Le Crépuscule d'Arjowiggins Security : Un Scandale aux Multiples Facettes

Usine Arjowiggins Security à Jouy-sur-Morin

L'affaire Arjowiggins Security, l'usine de Jouy-sur-Morin (Seine-et-Marne) spécialisée dans la production de papier sécurisé, est bien plus qu'une simple liquidation judiciaire. Elle est devenue le symbole d'un "scandale financier" et d'une "violente négation des personnes et des savoir-faire", dénoncés avec force par ses salariés. Cette saga complexe, qui a conduit à la mise sur le carreau de 240 employés et menacé la souveraineté nationale en matière de documents officiels, soulève des questions profondes sur la gestion des entreprises stratégiques, le rôle de l'État et l'éthique des fonds d'investissement.

La Colère des Salariés : Une Menace Inédite

La liquidation judiciaire d'Arjowiggins Security, prononcée le 16 janvier par le tribunal de commerce de Nanterre, a déclenché une vague de colère et de désespoir parmi les quelque 240 salariés. Occupant leur usine 24 heures sur 24, ils ont rapidement mis en œuvre des actions chocs pour attirer l'attention des pouvoirs publics. La menace de brûler le papier sécurisé servant à produire passeports, cartes grises et billets de banque a été brandie, non sans une certaine détermination.

Dès mardi dernier, "nous avions donné 48 heures à Bercy pour réagir," a indiqué Patrice Schaafs, délégué syndical CGT et secrétaire du comité central d'entreprise, cité par 'Le Parisien-Aujourd'hui en France'. Il a précisé qu'une seconde bobine avait été mise au feu à l'issue de ce délai, et que depuis, "deux bobines par jour y passent." Le dimanche, 7 bobines de 200 kg avaient déjà été brûlées sur une centaine au total, soit "l'équivalent d'un an de commandes." Cette action radicale met en lumière le désespoir des travailleurs face à une situation qu'ils jugent inacceptable.

Un Risque de Pénurie de Documents Officiels

La destruction des stocks de bobines de papier spécial par les salariés d'Arjowiggins Security a un impact potentiel majeur : une pénurie de certains documents officiels. Cette usine étant la seule à produire ce type de papier en France, la situation est critique. Selon Patrice Schaafs, "l'État a un besoin urgent de ce papier car nous sommes les seuls en France à en produire. D'ici deux mois, il y aura une pénurie de cartes grises."

Pile de bobines de papier sécurisé

Arjowiggins Security était en effet spécialisée dans la production de papier sécurisé servant à fabriquer des billets de banque, des chèques, des passeports et des cartes grises. La fermeture de cette entité, associée à la destruction des réserves de matière première, crée une brèche dans la chaîne d'approvisionnement des documents d'identité et de sécurité nationale, soulignant l'importance stratégique de cette usine.

Des Conditions de Licenciement "Indécentes" et un "Scandale Financier"

Au-delà de la menace de pénurie, les salariés dénoncent des "conditions de licenciement indécentes" et un "scandale financier" aux ramifications complexes. Selon eux, 250 millions d'euros auraient été versés par l'État à l'ancien propriétaire, Sequana, pour la reconversion du site. Sequana a ensuite vendu en avril 2018 Arjowiggins Security à un fonds d'investissement suisse, Blue Motion Technologies Holding. Les syndicats affirment que Blue Motion n'a réalisé aucun investissement dans la société.

Les révélations de Michel Henry, présentées à la cour d’appel de Paris en septembre 2022, éclairent les mécanismes de ce "vol en grand et sans effraction". Fin 2017, le groupe Sequana, lourdement endetté, cède Arjowiggins Security à une obscure société de droit suisse, PL Technologies, détenue par "le groupe d’investissement Blue Motion Technologies conseillé par Parter Capital". Le premier élément stupéfiant est que la vente s’est effectuée "à un prix négatif" !

Entre avril 2018 et janvier 2019, 1,7 million d’euros auraient été "pompés" par les repreneurs. Plus grave encore, l'activité principale de l'entreprise, la production de papier-monnaie, a été "saborder" par le refus de libérer les cautions bancaires demandées par les banques centrales, cautions qui permettent de valider les contrats de fourniture. Ces agissements ont conduit à la fermeture définitive de Crèvecœur en 2020.

