
Le Costa Rica, souvent salué comme un pionnier en matière d'écologie et réputé pour sa « pura vida », est un pays d'Amérique Centrale doté d'une flore et d'une faune exceptionnelles, abritant plus de 6 % de la biodiversité mondiale. Ce pays, dont l'économie dépend grandement du tourisme, de l'agriculture et de ses exportations de produits locaux comme le café, le cacao, le sucre, la banane et l'ananas, se trouve paradoxalement confronté à des défis majeurs liés à l'intensification de certaines de ses cultures, notamment celle de l'ananas. Bien que l'ananas soit devenu un produit phare du pays, occupant près de 45 000 hectares du territoire costaricien et représentant aujourd'hui près de 32 000 emplois, son succès international masque une réalité complexe et souvent sombre pour les communautés locales et l'environnement.
L'Ascension de l'Ananas : D'une Culture Artisanale à une Industrie Mondiale
L'histoire de l'ananas au Costa Rica a connu une transformation radicale. Dans les années 60, sa production était encore à un niveau artisanal, principalement destinée à la consommation locale. Cependant, au début des années 80, une deuxième phase s'est amorcée avec l'arrivée de compagnies comme Piñera del Sur et la multinationale Chiquita, marquant le début d'une production massive. Si au début des années 70, la totalité de la production était réservée à la consommation locale, elle ne représente plus que 7 % de nos jours. L'ananas est désormais le produit phare du Costa Rica, que l'on retrouve sur tous les étals des supermarchés à travers le monde.
Cette croissance fulgurante est également illustrée par l'augmentation de la surface cultivée, qui, selon la CANAPEP, a bondi de 675 % entre 1990 et 2009. Économiquement, l'ananas a rapporté 941,95 millions de dollars US en 2017. Le Costa Rica fournit à lui seul 80 % du marché américain et 30 % du marché européen en ananas frais, une preuve de son rôle central dans le commerce mondial de ce fruit exotique.

L'implantation d'entreprises comme Pindeco - Pineapple Development Corporation, une filiale de Del Monte, au cœur de la région reculée de Buenos Aires de Puntarenas, dans le sud du Costa Rica, n'est pas le fruit du hasard. Opérant en ces lieux depuis la fin des années 70, Pindeco a su tirer parti des ressources naturelles locales. La présence de l'un des plus grands fleuves du pays, le Río Grande de Térraba, qui s'étend sur près de 160 km, assure un cinquième de la production nationale totale de Pindeco. À cet « or bleu » s'ajoutent des précipitations plus récurrentes ici qu'ailleurs, permettant d'irriguer facilement et à bas coûts les cultures d'ananas. L'année d'entrée en activité, 1978, coïncide également avec une période de crise budgétaire préoccupante pour le pays, où l'entreprise Chiquita fermait ses portes, laissant des milliers de travailleurs sans emploi, et le cours du café, principale ressource commerciale, était excessivement bas. La région avait besoin d'une bouée de secours, et Pindeco fut, d'une part, accueilli, bien que paradoxalement à contrecœur.
L'Ombre Toxique des Plantations : Impacts Environnementaux et Sanitaires
Malgré l'image idyllique que peut véhiculer l'ananas, sa culture intensive au Costa Rica est loin d'être sans conséquences. Le pays se targue d'être pionnier en matière d'écologie, mais se place pourtant aux talons de la Chine en matière d'utilisation de pesticides. Cette croissance folle a été permise en raison d'un recours massif aux intrants chimiques. La production d'ananas se réalise uniquement par rejets, et en pratique agricole conventionnelle, l'induction est artificielle, produite à base d'une bouillie à base d'ethrel. La grande différence entre l'ananas conventionnel et l'ananas organique vient des produits utilisés lors de l'induction, des produits phytosanitaires et de la quantité d'insecticides fongicides.

Les épandages de ces produits chimiques sont souvent réalisés par de petits avions ou des hélicoptères oranges volant au-dessus des champs, exposant directement les travailleurs et les résidents proches des cultures. Les vents contrarient les mesures d'écartement prises lors de l'épandage, rendant ces pulvérisations encore plus dangereuses. Parmi les herbicides utilisés, le Paraquat est particulièrement notoire pour sa toxicité aiguë et chronique, avec des conséquences désastreuses bien connues telles que le cancer, l'hypoxie ou la fibrose pulmonaire. Un travailleur témoigne que "des maladies apparaissent chez des personnes qui ont deux, trois ans d'ancienneté seulement". Des difficultés respiratoires et des allergies sont constatées chez les enfants vivant à proximité des champs. Des femmes qui auraient été en contact avec ces produits, parfois même des années avant leur grossesse, montrent un risque bien plus élevé de complication concernant leur nouveau-né.
