L'arrosage au champagne : une tradition entre superstition maritime et célébration sportive

Bateau brisant une bouteille de champagne

L'image d'une bouteille de champagne brisée sur la coque d'un navire ou d'athlètes s'aspergeant de ce vin pétillant après une victoire est devenue si courante que peu de gens s'interrogent sur les origines de ces rituels. Pourtant, derrière ces gestes festifs se cachent des histoires riches et des superstitions ancestrales, traversant les siècles et les cultures. L'arrosage au champagne, qu'il s'agisse de baptiser un bateau ou de célébrer un triomphe sportif, est une tradition ancrée dans nos habitudes, dont les racines plongent profondément dans le passé.

Le baptême des navires : une tradition immémoriale pour conjurer le sort

C'est devenu une habitude sur nos côtes, mais pourquoi casse-t-on une bouteille de champagne sur la coque des bateaux pour les baptiser ? Les propriétaires s'adonnent à cette tradition devenue quasi immuable lors de la mise à l'eau d'un bateau, en cassant une bouteille, de champagne généralement, sur la proue. Bien que les aspects liturgiques des bénédictions de navires aient continué dans les pays catholiques, la Réforme les a interrompus en Europe protestante pendant un certain temps. Malgré des origines rituelles très anciennes, cette pratique est aujourd'hui associée à la célébration.

Tableau d'un ancien rituel de baptême de navire

La légende trouverait son origine dans la Grèce antique. À cette époque lointaine, les marins répandaient du sang sur la proue de leur bateau, le sang de victimes sacrifiées spécialement pour l'occasion. Le but était alors de s'assurer la protection des dieux et calmer les tempêtes pour éviter les naufrages et autres accidents en mer. Cette pratique rendait hommage à Poséidon, dieu des mers et des océans. Ce sacrifice a été abandonné au profit de la bouteille de vin, puis de champagne, boisson symbole de bonheur et de chance.

Le dieu Neptune, le dieu des mers, est un dieu capricieux, et mieux vaut ne pas le contrarier. Un navire qui n'a pas goûté au vin goûtera au sang : ce proverbe anglais explique l'origine de cette superstition. Selon une tradition ancestrale, une bouteille doit être brisée sur la coque d'un bateau lors de sa mise à l'eau, car sans ce rituel, il pourrait arriver malheur au navire et à ses occupants. Le Titanic n'avait pas été baptisé avant son départ, et nous connaissons tous comment son premier voyage s'est terminé. La légende a été renforcée par le naufrage du Titanic, qui a coulé en 1912 lors de son voyage d'inauguration. Une catastrophe expliquée par certains en raison du refus de la compagnie White Star Line de jamais baptiser ses bateaux. Badiner avec la tradition serait même particulièrement risqué, un proverbe anglais promettant un sort funeste à tout navire qui n'aurait pas « goûté au vin ».

Dessin du Titanic coulant

Pour baptiser un bateau, il ne s'agit pas de juste lui donner un nom. Pour conjurer le mauvais sort, il faut que la marraine du bateau brise une bouteille de champagne sur la coque en disant "Je te baptise et te souhaite bonne navigation". Ce rite provient d'une tradition antique. Auparavant, le but était d’attirer la clémence des Dieux en leur faisant une offrande. Sauf qu’à l’époque, ce n’était pas du champagne que l'on reversait, mais le sang d’un sacrifié. Le vin, moins cruel, a ensuite remplacé le sang sacrificiel.

La cérémonie du baptême : précautions et rituels

Pour éviter que la bouteille refuse de se briser sur la coque, gage de malheur assuré, il convient de la lancer à grande vitesse, afin qu’elle se casse et que la mousse se répande sur la coque. Le choc doit être bruyant pour éloigner les mauvais esprits. En général, les bouteilles sont légèrement sciées à l'avance et on préfère désormais les frapper contre l'ancre pour ne pas abîmer la coque. Mais attention, quand vous brisez la bouteille, elle doit se briser du premier coup, sinon c’est un mauvais présage. Il faut donc lancer vigoureusement la bouteille (et ne pas hésiter à la scier légèrement au préalable) sur la coque.

