L'histoire de l'art est jalonnée de figures emblématiques dont l'œuvre, à travers les siècles, continue de fasciner et d'interroger. Parmi elles, Jean-Baptiste Isabey et Gaston Prunier représentent deux époques distinctes, deux visions artistiques singulières, mais dont la pratique de l'aquarelle et l'attention portée à la représentation humaine et des contextes sociaux méritent une exploration approfondie. Si la mention d'une "aquarelle grande tenue 1809 signée Prunier" peut initialement prêter à confusion, les informations disponibles permettent de clarifier les contributions spécifiques de chaque artiste et d'apprécier la richesse de leur héritage.
Jean-Baptiste Isabey : Maître Incontesté du Portrait Impérial et de la Grande Tenue (1767-1855)
Jean-Baptiste Isabey, né à Nancy en 1767 et décédé à Paris en 1855, incarne la quintessence de l'art du portrait sous l'Ancien Régime, la Révolution, le Consulat, l'Empire et la Restauration. Son parcours est celui d'un artiste polyvalent, dont l'habileté à la miniature et à l'aquarelle lui a ouvert les portes des plus hautes sphères de la société. Issu d'une famille marchande de Nancy, il a appris les premiers éléments de son art auprès de Jean Girardet et Claudot. Arrivé à Paris en 1785, il a débuté sa carrière aux côtés du miniaturiste François Dumont, alors miniaturiste de la reine Marie-Antoinette. Après des débuts difficiles, où il gagnait sa vie en peignant des boutons et en décorant des boîtes, sa rencontre avec le Marquis de Sérens fut décisive. À l'âge de dix-neuf ans, il devint l'élève de Jacques Louis David, maître incontesté de la peinture néoclassique. Il fut ensuite employé à Versailles, où il reçut la commande de portraits des Ducs d'Angoulême et de Berry. Séduite par sa maîtrise, la Reine lui en commanda de nombreux autres. Son talent le fit travailler pour tous les souverains de France, depuis Marie-Antoinette jusqu'à l'Empereur Napoléon III, qui lui accorda une pension à la fin de sa vie.
Sous le Consulat et l'Empire, Joséphine de Beauharnais et Napoléon Bonaparte devinrent ses mécènes les plus illustres. Isabey a joué un rôle central dans la mise en scène du sacre impérial et de plusieurs cérémonies officielles, créant des estampes pour compléter la célèbre peinture de David. Sa loyauté à l'Empereur fut telle qu'il resta fidèle durant les Cent Jours, avant d'embrasser pleinement les principes de la Restauration, organisant notamment le couronnement de Charles X. La monarchie de Juillet renforça encore sa position, lui confiant un poste important dans les relations royales. Isabey fut distingué par de nombreuses distinctions, dont celles d'Officier (31 mai 1825), de Chevalier (31 janvier 1815) et de Commandeur de la Légion d'Honneur (12 janvier 1853).

L'Art de la Miniature et du Portrait en Grande Tenue
L'aquarelle et la gouache étaient les médiums de prédilection d'Isabey pour la réalisation de ses portraits en miniature, des œuvres qui capturent avec une précision exquise l'élégance et le statut de ses sujets. Il a ainsi réalisé le "Portrait de Camille d’Hinniscal, Comtesse de Schulenburg", une aquarelle sur papier mesurant 13 x 9 cm, souvent présentée dans un cadre orné de 36 x 32 cm. Ces œuvres, bien que petites en taille, étaient d'une grande valeur artistique et sociale.
L'année 1809 se situe au cœur de la période impériale, une époque où Isabey était au sommet de son art et de son influence. Sa production de "grande tenue" (c'est-à-dire de portraits formels en costume d'apparat) est particulièrement riche durant ces années. Un "MINIATURE PORTRAIT OF EMPEROR NAPOLEON BONAPARTE", réalisé en aquarelle ou gouache, offre une représentation buste en profil de Napoléon au moment de son couronnement comme Roi d'Italie en 1805. Cette pièce, très finement exécutée, est généralement signée "Isabey" en bas à gauche et témoigne de la maîtrise de l'artiste ou de son atelier dès le premier quart du 19e siècle.
Isabey a immortalisé l'Empereur et son entourage dans des poses officielles, des uniformes militaires, des robes de cour et des parures impériales. Un tel exemple est le "Portrait de Napoléon Bonaparte en uniforme des chasseurs à cheval de la garde", une aquarelle et gomme arabique sur ivoire signée et datée ‘Isabey 1812’, mesurant 5.3 x 3.8 cm. Cette œuvre, montée dans un cadre en laiton inséré dans le couvercle d'une boîte en carton bouilli laqué noire, illustre parfaitement la capacité d'Isabey à capter l'essence du pouvoir et du prestige.