En plus de l'utilisation de ces produits ravageurs, la culture sur brûlis est pratiquée après chaque récolte, entraînant des incendies qui échappent à tout contrôle. Ces pratiques sont non seulement une source de pollution atmosphérique, mais elles provoquent également des dommages considérables pour la vie sauvage et humaine, comme l'a rappelé le département « Aire de Conservation » du parc national voisin, le PILA, après un feu provoqué par une entreprise. Les impacts sont nombreux : perte de la souveraineté alimentaire, contamination des sols et des eaux, érosion, perte de couverture végétale et privatisation des terres. Depuis 2007, des habitants d'un village voisin doivent se rabattre sur l'eau des camions-citernes en raison de substances dangereuses présentes dans les eaux directes.
Les Conditions de Travail : Une Dignité Humaine Reléguée au Second Rang
Face à ce géant qu'est l'industrie de l'ananas, la protection de l'environnement, tout comme le respect de la dignité humaine, se voient relayés au second rang. Les journées commencent tôt et se terminent tard pour les travailleurs des plantations. Dès 4 h du matin, les moteurs des motos rugissent, et les lampes des phares défilent dans la nuit du village encore endormi. Les moins chanceux se rendent au champ à pied, outils de travail à la main, dos courbé. Certains d'entre eux sont éloignés des cultures, s'ajoutant trois interminables heures de marche quotidiennes pour un salaire de misère. Leur premier mois de salaire est pratiquement toujours utilisé pour l'acquisition d'une moto. Une fois arrivés sur place, leurs gestes se répètent jusqu'en fin d'après-midi : trouer, planter, trouer, planter.

Les travailleurs sont régulièrement licenciés quelques mois seulement après leur recrutement, période pendant laquelle aucune couverture syndicale n'est de rigueur. Les normes de base telles que le respect des heures de travail et les garanties sociales ne sont pas respectées. La présence de plus en plus importante de travailleurs « importés » est une autre source majeure de préoccupations. Les industriels profitent de leurs situations précaires pour payer moins cher ces travailleurs migrants, ce qui provoque une baisse du salaire général, au détriment des populations locales.
Quant aux femmes, elles présentent une vulnérabilité accrue dans le secteur. Elles travaillent soit au champ, soit à la sélection qualitative des fruits. Ce travail est rémunéré à la pièce, le salaire perçu est donc fonction de la productivité de la travailleuse, ce qui le rend temporaire et incertain. Au croisement de cette précarité salariale se retrouvent harcèlement, abus de pouvoir et persécutions. De plus, en rentrant d'une journée de labeur, leur deuxième journée commence, car c'est aux mères que revient exclusivement le soin de s'occuper des enfants, des tâches ménagères et de la cuisine.
Tristes Réalités et Accaparement des Terres
L'industrie de l'ananas au Costa Rica a été le théâtre de tragédies humaines. Aux petites heures d'un matin de décembre 2017, deux travailleurs ont trouvé la mort sur leur lieu de travail dans des circonstances glaçantes. Olger Esteban Alfaro Loria, père de quatre enfants, a été aspiré par un tube lors du nettoyage d'un réservoir d'eau. Son collègue, alerté par les cris, a tenté de lui venir en aide, mais tous deux ont été lentement broyés par la machine qui n'a jamais pu être arrêtée, sous les yeux impuissants d'un troisième témoin. À l'heure actuelle, l'affaire semble avoir été passée sous silence, tout comme les réclamations des familles des victimes.
Une autre machine qui semble inarrêtable est celle de l'accaparement des terres. Cinquante mille hectares ont été vicieusement conquis par les industriels dans cette région aux allures pourtant si paisibles. Les terres, anciennement détenues par les paysans, se situent à proximité de zones résidentielles, si bien que les exploitations sont désormais très proches des habitations. Le paysage se déforme radicalement au fil des années, les forêts si luxuriantes d'antan faisant désormais place aux champs monotones et intempestifs. Les terres sont un héritage transmis de génération en génération, et accepter de les vendre, c'est aussi en partie se couper de ses racines, rarement sans regrets.