Le navibotellisme ou l'art de mettre les bateaux en bouteille

La tradition des parrains et des marraines est née du rapprochement symbolique entre le baptême d’un bateau et le baptême des enfants de la tradition catholique. Si auparavant la marraine du bateau était généralement la femme du propriétaire, dorénavant, les grosses compagnies maritimes ont pris l’habitude de choisir des célébrités pour tenir ce rôle. Sophia Loren baptise ainsi chaque navire MSC Croisières depuis 2003, et Marion Cotillard a été marraine du Costa Serena en 2007. La fête de bénédiction du navire de guerre Prince Royal, un vaisseau de 64 canons, en 1610, comprenait le prince de Galles et le constructeur naval Phineas Pett, maître charpentier au chantier naval de Woolwich. Le noble prince, accompagné du lord amiral et des grands seigneurs, était sur le gaillard d'arrière, où la grande coupe dorée était prête, remplie de vin pour nommer le navire dès qu'il serait à flot, selon la coutume ancienne et la cérémonie effectuée à de telles occasions, et lançant la coupe debout par-dessus bord. Son Altesse, debout sur le gaillard d'arrière avec une compagnie sélectionnée seulement, en plus des trompettistes, avec beaucoup d'expression de joie princière, et avec la cérémonie de boire dans la coupe debout, a jeté tout le vin vers l'avant vers la demi-coque, et l'appelant solennellement par le nom de Prince Royal, les trompettes sonnant en même temps, avec beaucoup de paroles gracieuses pour moi.

Le « macoui » : une superstition liée au changement de nom

Vous avez acquis un bateau et vous souhaitez le rebaptiser ? N'oubliez pas au préalable de tuer le macoui, ce grand serpent marin rattaché à votre bateau et qui se confond avec son sillage. Chaque bateau a son macoui qui le protège. En rebaptisant un bateau, on lui rattache un nouveau macoui. Les deux divinités entrent alors en compétition et se battent, ce qui peut provoquer des accidents par la suite en mer. Donc, avant de rebaptiser votre bateau, il faut tuer l'ancien macoui. Pour cela, partez au large avec un bateau ami, buvez quelques verres et versez dans la mer votre boisson alcoolisée favorite à l'arrière du bateau. Le but est de saouler le macoui afin de l'affaiblir. Puis, le bateau de votre ami doit se rapprocher au maximum de votre propre bateau et tuer le serpent en coupant la vague par trois fois. Autre façon de faire : partir avec une embarcation et suivre le bateau à débaptiser en tirant trois fois un coup de feu dans le sillage, à chaque passage du bateau. Le bateau est ensuite rebaptisé en prononçant son nouveau nom à voix haute et en reversant un peu d'alcool sur le macoui.

L'arrosage au champagne dans le sport : une célébration accidentelle devenue rituel

Pilotes de Formule 1 s'arrosant de champagne sur un podium

Au-delà des baptêmes de navires, l'arrosage au champagne est également une tradition bien ancrée dans le sport. C’est une tradition que l’on retrouve aussi dans d’autres sports mécaniques et qui traduit la joie des vainqueurs de grands prix. Mais qui a eu, le premier, l’idée d’arroser le public de bulles champenoises pour célébrer son sacre ? C’est la question pas si bête à laquelle répond l’édition du soir dans son podcast quotidien. Cette habitude remonte en réalité à la fin des années 1960.

Même si le champagne est déjà depuis des siècles un symbole de fête et de réussite, c'est seulement en 1950 qu'une bouteille est offerte pour la première fois à un vainqueur d'une épreuve sportive. L'heureux bénéficiaire ? Juan Manuel Fangio, le pilote argentin de F1, qui vient de remporter le Grand Prix de France à Reims. L'initiative vient du producteur local Moët & Chandon. Comme l'explique Le Figaro, la démarche se généralise rapidement sur toutes les épreuves de la saison, qui correspond d'ailleurs au premier Championnat du monde de F1. Mais les pilotes ne se douchent pas encore au vin pétillant, ni même ne le boivent sur le podium.

