L'Algérie, terre de contrastes et de richesses, est indéniablement l'un des pays méditerranéens qui abrite la plus grande diversité d'agrumes. Ce patrimoine génétique inestimable, constitué d'une collection variétale de 178 variétés, témoigne d'une histoire riche et d'un potentiel agricole considérable. Que ce soit pour le charme méditerranéen qu'ils confèrent aux jardins ou pour la promesse de fruits juteux, les agrumes occupent une place de choix dans le paysage algérien.

Les racines historiques de l'agrumiculture algérienne
L'histoire des agrumes en Algérie est profondément enracinée dans la plaine de la Mitidja, également connue sous le nom de "Ṯamețțišṯ". Ce territoire historique, berceau des confédérations atlassiennes septentrionales, est étroitement lié au développement de l'agrumiculture. Originaires d'Asie, les agrumes auraient été introduits en Afrique du Nord et dans la Péninsule Ibérique depuis l'Orient, au gré des conquêtes islamiques. Cette introduction a permis l'établissement de ces cultures dans des régions propices, où le climat méditerranéen et les sols fertiles offraient des conditions idéales.
La plaine de la Mitidja, faisant face aux premiers contreforts de l'Atlas mitidjéen (الأَطلَس المَتِّيجِي), était jadis parsemée de vastes et imposantes orangeraies, désignées localement comme "ɛrasi" (عراسِي) ou "ǧnan n čina" (جنان نَـ تشِينا). Ces vergers étaient déjà réputés bien avant la période de la colonisation. Le "Journal d’agriculture pratique" de 1895 atteste de cette réalité historique, soulignant que "L’oranger prospère en Algérie depuis plusieurs siècles au pied de l’Atlas [blidéen, mitidjéen]. Les orangeries de Blidah, Boufarick, Dalmatie (i.e. Ouled Yaïch), Cherchel, etc, sont belles et productives." Cette réputation dépassait même les frontières de l'Algérie. La "Coopérative industrielle des agrumes de la Mitidja", fondée en 1921 par des colons producteurs, centralisait les agrumes de la plaine de Ṯamețțišṯ (Mitidja) pour les expédier dans les grandes villes d'Algérie et d'Europe. À cette époque, les mandarines mitidjéennes étaient plus estimées que les mandarines espagnoles. La mandarine de Boufarik, par exemple, était considérée comme "la meilleure mandarine du monde entier". Boufarik était d'ailleurs décrite comme "la ville agricole la plus riche et la plus prospère de la grande colonie (i.e. l’Algérie)".

L'Orangina et le bigaradier : symboles de l'héritage agrume de la Mitidja
L'évocation des agrumes dans la région atlassienne est indissociable de la fameuse boisson "Orangina", aujourd'hui de notoriété mondiale. Initialement conçue comme une boisson à reconstituer (concentré d'orange, sucre, huile essentielle d'oranger, eau gazéifiée) par un pharmacien espagnol, cette boisson a été "algérianisée" vers 1935. C'est au cœur de la plaine de Ṯamețțišṯ (Mitidja), grâce aux vastes orangeraies de Boufarik, que sa production a été lancée avant de s'étendre à l'échelle internationale.
Outre le citronnier (citrus limon) et l'oranger commun/doux (citrus sinensis), un autre agrume emblématique de la région atlassienne est l'oranger amer ou "bigaradier" (citrus aurantium), appelé "rranǧ" (الرَّنج). Cette appellation désigne également son fruit, l'orange amère ou "bigarade". Le bigaradier est présent dans de nombreuses parties de la commune de Blida, où l'on trouve de nombreux sujets centenaires. Au-delà de son aspect ornemental, le bigaradier est exploité pour son fruit, transformé en marmelade ou en confiture "maɛǧun" (مَعجُون). Autrefois, l'abondance de la matière première à Blida a même conduit à l'établissement d'une usine spécialisée dans la transformation et le conditionnement des bigarades.
Le bigaradier était également cultivé à grande échelle pour son huile essentielle. De ses feuilles, on extrayait l'huile essentielle de "petit-grain bigaradier", et de ses fleurs, l'huile essentielle de "néroli". Cette dernière, utilisée en parfumerie et comme arôme alimentaire, est aujourd'hui de plus en plus prisée en aromathérapie pour ses propriétés anxiolytiques, antidépressives et sédatives. L'extraction de ces huiles était réalisée dans les distilleries de fleurs et de plantes aromatiques de la plaine de Ṯamețțišṯ (Mitidja). L'huile essentielle de néroli est étroitement liée à un produit phare du patrimoine atlassien : l'eau de fleurs d'orangers, "aman n zhar n teččinț" (أَمان نَـ زهَر نَـ تَتّشِينتس). Cette eau florale, ou "hydrolat", est un ingrédient incontournable dans la confection des gâteaux traditionnels algériens et est utilisée en médecine traditionnelle pour ses propriétés antipyrétiques. La distillation des fleurs de bigaradier était, il y a encore quelques années, une pratique familiale courante.
Diversité et terminologie des agrumes atlassiens
Les montagnards atlassiens, "ayṯ weḏrar" (آيث وَذرار), appréciant particulièrement les orangers, ont également entrepris leur culture dans les zones fraîches des vallées, à proximité des cours d'eau ("iɣezran" إِيغَزران). Cette adaptation de la culture des agrumes à des microclimats variés témoigne de leur importance et de leur intégration dans le paysage et la culture locale.
La richesse variétale des agrumes en Algérie se reflète également dans la terminologie locale, qui distingue différentes espèces et leurs fruits.
Oranger commun/doux (citrus sinensis, arbre) :
- "ṯaččinț" (ثاتّشِينتس)
- "čina" (تشِينة)Ces termes se retrouvent dans des toponymes atlassiens tels que "Čina" (La localité des Orangers) chez les Ayṯ Musa, "Čina Ušerraḍi" (Les Orangers de…?) et "Ɛin Ččina" (La source des Orangers).
Kumquat (fortunella margarita, arbre et fruit) :
- "čwina" (تشوِينة)
- "čwinet ššwada" (تشوِينة الشّوادا) - littéralement, le kumquat des singes.
Bigaradier, Oranger amer (citrus aurantium, arbre), Bigarade (fruit) :
- "rranǧ" (الرَّنج)
- "ttranǧ" (التّرَنج)
- "larenǧ" (لارَنج)Ces appellations sont également présentes dans des toponymes atlassiens : "Rranǧ" (La localité des Bigaradiers) chez les Ayṯ Xlifa et les Ayṯ Musa, "Wed Rranǧa" (La Rivière du Bigaradier) chez les Ayṯ Xlifa, "Ranǧa" (La localité du Bigaradier) chez les Ayṯ Musa et les Iǧeɛḏiwen, "Sebt Rranǧ" (Le [Marché du] Samedi [près] des Bigaradiers) et "Ɛin Rranǧ" (La source des Bigaradiers). Il est à noter que le terme "lɛeṛsa n keṛmus" (لعَرسا نـ كَرمُوس) est également utilisé pour désigner le figuier de Barbarie (opuntia ficus-indica).
Pamplemoussier (citrus maxima, syn. citrus grandis, arbre), Pamplemousse (fruit) et Pomélo (citrus paradisi, arbre et fruit) :
- "pamplimis" (بامبلِمِيس)
Cette nomenclature locale, riche et précise, souligne l'importance culturelle et économique de ces agrumes dans la vie quotidienne des populations atlassiennes. Elle reflète également une connaissance approfondie des différentes variétés et de leurs spécificités.