Le Rôle Controversé de l'État et de la Bpifrance

L'implication de l'État dans cette affaire est également sous le feu des critiques. En 2012, la Banque Publique d'Investissement (BPI) était entrée au capital de Sequana pour éponger une partie de ses dettes, ce qui signifie que l'État était actionnaire et avait le droit de s'ingérer dans la gestion du groupe. Cependant, la BPI s'est peu immiscée dans la gestion de Pascal Lebard, PDG de Sequana.

En mars 2018, la BPI a même prêté 10 millions d’euros supplémentaires à Sequana, qui ont été transférés chez Arjowiggins Security, afin de permettre la cession à Blue Motion - Parter Capital. En juillet 2018, alors qu'il devenait clair que les repreneurs étaient en train de "couler" Arjowiggins Security, Bpifrance a carrément démissionné de son mandat d’administrateur de Sequana.

Liquidation judiciaire d'Arjowiggins : 19 salariés licenciés en Isère

Le ministre de l’Économie de l’époque, Bruno Le Maire, avait rencontré les représentants des salariés fin 2017. Cependant, début 2018, il n'a pas "tiqué" ni devant le nom de Parter Capital, ni devant les modalités de la cession. Il a fallu attendre le 12 octobre pour que M. Le Maire daigne envoyer un courrier aux dirigeants de Blue Motion et Parter Capital pour leur rappeler leurs engagements de repreneurs, une action jugée "trop molle".

Me Henry souligne que la cessation de paiement, manifeste dès le mois d’août 2018, "aurait dû entraîner un dépôt de bilan immédiat et l’ouverture d’une procédure de redressement judiciaire". En outre, Bercy aurait dû s’intéresser avant au sort particulier d’Arjowiggins Security, étant donné son statut de fournisseur de papiers sécurisés pour l’Imprimerie nationale.

Le Démantèlement d'un Fleuron de l'Industrie Papetière

Arjowiggins Security n'était pas un cas isolé. D'autres usines papetières, qui appartenaient toujours à Sequana, étaient en grande difficulté financière. L'usine de Bessé-sur-Braye, placée en liquidation judiciaire en mars 2019, a finalement trouvé un repreneur en juin 2020, grâce au soutien de l'État et de la région.

Mais pour Arjowiggins Security, la fin fut plus brutale. La filiale, malgré sa rentabilité globale, a servi à éponger les dettes de la holding Sequana. En 2015, M. Lebard avait déjà vendu d'autres actifs, comme l'usine brésilienne Arjo Systems et Arjowiggins Solutions, le produit de ces ventes remontant vers le groupe Sequana. Crèvecœur a été "la dernière pièce d’une vente à la découpe".

Les salariés de l'unité de recherche et développement à Apprieu, en Isère, qui travaillaient sur les papiers utilisés pour les documents de sécurité, ont été particulièrement touchés. Maria Delaigue, chercheuse et élue CGT du comité d'entreprise, témoigne : "On nous avait promis qu'on serait placé en redressement judiciaire. Et le 16 janvier dernier, le tribunal de commerce de Nanterre a prononcé la liquidation sèche. C'était le coup de grâce, on ne s'y attendait pas !"

Elle dénonce le gâchis d'un savoir-faire : "On a réalisé ici 80 % des 194 inventions du groupe ! Cela avait permis de déposer 1700 brevets qui rapportaient chaque année un million d'euros au groupe. On nous appelait la poule aux œufs d'or. L'actionnaire a vendu les œufs et a tué la poule. Quel gâchis ! Voilà comment on traite la recherche française." Les blouses de chercheurs, accrochées aux grilles de l'entreprise, sont devenues un symbole de cette indignation.

Blouses de travail accrochées aux grilles d'une usine

Les Repreneurs Potentiels et les Obstacles Rencontrés

Plusieurs projets de reprise ont vu le jour, mais se sont heurtés à de nombreux obstacles. Patrick Quignot, ancien salarié et président de l'association Les Compagnons papetiers de Crèvecoeur et du Marais, avait opéré avec d'autres anciens salariés, dont Patrice Schaafs, un projet de Société Coopérative et Participative (Scop) baptisé Padec. Cependant, le gouvernement a officiellement rejeté le principe d’une Scop, rendant le projet irréalisable sans l'engagement financier de l’État. "Nous ne nous faisons pas d’illusion," regrette Patrick Quignot. "Mais nous sommes toujours là s’il faut accompagner un éventuel investisseur."

