsi, dès les années 1920, l’acide sulfurique était utilisé comme herbicide sélectif pour les céréales, le lin, la luzerne, certaines cultures maraîchères, la vigne, l’oranger, les prairies permanentes. Il fut homologué dès le début en 1944 et le resta jusqu’en 1979.

Pulvérisateur à dos ancien

L'essor de la chimie organique et la mécanisation

À partir du milieu du XXe siècle, l’industrie chimique commence à développer des substances organiques de synthèse : DNOC, 2,4-D, MCPA… En 1932, le DNOC (dinitroorthocrésol), le colorant jaune victoria, fut proposé comme herbicide sélectif des céréales puis du lin. C’est en 1946 que les deux premières « phytohormones » mimétiques de l’auxine, synthétisées en 1941, ont été homologuées : 2,4-D et MCPA.

Jusqu’à la fin du XIXe siècle, le long et fastidieux désherbage des céréales et du lin se faisait entièrement à la main, mais ne permettait pas de réduire les populations d’adventices au fil des ans. Avec le développement de l’enseignement des enfants qui devient obligatoire dans la deuxième moitié du XIXe siècle et l’exode rural, il n’y a plus assez de bras pour assurer l’entretien des cultures. À la fin du XIXe siècle, la découverte des propriétés sélectives de certains produits chimiques vis-à-vis des cultures apparaissait comme un progrès immense : on remplaçait un labeur essentiellement féminin de 4 à 7 jours d’une personne pour nettoyer un hectare de blé par un traitement de 4 heures pour un homme et un cheval !

Le tournant du glyphosate et les OGM

La molécule active glyphosate est découverte par un chimiste suisse Henri Martin. Quelques années plus tard, l’un de ses confrères John Franz, qui officie pour Monsanto, découvre son potentiel comme herbicide non sélectif. Monsanto brevète le glyphosate et le commercialise sous la marque Roundup en Malaisie pour la culture de l’hévéa, puis en 1974 au Royaume-Uni pour celle du blé. Il devient rapidement l’herbicide le plus consommé dans le monde.

Monsanto développe des plantes transgéniques baptisées « Roundup ready », conçues pour résister aux traitements par le Roundup. Le but est de permettre aux agriculteurs de pulvériser leurs champs sans avoir à cibler seulement les « mauvaises herbes ». Le résultat ne se fait pas attendre, la consommation de Roundup explose, notamment dans les pays autorisant ces OGM et l’imprégnation des aliments augmente en proportion. L’autre conséquence de l’utilisation de plantes OGM est de causer l’apparition d’adventices résistantes au glyphosate. En effet, le gène introduit par Monsanto dans les semences « Roundup Ready » a été retrouvé dans de « mauvaises herbes ».

[Objectif 0 phyto] L'interdiction des herbicides sélectifs

Débats contemporains et enjeux sanitaires

Au début des années 2000, des études de plus en plus nombreuses démontrent les effets du glyphosate sur la biodiversité et la santé humaine. En 2011, l’Agence nationale de sécurité sanitaire (ANSES) s’intéresse aux effets potentiellement toxiques du glyphosate et à son influence sur le système hormonal et reproducteur des mammifères. En France, l’équipe du Professeur Gilles-Eric Séralini, proche du Criigem, publie en 2012 une étude qui a un impact considérable sur l’opinion publique internationale.

Le renouvellement de l’autorisation du glyphosate dans l’UE est l’occasion d’une remise à plat de la dangerosité de cet herbicide sur l’environnement et sur la santé humaine. Les enjeux sont énormes au vu du poids du glyphosate dans le marché des pesticides. L’herbicide élimine des « mauvaises » herbes qui sont des ressources floristiques (pollen, nectar) pour les insectes, et participe ainsi au déclin sans précédent des pollinisateurs.

L’EFSA, elle, ne parvient pas à finir dans les temps son évaluation du pesticide : la Commission délivre alors une prolongation de l’autorisation du glyphosate pour un an, jusqu’au 15 décembre 2023. Plus de 450 substances actives utilisées dans les pesticides y sont aujourd’hui homologuées. L’EFSA rend ses conclusions en juillet 2023 et n’identifie pas de « préoccupation critique » vis-à-vis de la santé humaine, animale ou environnementale. Elle pointe cependant des « lacunes dans les données » ainsi que des « questions non résolues ». L’herbicide controversé est finalement renouvelé pour dix ans en novembre 2023.

L'archéobotanique : lire le passé pour l'avenir

Au-delà de leur réputation de "mauvaises herbes", ces plantes qui s'immiscent spontanément dans et autour des champs s'avèrent en effet des indices précieux, éclairant à la fois le passé agricole de l'humanité - et peut-être également son avenir face au changement climatique. Le domaine fascinant de l'archéobotanique, ou l'étude des relations entre les sociétés humaines et le monde végétal par l'analyse des restes végétaux trouvés en contexte archéologique, vise notamment à décrire l'économie végétale des sociétés anciennes et à reconstituer les pratiques agricoles.

"Dans les environnements agricoles modernes, où les cultures sont minutieusement gérées et où tout ce qui n'est pas désiré est éliminé, il peut être difficile de suivre les changements à long terme des environnements et des espèces végétales. En étudiant les populations historiques d'adventices au lieu des cultures, les données offrent aux chercheurs un moyen unique de voir ce qui a été perdu et gagné au fil du temps", explique le Pr John Hodgson. L’archéologue explique qu’à ces périodes, de petites parcelles de terre étaient cultivées de manière intensive, avec des pratiques telles que la "fertilisation, l'arrosage et le désherbage de cultures comme le blé ou l'orge".

Perspectives agronomiques et défis futurs

Empêcher les « mauvaises herbes » de ruiner la production agricole est une nécessité. Le faire en respectant l’environnement et la santé humaine, et en ne contraignant pas les agriculteurs à l’esclavage est aussi une nécessité. Certains environnementalistes aiment à utiliser la formule « Il n’y a pas de mauvaises herbes, seulement des plantes dont on ne connaît pas encore l’utilité », avec de nombreuses variantes.

Devant le problème alimentaire et économique très grave posé au milieu du XIXe siècle à une société qui n’avait plus assez de main d’œuvre agricole et cherchait son indépendance alimentaire, les herbicides se sont avérés une réponse particulièrement adaptée à la concurrence des adventices vis-à-vis des cultures. Ils ont été très vite plébiscités pour leur facilité de mise en œuvre, leur faible coût, leur sélectivité et leur adaptation à chaque adventice et culture. Mais, comme conséquence de cette réussite, est arrivé le moment où la société, de plus en plus ignorante des contraintes de l’agriculture, s’est trop éloignée des agriculteurs.

Par l’accumulation d’interdictions, souvent supérieures à celles de l’Europe, pas toujours très scientifiquement fondées, mais toujours plus contraignantes pour l’agriculteur, la réponse française ne pourrait conduire, si elle se généralise, qu’à une augmentation de ses prix et à une baisse de sa production. Alors que les agriculteurs se mobilisent en Europe pour défendre le droit à un revenu décent, une nouvelle base de données unique en son genre nous invite à replacer les pratiques agricoles dans leur contexte géographique et historique. Le glyphosate reste un herbicide controversé. Malgré les nombreuses études réalisées, l’entièreté de ses effets directs sur l’environnement et la santé reste encore à définir. C’est pourquoi son renouvellement pour dix ans contrevient, pour certains, au principe de précaution. L’agriculture, en constante mutation, doit désormais concilier productivité et durabilité.

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