Portraits de Napoléon en miniature, montés sur boîtes précieuses (Fondation Napoléon)
La représentation des fastes impériaux ne se limitait pas aux portraits individuels. Jean-Baptiste Isabey est également l'auteur d'une paire d'émaux sur or représentant l'empereur Napoléon et sa seconde épouse Marie-Louise. Annotés au verso avec les dates '18 Juin 1811' pour Napoléon et '6 Juin 1811' pour Marie-Louise, ces émaux mesurant 3.8 x 2.7 cm chacun, les montrent avec les bijoux et tenues qu'ils portaient le jour de leur mariage. Le diadème et le collier en diamants et rubis, œuvres de François-Regnault Nitot, joaillier préféré de Napoléon, étaient des cadeaux de mariage précieux remis à Marie-Louise. La jeune impératrice porte même en pendentif la miniature de Bonaparte sertie de brillants, réalisée par Isabey lui-même, avec laquelle le maréchal Berthier avait demandé la main de la princesse de Habsbourg. Pour une représentation en pied de l'Empereur et de son épouse, on se réfère aux gouaches sur ivoire peintes par Isabey conservées au Kunsthistorisches Museum de Vienne.
Le "Livre du Sacre" : Un Monument Artistique Impérial
L'un des projets artistiques les plus ambitieux de l'Empire, le "Livre du Sacre", fut confié à la direction de Jean-Baptiste Isabey par la volonté de Napoléon Ier d'égaler en faste les précédents de Louis XIV, Louis XV et Louis XVI. Ce projet titanesque mobilisa pas moins de dix-sept graveurs et quatre dessinateurs. Si la tradition attribue à Isabey la charge des figures, à Percier celle des décors et à Fontaine celle des architectures, certains éléments invitent à nuancer cette affirmation. En effet, des gravures de premiers états avant la lettre, ainsi que des dessins originaux accompagnant l'exemplaire personnel de l'Empereur, portent la signature d'Auguste Garneray (1784-1824). Élève d'Isabey et professeur de dessin d'Hortense de Beauharnais, Garneray était tout désigné pour épauler son maître dans une telle entreprise.
Un projet dessiné pour ce Livre du Sacre, intitulé "Le Grand Officier de la couronne", est une œuvre collaborative potentielle entre Isabey et Charles Percier (1764-1838) ou Auguste Garneray. Cette encre et lavis sur papier, mesurant 47,5 cm de hauteur sur 31 cm de largeur, est annotée "Isabey et Percier" par la même main. Elle provint de la famille Talleyrand-Périgord, puis par descendance, et fut également en possession du Comte et de la Comtesse Charles-André Colonna Walewski. L'identité du personnage de cette planche est communément retenue comme étant celle du grand maître des cérémonies Louis-Philippe de Ségur. Cependant, la provenance Talleyrand et la proximité entre Isabey et Charles Maurice de Talleyrand-Périgord avaient parfois fait pencher l'attribution de ce dessin comme un portrait de Talleyrand, fidèle mécène de l'artiste. Isabey accompagna même Talleyrand au Congrès de Vienne en 1814, dessinant les représentants des ennemis de la France se partageant les restes d'un Empire pas tout à fait mort. Il est notable que l'aquarelle conservée au château de Fontainebleau représente un autre grand officier, peut-être Caulaincourt, suggérant que plusieurs versions aient été dessinées pour les cinq grands officiers, notre œuvre étant celle de Louis Philippe de Ségur, dont la figure fut retenue pour l'ouvrage final. Les dessins originaux ayant servi à la conception du Livre du Sacre sont d'une extrême rareté sur le marché, hormis ceux de l'Empereur conservés à Fontainebleau.

Parmi les autres œuvres de l'artiste, on trouve des portraits de personnalités variées : une "Paire de caricatures figurant un homme et une femme", des lavis d'encre de Chine signés, ou encore un "Portrait d’une jeune femme" en technique mixte sur papier, signé et daté 1820. Il a également réalisé des œuvres d'un format plus large, comme la grande gravure « Bonaparte, Premier consul, devant le château de Malmaison (1802) », gravée par C.L. Lingée et terminée par Godefroy en 1803, dédiée à Madame Bonaparte. Des scènes historiques comme "Bonaparte visiting the Sevène Frères Silk Manufactory in Rouen" montrent également son talent pour la composition et la narration. Jean-Baptiste Isabey, à travers une carrière prolifique, a ainsi marqué de son empreinte l'histoire de l'art, devenant un témoin privilégié des fastes et des turbulences de son époque.
Gaston Prunier : Le Chroniqueur Urbain et Social de la Fin du XIXe Siècle (1863-1927)
Le peintre et aquarelliste Gaston Prunier, né au Havre en 1863, est une figure notable de la période post-impressionniste, dont l'œuvre se distingue par une profonde empathie pour les paysages urbains et les scènes du quotidien ouvrier. Son parcours de vie et sa démarche artistique contrastent fortement avec ceux de Jean-Baptiste Isabey, se situant dans une temporalité et un contexte social radicalement différents.
Gaston Prunier a connu le malheur de perdre ses parents très jeune. Recueilli par des parents proches, il poursuit sa scolarité au Havre et prend ses premiers cours de dessins à l’école municipale des beaux-arts auprès de Charles Lhullier, le même professeur qui, quelques années après lui, formera Raoul Dufy et Othon Friesz. Grâce à une petite bourse de la Ville, il se rend à Paris en 1887 pour tenter le concours de l’École des Beaux-Arts, où il échoue. Néanmoins, il trouve le moyen de parfaire sa formation auprès d'Alexandre Cabanel et de Raphaël Collin.