Arnaud Gravey, quant à lui, mène un projet de reprise d'activité avec Alain Vérité, misant sur des investisseurs privés. Leur objectif est de rouvrir l'usine tout en diversifiant son activité. Cependant, les machines, arrêtées brutalement, n'ont pas été nettoyées, ce qui rend difficile une relance rapide de l'activité. "Une usine papetière est un milieu humide et acide qui ne correspond pas à la technologie que nous souhaitons développer," explique Arnaud Gravey.

L'investissement nécessaire a également augmenté, passant de 60M€ sur trois ans à une mise de départ d’au moins 67M€. Malgré cela, des investisseurs étaient intéressés, notamment une personne de la péninsule arabique souhaitant sécuriser ses emballages de produits pharmaceutiques, une diversification prévue par Smart Security Paper, le nom du projet. Mais la pandémie de Covid-19 et le confinement ont mis un frein à ces discussions.

La Vente aux Enchères des Actifs et la Question de la Dette

La vente aux enchères des actifs de la papeterie Arjowiggins, initialement prévue fin mars, a été reportée en juin en raison de la pandémie de Covid-19. La vente, assurée par le cabinet de commissaires-priseurs Gillet-Seurat Moretton et associés, proposait 812 lots, principalement des lots industriels destinés à des professionnels.

La vente aux enchères des machines de la papeterie devait rapporter entre un et trois millions d’euros, une somme destinée à "rembourser les salaires qui ont été versés aux employés d’ArjoWiggins par le régime de garantie des salaires (AGS) et qu’il faut rembourser." Cette dette s’élèverait à environ 5M€.

Les Compagnons papetiers de Crèvecoeur et du Marais, qui entendent promouvoir l’héritage de l’industrie papetière, ne se sont pas positionnés sur grand-chose. Patrick Quignot a précisé : "Il s’agit surtout de lots industriels, ils seront donc vendus à des professionnels." L'association possède déjà environ 1 500 pièces de collection, et visait "peut-être des petits ustensiles sans grande valeur," comme une enclume.

Catalogue de vente aux enchères d'actifs industriels

Les Conséquences Humaines et Judiciaires

Plus de quatre ans après la liquidation de la papeterie Arjowiggins Security, l’affaire continue de rebondir sur le plan judiciaire. Au mois de mars dernier, un Allemand a été mis en examen pour recel d’abus de biens sociaux provenant d’un dirigeant et de fausses factures, et laissé libre sous contrôle judiciaire. Cette première mise en examen fait suite à l’ouverture d’une information judiciaire contre X, le 13 juillet 2022.

Les 104 ex-salariés ont attaqué leurs anciens patrons aux prud'hommes pour "licenciement sans cause réelle et sérieuse". Selon l'avocat des salariés, les repreneurs auraient réalisé un véritable "pillage" en vidant les caisses de l'usine en quelques mois avant de la fermer.

Le démantèlement d'Arjowiggins Security a également des répercussions culturelles et artistiques. Catherine Gendre, directrice artistique de la compagnie de théâtre et de danse Soleil sous la pluie, prépare une pièce-documentaire intitulée "Crèvecœur", qui portera sur scène "l'aventure industrieuse des 'Arjos' et de leurs prédécesseurs". Cette pièce, qui devrait être jouée fin 2027, cherche à témoigner de la "violente négation des personnes, des savoir-faire" et à redonner toute sa place à "la main ouvrière qui transforme le papier". Le titre "Crèvecœur", comme l'explique Catherine Gendre, porte bien son nom, reflétant la tristesse, la rage et le gâchis ressentis face à cette situation.

Le sort d'Arjowiggins Security est emblématique de la fragilité de l'industrie papetière française et des défis posés par la mondialisation et les fonds d'investissement. L'absence de repreneur pour une entreprise aussi stratégique met en lumière des lacunes dans la protection des savoir-faire et des emplois sur le territoire national.

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