La fin de l’hiver et l’arrivée du printemps s’accompagnent souvent des derniers gros travaux de taille sur les arbres feuillus et fruitiers. C’est à ce moment-là que l’on peut facilement observer, en ville et en campagne, chez les particuliers comme dans les espaces publics, la forme si particulière des arbres têtards. Loin d’être une simple mutilation, la trogne - ou arbre têtard - est un arbre taillé périodiquement à la même hauteur pour provoquer la pousse de jeunes rejets que l’on peut récolter périodiquement. Cet héritage paysan, façonné par des siècles de nécessité, redécouvre aujourd’hui une pertinence écologique et économique majeure.

Les origines et la technique de la trogne
Le terme « trogne » plongerait ses racines dans les profondeurs de la Gaule. Selon le Glossaire des parlers d’Eure-et-Loir, le mot désigne l'arbre mis en têtard, mais aussi, familièrement, la « tête », le moignon de l’arbre étêté étant comparé à une tête humaine. L'apparition des arbres têtards date du Moyen-Âge, où les paysans n'avaient pas le droit d'abattre les arbres, propriété des seigneurs qui disposaient ainsi des fûts, mais pouvaient récupérer les petites branches tous les 5 à 9 ans.
Entre le têtard, où la coupe s’effectue principalement au sommet, et l’émonde, où elle a lieu surtout latéralement, il existe une multitude de combinaisons. Après chaque recépage, surgissent des bourgeons latents qui donnent de nouveaux rameaux et des bourrelets de recouvrement se forment au niveau des branches coupées. Ces tissus vivants recouvrent plus ou moins les coupes et préparent de nouveaux bourgeons.
Pour transformer un arbre existant en têtard, c’est possible tant que le diamètre du tronc ne dépasse pas 15 cm. Lorsque son tronc mesure environ 5 cm de diamètre, il est étêté à une hauteur comprise entre 1 m et 2,5 m. Chaque année durant 4 années, les rejets seront coupés pour faire épaissir un bourrelet cicatriciel. Une fois que ce bourrelet est bien formé, on laisse les branches s’épaissir en vue de récolter plus de bois. Toutes les tailles se font pendant la saison de repos de l’arbre, quand il n’a pas de feuilles, qu’il n’a pas encore débourré et hors période de gel.
Un réservoir de biodiversité exceptionnelle
À lui tout seul, l’arbre têtard devient un milieu naturel à part entière. En plus de son houppier qui attire les passereaux comme n’importe quel arbre, ses cicatrices successives font épaissir un bourrelet où apparaissent des fissures. Son tronc se creuse, créant un habitat pour divers oiseaux, comme la chouette chevêche ou les troglodytes, mais aussi pour des mammifères et des insectes.
Lorsque l'arbre vieillit, il donne des formes biscornues, avec un tronc creux véritable refuge pour les rapaces nocturnes, les chauve-souris, les petits mammifères et certains insectes rares comme le lucane cerf-volant et le pique-prune. Une étude réalisée dans les Deux-Sèvres révèle que les vieilles trognes hébergent des insectes témoins de nos forêts primaires. La formation de cavités favorisée par les coupes successives, les complications du tronc et de l’écorce, ainsi que le renouvellement des coupes favorisent l’accueil de nombreuses espèces animales et végétales.

Usages économiques et agricoles : de l'énergie à la litière
Cette pratique ancestrale était particulièrement utilisée en milieu rural afin de produire du bois de chauffe sans abattre les arbres. Selon le cycle des tailles, l’essence et les besoins, la coupe des rejets avait d’abord valeur d’énergie sous forme de fagots, de bois bûche ou de charbon de bois. Mais les usages sont multiples : fourrage, perches, piquets, manches, liens ou vannerie.
Le remplacement de la paille en litière par des copeaux de bois est en plein essor. Quelques éleveurs profitent de cette ressource : le paillage de bois remplace la paille de céréales dans les zones herbagères. En agriculture, les branches jeunes issues d’une trogne peuvent servir de fourrage primaire en complément. Sans opération de trognage, certains arbres ne produiraient pas de fruits : c’est le cas, par exemple, de l’olivier. Sur d’autres arbres, la trogne sert aussi à porter des greffons.
L'arbre têtard au jardin : ombre, fraîcheur et autonomie
Vous désirez un arbre, mais vous hésitez parce que votre jardin n’est pas très grand ? Pensez aux trognes. La taille en têtard réduit la stature de l’essence choisie et permet de récolter du bois assez rapidement. Ombre, fraîcheur, bois : vous pourrez tout avoir en taillant votre arbre en têtard.
Le bois fraîchement coupé est vert, il fait donc un médiocre combustible. Il devient très efficace pour chauffer quand il a séché à l’abri de la pluie pendant 2 ans. Admettons qu’on possède des arbres têtards à tailler tous les 6 ans, produisant chacun 1,5 stère de bois. Pour être autonome avec 6 stères par an, il est préférable que les arbres soient espacés de 6 à 10 m, ce qui demande une belle petite parcelle. Les tiges fines des premières années peuvent servir à faire du tressage, autour d’un potager surélevé par exemple, ou pour limiter joliment un massif.
Tutoriel formation d'arbre têtard
Précautions et santé de l'arbre
Pour autant, par essence, un arbre n’a pas besoin d’être taillé. La taille ne doit pas être abordée comme une manière de « faire du bien à l’arbre » mais doit bien être rapportée à son utilité économique et paysanne. Outre l’atteinte à la qualité paysagère de l’arbre - l'effet « porte-manteau » - la taille drastique réduit la capacité d’ombrage de ces derniers, les rendant plus vulnérables au stress, notamment hydrique, et favorisant l’attaque de pathogènes.
Par ailleurs, un arbre qui a toujours été mené en trogne rencontrera des difficultés à retrouver une structure pérenne avec des charpentières, en raison du risque de déchirure sous le poids des branches que les bourrelets formés par la taille en têtard ne peuvent pas bien supporter. Il faut également noter que la reprise d’une trogne abandonnée pendant plusieurs années n’est pas évidente. Pour certaines essences, cela peut condamner l’arbre. Paradoxalement, ce sont parfois les arbres les plus mal en point qui réagissent le mieux à une reprise en main de leur entretien par l’homme.
Un patrimoine à préserver pour l'avenir
L’arrivée des énergies fossiles et la mécanisation de l’agriculture ont entraîné la raréfaction des trognes. Pourtant, ces arbres multifonctions tendent à disparaître par ignorance de leurs rôles ou simple oubli des pratiques paysannes anciennes. À défaut d'être coupées, les branches grandissent et grossissent, finissant par s'effondrer en fracturant le tronc, faisant ainsi périr l'arbre paysan, parfois multicentenaire.
Aujourd’hui, l’évolution du climat, la nécessité de productions durables et de proximité, l’effondrement de la biodiversité et de nouvelles possibilités de valorisation remettent les trognes sur le devant de la scène. Grâce à la permanence de leur tronc et de leurs racines, elles mobilisent du carbone, de même que leurs rejets employés en bois d’œuvre. Certains naturalistes, comme Dominique Mansion, rêvent de voir la trogne être un jour inscrite au patrimoine mondial naturel de l’Unesco. La conservation de ces arbres n’est pas seulement un enjeu patrimonial, c’est aussi un enjeu d’avenir.