Durabilité et authenticité dans la culture des agrumes
L'engagement envers la durabilité et l'authenticité est un pilier de la culture des agrumes en Algérie. Les agrumes sont cultivés avec des pratiques respectueuses de l'environnement, chaque plante racontant une histoire de terroir et de tradition. Cette approche garantit non seulement la qualité des fruits, mais aussi la préservation des écosystèmes et des savoir-faire ancestraux.
La préservation de la collection variétale de 178 variétés d'agrumes constitue un enjeu majeur. Cette richesse génétique est un trésor inestimable, offrant un potentiel considérable pour la recherche agronomique, le développement de nouvelles variétés résistantes aux maladies et l'adaptation aux changements climatiques. Les mutations génétiques, qui pourraient expliquer cette diversité, sont un domaine d'étude essentiel pour comprendre l'évolution des agrumes et leur capacité à s'adapter à différents environnements.
L'agrumiculture en Algérie ne se limite pas à la production de fruits frais. La transformation des agrumes en produits dérivés tels que les jus, les confitures, les huiles essentielles et les eaux florales ajoute une valeur significative à cette filière. Ces produits, souvent issus de savoir-faire traditionnels, contribuent à la valorisation du patrimoine agricole et culturel de l'Algérie. Le parfum enivrant des fleurs d'agrumes et la promesse de délices gustatifs à venir témoignent de la vitalité de cette culture.
Les défis et les perspectives de l'agrumiculture algérienne
Malgré cette richesse et cette histoire, l'agrumiculture algérienne fait face à plusieurs défis. Les changements climatiques, avec leurs épisodes de sécheresse et de chaleur extrême, représentent une menace pour les cultures. La gestion de l'eau, l'adoption de techniques d'irrigation efficaces et le développement de variétés plus résistantes à la sécheresse sont des enjeux cruciaux.
La concurrence sur les marchés internationaux est également un facteur à prendre en compte. Pour maintenir leur compétitivité, les producteurs algériens doivent se concentrer sur l'amélioration de la qualité de leurs produits, la certification des pratiques durables et la diversification des débouchés commerciaux. Le développement de filières de transformation et de valorisation des produits locaux est essentiel pour augmenter la valeur ajoutée et renforcer l'économie rurale.
La recherche et le développement jouent un rôle primordial dans l'avenir de l'agrumiculture algérienne. L'étude des maladies et des ravageurs, la sélection de variétés adaptées aux conditions locales et l'optimisation des techniques culturales sont des domaines où l'investissement est nécessaire. La collaboration entre les instituts de recherche, les universités et les agriculteurs est essentielle pour transférer les connaissances et les innovations sur le terrain.

Enfin, la sensibilisation du public à l'importance de la consommation de produits locaux et issus de l'agriculture durable est un levier important. Soutenir les producteurs locaux, valoriser les savoir-faire traditionnels et promouvoir les spécificités des agrumes algériens contribuent à préserver ce patrimoine et à assurer un avenir prospère à cette culture emblématique. L'agrumiculture en Algérie n'est pas seulement une activité économique ; c'est aussi un élément central de l'identité culturelle et du paysage méditerranéen du pays.