Après quelques années difficiles où il doit travailler dans la décoration et l’assurance pour subvenir à ses besoins, il s’exile en 1894 dans les Pyrénées pour honorer une commande de décors d’église. Il en revient marié, pour s’installer définitivement à Paris en 1898, dans un atelier perché tout en haut d’un petit immeuble d’une tranquille rue du 15e arrondissement. Cet atelier deviendra son logis et son lieu de travail pour pratiquement toute sa carrière. À son décès en 1927, son épouse Claire y resta, puis, quand elle se trouva trop âgée pour y vivre seule, l’appartement a accueilli une de ses petites-nièces, qui y réside encore, perpétuant ainsi la mémoire de l'artiste.

L'Artiste Arpenteur et l'Œil Empathique
Reconnu parmi les suiveurs de l’impressionnisme et des proches des symbolistes, Gaston Prunier se forge en quelques années une belle renommée de paysagiste. Sa présence régulière dans les salons de province et de Paris (il était membre de la Société Nationale des Beaux-Arts) ainsi que dans quelques galeries ayant pignon sur rue contribue à sa reconnaissance. Cependant, c'est surtout en tant que fin observateur des spectacles de la rue contemporaine qu'il excelle. Artiste arpenteur, il aime marcher dans les zones urbaines - Londres, Paris, la banlieue, sa ville natale - pour regarder et transcrire la ville comme paysage et les hommes au travail.
La série de dessins sélectionnés par le MuMa (Musée d'art moderne André Malraux du Havre) date du tout début de sa carrière, autour de 1899. Ces œuvres, dédiées à la représentation du travail industriel et portuaire du Havre, sont exemplaires de l’acuité du regard de l’artiste sur les lieux urbains modestes. Elles décrivent des espaces dédiés aux travaux considérés alors comme les plus vils de l’activité maritime, tels que la manutention, le transport du charbon et l’entretien des navires en cales sèches. Transcrits par l’œil empathique de l’aquarelliste, ces lieux perdus du port et le prolétariat au travail deviennent des motifs artistiques à part entière.
Grâce à son expérience de paysagiste, Gaston Prunier transforme ces scènes en sujets plastiques dans des dessins fortement composés. Il porte la lumière sur ces travailleurs, les héroïsant presque, ceux qui, dans leurs tâches modestes, constituent le sous-bassement de toute la réussite de la ville-port, tout en dénonçant les difficultés et la rudesse de leur labeur. Cette série d’œuvres graphiques fortes résonne tout particulièrement avec le tableau emblématique du début de la carrière de Raoul Dufy, "Fin de Journée en Havre", entré il y a quelques années dans les collections du musée. Peint exactement à la même période, en 1901, à une époque où la ville et le port du Havre étaient régulièrement bouleversés par d’importants mouvements de grèves, le tableau de Dufy représente aussi le quai Colbert, réservé aux activités charbonnières, soulignant une sensibilité partagée entre les deux artistes pour les réalités sociales de leur temps.
Portraits de Napoléon en miniature, montés sur boîtes précieuses (Fondation Napoléon)
Confrontation de la Requête : "Aquarelle Grande Tenue 1809 signée Prunier"
La requête initiale portant sur une "aquarelle grande tenue 1809 signée Prunier" met en lumière une possible confusion historique, ou du moins une combinaison d'éléments temporels et attributifs qui ne correspondent pas directement aux faits établis.
En effet, Jean-Baptiste Isabey était, comme nous l'avons détaillé, un artiste éminent de l'ère napoléonienne. Il excellait dans la réalisation d'aquarelles et de miniatures, souvent en "grande tenue", c'est-à-dire représentant des figures en costumes officiels ou d'apparat, comme les nombreux portraits de Napoléon Bonaparte, de l'Impératrice Joséphine ou de Marie-Louise, datant précisément de la période 1805-1812, incluant l'année 1809. Ses œuvres de cette période sont emblématiques de la magnificence impériale.

À l'inverse, Gaston Prunier est né en 1863. Sa carrière s'est déroulée à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, bien après la période napoléonienne. Ses thèmes de prédilection étaient les paysages urbains, les scènes portuaires et le travail industriel, loin des portraits de cour et des fastes impériaux. Il est donc historiquement impossible pour Gaston Prunier d'avoir réalisé une œuvre en 1809.
Ainsi, si une "aquarelle de grande tenue" datée de 1809 existe, elle serait très probablement l'œuvre de Jean-Baptiste Isabey ou d'un artiste contemporain de l'époque napoléonienne spécialisé dans ce genre. La mention d'une signature "Prunier" sur une telle œuvre daterait une telle œuvre de l'artiste Gaston Prunier et indiquerait, si la date de 1809 était authentique, une anomalie chronologique majeure ou une attribution erronée. Les informations disponibles mettent en évidence deux parcours artistiques riches et distincts, chacun ayant contribué de manière significative à l'art de l'aquarelle, mais dans des contextes historiques et stylistiques radicalement différents.