La pomme, bien que souvent reléguée au rang de simple fruit du quotidien, fait l'objet d'une science rigoureuse et passionnée : la pommologie. Ce domaine d'étude, porté par des experts dévoués, permet de cataloguer et de préserver des milliers de variétés, chacune porteuse d'une histoire et d'un héritage génétique unique. Au cœur de cette démarche en Picardie, l'association I z'on creuqué eun' pomm' s'impose comme un pilier fondamental de la sauvegarde des variétés fruitières locales.

L'éveil à la conscience patrimoniale
À la sortie de la seconde guerre mondiale, la France a engagé une modernisation drastique de son agriculture. Cette période, marquée par le remembrement et l'usage intensif de produits phytosanitaires, visait à accroître les rendements de manière spectaculaire. Cependant, cette politique de productivité à tout prix a eu un coût écologique et culturel majeur : certaines espèces, jugées non rentables, ont été délaissées. La disparition de la vache picarde dès 1950 en est un exemple frappant. Face à cette standardisation galopante, une prise de conscience a émergé à partir des années 1980 : le besoin urgent de protéger ce que l'humanité avait mis des siècles à sélectionner. C'est dans ce contexte de résistance culturelle que des associations de sauvegarde des vergers ont vu le jour partout en France, avec pour mission de contrer l'érosion de la biodiversité domestique.
La genèse et l'évolution de l'association I z'on creuqué eun' pomm'
Fondée en 1983, l'association I z'on creuqué eun' pomm' (pour la sauvegarde des variétés fruitières du terroir) est née de la volonté d'une poignée de passionnés. Initialement concentrée sur la préservation des variétés de pommes et de poires à couteau de Picardie, l'association a rapidement élargi son champ d'action. Comprenant que le terroir picard est également riche d'une tradition cidricole séculaire, elle a intégré les fruits de pressoir et les techniques artisanales de fabrication du cidre à ses priorités.
En tant que passeur de mémoires, l'association organise des formations destinées à transmettre les savoir-faire locaux. Ce travail de longue haleine permet de maintenir vivantes des traditions qui, sans cet engagement, auraient pu sombrer dans l'oubli. L'association, reconnue comme acteur de l'Économie Sociale et Solidaire (ESS), entretient aujourd'hui deux vergers de conservation : l'un à Cempuis, composé de 70 pommiers à couteau, et l'autre à Blargies, dévolu à la pomme à cidre.
Comprendre les arbres pour mieux les tailler – Formation fruitiers avec Julien Coirier
La science au service de la biodiversité
La pommologie ne se limite pas à la simple observation ; elle s'appuie sur une démarche scientifique rigoureuse. Daniel Valiergue, ancien président de l'association, soulignait avec justesse que chaque variété picarde est rattachée à une histoire singulière. La « colapuis », par exemple, aurait été ramenée par un soldat de Napoléon, Nicolas Dupuis, au retour des campagnes militaires en Crimée. La « jules labitte » doit son existence à la créativité d'une famille de médecins de l'hôpital psychiatrique de Clermont.
Aujourd'hui, l'association collabore étroitement avec des institutions telles que le Centre Régional de Ressources Génétiques (CRRG) pour mener des campagnes de génotypage. L'objectif est de caractériser précisément chaque spécimen. Ce travail scientifique s'inscrit dans un réseau plus large, incluant le Conservatoire National Botanique de Bailleul, où les graines sont traitées et conservées dans des conditions strictes de température et d'humidité pour éviter toute hybridation non désirée.
La transmission intergénérationnelle et l'art de l'espalier
L'association I z'on creuqué eun' pomm' ne se contente pas de conserver ; elle diffuse. À travers des événements comme « Pomme en fête », organisée chaque année au Domaine de la Vie Agricole d'Hétomesnil, elle invite le grand public à redécouvrir la diversité fruitière. Cette manifestation est l'occasion pour les non-initiés de goûter à des variétés oubliées, exposées comme des œuvres d'art.
La transmission aux plus jeunes est également une priorité. La création du « brevet de marmiton » permet d'initier les enfants à la cuisine des fruits, transformant une activité parfois perçue comme austère en un moment de plaisir. Par ailleurs, l'association participe activement à la reconnaissance de l'art de l'espalier, récemment classé au patrimoine immatériel de l'UNESCO au niveau national en juillet 2023. Cette reconnaissance souligne l'importance de maintenir des techniques culturales ancestrales qui permettent de cultiver des arbres fruitiers dans des espaces restreints ou contre des murs, une pratique qui allie esthétique et productivité.

Réseautage et ancrage national
L'engagement de l'association dépasse les frontières régionales. Elle travaille en réseau avec d'autres structures, comme l'Union pomologique de France, créée en 2009. Cette collaboration permet de mutualiser les connaissances et de coordonner les efforts de sauvegarde à l'échelle nationale. Le projet de rédaction d'une série de vingt-quatre livres sur les variétés fruitières régionales illustre cette volonté de diffuser le savoir. Chaque numéro, comme celui consacré à l'Auvergne ou à la Bretagne, témoigne de la richesse incroyable du patrimoine fruitier français.
La gestion des ressources génétiques est un travail de fourmi qui commence par une prospection sur le terrain auprès des populations locales. Il s'agit souvent de retrouver des variétés « paysannes » ou « de population », créées localement par des agriculteurs et souvent conservées par quelques rares passionnés. Le cas de l'Oignon rouge d'Abbeville, sauvé alors qu'il n'était plus cultivé que par un seul jardinier amateur, illustre parfaitement la fragilité de ce patrimoine.
L'avenir du verger picard
Malgré les défis liés au changement climatique, tels que les épisodes de sécheresse et les pressions biotiques comme les attaques de campagnols, l'association reste résolument tournée vers l'avenir. Le renouvellement des vergers, avec la plantation de nouveaux arbres, assure la continuité de la collection. L'association n'est pas seulement un conservatoire, c'est aussi un acteur de conseil technique auprès des communes qui souhaitent aménager des vergers conservatoires.
En collaborant avec des chercheurs et en s'impliquant dans l'inventaire national des variétés, I z'on creuqué eun' pomm' prouve que la sauvegarde du patrimoine fruitier est une entreprise dynamique et nécessaire. Elle continue d'œuvrer à la préservation de notre terroir, comptant aujourd'hui plus de 180 adhérents, tous unis par la même passion pour ces fruits dont l'humanité a mis des siècles à sélectionner la diversité. L'héritage laissé par des figures comme Daniel Valiergue, dont le travail a été compilé dans l'ouvrage Fruits de Picardie, reste une source d'inspiration constante pour les nouveaux membres qui poursuivent cette mission essentielle de transmission et de protection.
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