Désarticulation Sociale et Impunité
Le rythme imposé par les plantations de grande envergure empêche bien souvent la participation aux activités domestiques et de loisirs, entraînant une désarticulation du tissu social qui se traduit d'abord au niveau du noyau familial, s'élargissant ensuite au communal. Il en résulte une absence totale d'investissement dans l'infrastructure sociale des communautés marquées par la présence d'industriels. Les villages du sud du pays sont de taille modeste, tout le monde connaît ses voisins, la vie est communautaire et solidaire. Cependant, comment s'investir pour sa communauté quand on exerce un métier pareil ? Cela relève de l'impossible. Les épouses des planteurs se voient plus sujettes à subir des violences ou une charge mentale domestique très lourde.

Le sentiment d'impunité, combiné à celui d'impuissance, contraint à une continuité du jeu, où les gagnants et les perdants restent inchangés. L'entreprise Pindeco bénéficie de charges fiscales extrêmement faibles, d'une absence de mesures prises à son égard et d'une négation quasi automatique des plaintes portées. En 2009, le gouvernement, par l'intermédiaire du SETENA, a provoqué un gouffre supplémentaire d'incompréhension en créant un mécanisme volontaire d'analyse, qui se traduit par un contournement de l'obligation de faire évaluer les impacts environnementaux. Ce système novateur est une réelle aubaine pour les industriels qui peuvent désormais prendre eux-mêmes la température de leurs propres impacts, sans contrôle.
Un Paradoxe Économique et Social
Malgré les aspects négatifs, la présence de Pindeco représente également une source d'emploi dans des régions souvent déprimées. Un villageois témoigne : « Pindeco n'est pas notre ami, c'est certain, mais nous ne pouvons pas non plus le qualifier d'ennemi ». Le gouvernement tournant le dos à ses responsabilités, il n'y avait auparavant pas de chemin en dur pour traverser le village. C'est vers la fin des années quatre-vingt que Pindeco entreprit ce chantier, permettant désormais de rejoindre l'axe principal le plus proche.
L'ananas s'avère être un agent dynamique pour l'emploi. Signer un contrat avec Pindeco est un principe de nécessité pour une partie des habitants : répondre à ses besoins les plus élémentaires et les plus immédiats, peu importe le prix à payer. Aujourd'hui, il s'agit de la principale source de revenus des communautés limitrophes, particulièrement pour le village de La Puna. L'agriculture familiale étant successivement abandonnée par les jeunes, c'est Pindeco qui l'emporte sur le chômage. Ces apports semblent être un pansement sur une jambe de bois, ne résolvant rien aux problèmes de fond. Pourtant, sur le court terme, un revenu est assuré à des familles qui autrement n'auraient rien. Le taux de pauvreté à Buenos Aires est le double du niveau national, et 21 % des habitants du pays vivent dans la pauvreté, dont 1,3 % avec moins de 3,90 USD par jour (Banque Mondiale, 2019).
L'ananas, juin 2019
Pindeco détient 50 % du marché costaricain. Cette généreuse part de gâteau lui octroie la possibilité d'imposer ses lois, caprices et exigences. En effet, comme dans tout conflit d'intérêts, l'argent est roi. Le schéma de compréhension est simple : plus il y a de demande, plus l'offre augmente à un coût dérisoire. Et plus cette offre est grande, plus la production est intensive, au détriment de tout. Le simple fait d'acheter un fruit met en route un engrenage pratiquement sans fin qui termine de plus en plus souvent sa route dans un conditionnement en plastique.
Des Alternatives Durables : L'Ananas Biologique et l'Agrotourisme
Face aux dérives de l'agro-industrie, des initiatives plus durables émergent, offrant un aperçu d'une production d'ananas plus respectueuse de l'environnement et des communautés. Le concept de l'ananas organique, qui se distingue par l'absence de produits chimiques lors de l'induction, et une utilisation minimisée d'insecticides et de fongicides, gagne du terrain. Bien que la disponibilité de l'ananas biologique dépende des supermarchés et des chaînes de distribution, il est clair qu'il est recommandé de consommer un ananas organique plutôt qu'un ananas conventionnel.