Jo Siffert sur le podium des 24 Heures du Mans

Seize ans plus tard, la tradition d'offrir une bouteille de champagne au vainqueur s'est répandue dans plusieurs disciplines du sport automobile. C'est le cas des épreuves d'endurance, comme les 24 Heures du Mans. Lors de cette édition 1966, c'est le Fribourgeois Joseph «Jo» Siffert qui remporte la mythique course. Et sur le podium, pendant que l'hymne national suisse est joué, rien ne se passe comme prévu pour l'Helvète qui tient sa bouteille dans les mains, comme le rappelle Le Figaro : « Le bouchon saute et le précieux breuvage éclabousse pilotes et spectateurs au pied du podium. Très commenté, le petit incident a marqué les esprits ». Jo Siffert (1936-1971), inventeur d'une tradition bien malgré lui.

Au point que l'année suivante, toujours aux 24 Heures du Mans, Dan Gurney marque le coup (à défaut de le boire). Succédant au palmarès à Jo Siffert, le malicieux pilote américain secoue volontairement sa bouteille sur l'estrade et fait gicler son contenu sur les personnes qui l'entourent, en guise de clin d’œil à la mésaventure de Siffert. La tradition des douches au champagne est née. Elle s'est exportée par exemple sur les courts de tennis et les parquets de basket, notamment grâce à son effet spectaculaire. « L'arrosage au champagne crée un moment visuellement saisissant, idéal pour les séances photos et la couverture médiatique », analyse le site spécialisé Glass of bubbly.

Le navibotellisme ou l'art de mettre les bateaux en bouteille

Des variations et entorses à la tradition

La tradition était née, mais elle a connu quelques variations. La loi des sponsors a ainsi parfois conduit au remplacement du champagne par un pétillant italien, sur les circuits de F1, entre 2021 et 2024. Le vin français y a fait son retour en force, cette année, mais reste néanmoins banni de certains grands prix organisés dans des pays du Moyen-Orient où la consommation d’alcool est prohibée. Il y est donc remplacé par une boisson gazeuse à base de jus de fruits et d’eau de rose, détaille Le Figaro Vins.

Autre entorse à cette règle non écrite, une pratique popularisée chez les pilotes de F1 par Daniel Ricciardo, qui avait pris l’habitude de verser le champagne dans sa chaussure avant de le boire. Autre singularité, aux États-Unis, où, lors des 500 miles d’Indianapolis, les vainqueurs ne reçoivent pas du champagne, mais du lait. Et en France, pour respecter la loi Evin qui encadre la promotion de l’alcool, les étiquettes des bouteilles sont retirées.

Daniel Ricciardo buvant du champagne dans sa chaussure

Les sportifs ont l'habitude de s'arroser avec le fameux vin pétillant après un titre. Une coutume qui trouve son origine dans la mésaventure d'une célébrité romande. Les douches au champagne sont une tradition lors des victoires sportives. C'est le cas notamment en Formule 1, où les trois premiers de chaque Grand Prix prennent beaucoup de plaisir à s'arroser les uns les autres sur le podium. Cette semaine, le célèbre vin pétillant a aussi beaucoup moussé en tennis et en basket. Ça a commencé dimanche, après la finale du tournoi de Halle remportée par Alexander Bublik contre Daniil Medvedev. Les deux tennismen, connus pour être aussi talentueux que fantasques, s'en sont donné à cœur joie au moment de s'asperger avec leurs bouteilles, lors de la cérémonie de remise des prix. De quoi créer un moment sympa de complicité et de franche déconnade, qui reste rare en tennis.

Elle a suivi le sacre en NBA du basketteur français et de ses coéquipiers d'Oklahoma City. Pour fêter ce premier titre de l'histoire du club, les joueurs avaient décidé de sabrer le champagne dans le vestiaire. Problème : aucun d'eux ne savait comment ouvrir leur bouteille pour la faire mousser… Il a fallu l'intervention salvatrice du doyen de l'équipe et seul élément à avoir déjà célébré un sacre (avec les Lakers en 2020), Alex Caruso (31 ans), pour éviter le flop total.

Après s'être fait mousser aux yeux du monde entier, Alexander Bublik et Daniil Medvedev devront toutefois rapidement retrouver une autre bulle, la leur, pour espérer performer à Wimbledon dès ce lundi, où chacun d'eux a le potentiel d'aller très loin dans le tournoi. Mais même en cas de sacre, la seule douche à laquelle ils auront droit sera à l'eau chaude. Car dans ce temple du conservatisme et des bonnes manières, mieux vaut ne pas pousser le bouchon trop loin !

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