Des exemples inspirants de plantations adoptant des pratiques durables et offrant des expériences d'agrotourisme existent. La Finca Sura, gérée par une famille de paysans, du grand-père à la nièce, s'engage dans une agriculture biologique, produisant ananas, canne, vanille, curcuma, poivre, cannelle, et bien d'autres espèces, le tout garanti sans produits chimiques ajoutés. Les visiteurs peuvent y déguster des ananas frais, une cuisine délicieuse composée à 80 % de produits locaux, et découvrir les enjeux environnementaux du Costa Rica à travers des visites guidées. La possibilité de passer une ou plusieurs nuits sur place permet de s'immerger pleinement dans l'ambiance paisible de la finca, bercée par les chants d'oiseaux.
L'Hacienda Roswitha est un autre modèle d'exploitation pour l'agriculture régénérative. Pour la famille Dähler, la durabilité n'est pas une option, mais une évidence. Ils misent sur des méthodes de culture respectueuses de l'environnement, notamment la protection contre l'érosion, la gestion durable de l'eau, l'énergie solaire et une amélioration continue de la fertilité des sols. Un élément particulier de l'Hacienda est l'élevage de buffles d'eau, utilisé de manière ciblée pour exploiter de manière optimale les zones de sol humides et marécageuses moins adaptées à la culture de l'ananas. Les buffles contribuent à l'entretien du paysage, favorisent la biodiversité et aident à préserver les habitats naturels. La famille soutient également des projets locaux d'éducation et de santé, crée des emplois équitables et propose des formations continues à ses employés. Les visiteurs peuvent participer à une visite guidée de l'ananas, découvrant l'ensemble du processus de production et dégustant des ananas frais directement du champ.

À La Virgen de Sarapiquí, une région caractérisée par la richesse de ses sols et de sa nature environnante, Organic Paradise Tour offre une expérience unique et authentique de l'agriculture biologique sur une plantation de 33 hectares. Le propriétaire costaricien et sa famille, avec la conviction que l'agriculture biologique est l'avenir de l'humanité, se sont efforcés de créer des emplois pour la communauté en fondant Organic Pineapple Sogo et en diversifiant la production avec des cultures comme le yucca, le citron et le guanabana. Des experts guident les visiteurs à travers la ferme sur un tracteur spécialement conçu, permettant de découvrir les différentes étapes de la croissance des ananas biologiques et d'apprendre des astuces sur la production ainsi que l'histoire des racines indigènes dans les plantations du Costa Rica.
Dans le canton d'Upala, dans le nord du pays, Danilo, le gérant de l'exploitation Las Brisas, est un passionné de la nature et de l'ananas. Son objectif est d'offrir un produit de qualité au goût riche et raffiné. Il insiste sur la patience et la minutie requises à chaque étape de la culture, garantissant la fertilité du sol par un bon drainage, un taux d'acidité contrôlé, une matière organique favorisée et la pratique de la jachère. Il partage son savoir-faire et sa passion, montrant les différentes phases de production sur son exploitation, où les ananas sont volontairement plantés sur de petites buttes pour protéger leurs racines de l'excès d'humidité.
Ces exemples de petites exploitations et d'agrotourisme mettent en lumière qu'une autre approche est possible, une approche qui concilie production économique, respect de l'environnement et bien-être des communautés.
L'Importance de la Consommation Responsable
Le pouvoir total de Pindeco soulève des interrogations importantes qui concernent diverses facettes d'un même problème : celui de notre consommation mondialisée. Des aspects sociaux, des préoccupations économiques et environnementales se trouvent au cœur de cette problématique qu'est notre système alimentaire actuel. Il est paradoxal d'acheter des fruits venus de l'autre bout de la Terre sans se soucier des conditions dans lesquelles ils ont été produits. Quid de nos États qui ferment les yeux au prétexte qu'ils ne seraient pas responsables de cette situation ? L'appel au boycott et l'exigence d'une réaction politique sérieuse sont de mise.
Il est vital d'être informé sur ce type de situation dans laquelle se retrouvent plongées des communautés entières, particulièrement en Amérique latine. N'est-il pas paradoxal de vouloir manger de l'ananas toute l'année, encore plus quand nous vivons dans un pays qui n'en produit pas et qui se trouve si éloigné du Costa Rica ? Nos responsabilités sont certes partagées. Certaines relèvent des choix de consommation individuels, d'autres sont corrélées aux décisions prises par les entreprises et les gouvernements. Prendre conscience de la réalité complexe qui peut se cacher derrière un simple fruit est le premier pas vers un changement nécessaire pour que la « pura vida » du Costa Rica ne soit pas seulement un slogan marketing, mais une réalité vécue par tous.
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