Les pelouses sèches représentent un enjeu majeur de biodiversité. On les appelle des pelouses, mais rien à voir avec le gazon de nos jardins, semé, entretenu, dont le sol est souvent enrichi et les semences sélectionnées ! Ces écosystèmes fragiles, loin d'être de simples espaces verts, constituent des réservoirs de vie uniques qui nécessitent une compréhension approfondie de leurs mécanismes biologiques et pédologiques pour assurer leur pérennité.

Caractéristiques fondamentales des milieux pionniers
Les pelouses sèches se composent d’une végétation spontanée herbeuse et rase, poussant sur des sols perméables et exposés à la sécheresse et à la chaleur. Pour couronner le tout, ces sols sont peu épais et pauvres en éléments nutritifs pour les végétaux. Elles apparaissent parfois aussi sur le sol dénudé de nouvelles carrières d’exploitation du calcaire.
La roche calcaire sur laquelle elles poussent, parcourue de nombreuses fissures, est très poreuse et ne retient pas l’eau. C’est d’ailleurs un point commun avec les pelouses dites « sur sable ». Le sol est peu épais, la roche affleure, les conditions sont quasi steppiques : chaleur, aridité, pauvreté en éléments nutritifs disponibles pour les espèces végétales (azote, phosphore). Les plantes qui s’y développent supportent ces paramètres. Il n’est donc pas étonnant de retrouver certaines espèces que l’on rencontre plus communément dans le sud de la France, sous un climat méditerranéen ou encore montagnard.
La biodiversité végétale et fongique en milieu extrême
Là où le sol est le plus mince et la sécheresse la plus stricte, apparaissent des plantes grasses (Orpins âcre et blanc), des mousses et lichens qui colorent de jaune et de rouge la pelouse entrecoupée des formes claires des dalles calcaires. Les champignons en sont aussi des hôtes nombreux, très variés et moins connus car discrets.
Ces pelouses sont régulièrement accompagnées de genévriers communs qui leur confèrent une allure caractéristique. Elles se rencontrent en bords de rivière, sur les alluvions déposées par le cours d’eau. Bien que balayé de temps à autre par les crues ou arrosé par les précipitations, ce sable très filtrant ne retient pas plus l’eau que le calcaire, si bien qu’il est le plus souvent d’une sécheresse extrême. Les conditions s’approchent donc de celles qui règnent sur les pelouses calcaires.
Contre toute attente, ces pelouses sont des habitats de prédilection pour de nombreuses plantes, parfois qualifiées de pionnières car elles sont les premières à s’installer sur ces milieux vierges, rajeunis régulièrement par le passage des crues. Sur les sables acides, c’est le Corynéphore blanchâtre, une autre graminée, qui s’installe. Les stades plus évolués, moins renouvelés par les crues ou moins entretenus par les lapins, sont constitués de plantes plus hautes comme l’Armérie des sables, reconnaissable à ses pompons roses, ou l’Armoise champêtre, qui font parfois ressembler la pelouse à une lande sèche.
Répartition géographique et enjeux régionaux
Ces pelouses sont aujourd’hui présentes essentiellement sur les bords de rivières, comme la Loire (Îles de Bonny) et la Creuse, dans sa partie amont, mais aussi en Sologne, en Brenne et dans le Pays blancois, au sud de l’Indre. La plupart sont acides, tendance induite par l’acidité du sable, mais certaines contiennent un peu de calcaire, ce qui là encore a une incidence sur la végétation. On dirait le Sud !
Les pelouses sont des mines d’or écologiques. Elles peuvent accueillir 40 à 50 espèces végétales par mètre carré, dont une forte proportion a un grand intérêt patrimonial. En région Centre-Val de Loire, elles abritent à elles seules plus du quart des espèces protégées à l’échelle régionale.
Interactions faune-flore : un équilibre fragile
Les espèces de ces pelouses aux conditions extrêmes ont peu de concurrence. En effet, pour la plupart des autres espèces, plus exigeantes, il n’y a pas ici assez d’eau, pas assez d’éléments nutritifs, trop de lumière et de chaleur. C’est donc aisément que, sur les pelouses calcaires, la très belle Anémone pulsatille étale ses pétales violets autour de son cœur jaune d’or.
L’Azuré du serpolet, par exemple, est une espèce bien particulière dont le développement dépend de la présence conjointe d’une plante des pelouses, l’Origan, et d’une fourmi rouge, Myrmica sabuleti. Flambés et azurés de toutes sortes côtoient de nombreux criquets comme les œdipodes, aux couleurs éclatantes visibles seulement lorsque s’envolent ces insectes à ressorts. Le chant des cigales finit de donner aux lieux toutes les apparences du sud.
Dynamique historique et menace d'embroussaillement
Elles trouvent encore place aujourd’hui sur de petites surfaces, souvent dispersées. Nées d’un entretien pluriséculaire lié à un débroussaillage et à un pâturage mis en place par l’homme devenu sédentaire au Néolithique (environ 5 000 ans avant J.C.), elles occupaient encore jusque dans les années 1950 des surfaces beaucoup plus étendues.
Le pâturage qui permettait leur entretien a rapidement cessé après la seconde guerre mondiale, livrant les plus pauvres d’entre elles aux broussailles et aux fourrés, ou faisant de quelques autres des zones cultivées de façon intensive. Car c’est ce qui guette de façon générale ces milieux jugés peu intéressants et souvent abandonnés : l’embroussaillement et l’évolution progressive vers le boisement.
La végétation de la pelouse se modifie au profit d’espèces plus hautes, comme certaines graminées (Brachypode penné). Le sol s’enrichit, s’épaissit, retient davantage l’eau et devient propice à l’installation d’espèces buissonnantes. Au terme de plusieurs années, le Chêne pubescent ou d’autres ligneux comme le Prunellier, le Peuplier et le Robinier, sur les sols sableux, s’installent et la pelouse devient lentement forêt.
Mécanismes de régulation naturelle
Certains phénomènes naturels peuvent enrayer cette évolution. Les pelouses sur sable ont en plus la particularité d’être soumises au régime de la rivière qu’elles bordent. Les crues balaient ainsi plus ou moins régulièrement leur surface, rajeunissant les milieux et empêchant l’installation de buissons et d’arbustes. Un phénomène identique est parfois joué par l’érosion sur les pelouses calcaires installées sur les coteaux exposés aux vents.

Stratégies de gestion et techniques d'entretien
Tondre la pelouse sèche, oui mais avec les dents ! Comme le gazon du jardin, la pelouse sèche a besoin d’entretien. Là s’arrête la comparaison puisque le gazon du jardin est un tapis composé de quelques espèces végétales alors que la pelouse en regroupe une multitude.
Selon les conditions du milieu, le maintien des pelouses peut nécessiter la mise en place de diverses actions. La pelouse peut être fauchée mécaniquement, mais les résidus de la fauche doivent être retirés afin de maintenir la pauvreté du sol et lui conserver ses caractéristiques. L’homme peut aussi recourir à un autre type d’entretien, beaucoup plus écologique, en installant des troupeaux de moutons ou de chèvres. Ces derniers, composant leurs repas en fonction de leurs goûts et ne dédaignant pas les jeunes pousses du prunellier ou de l’aubépine, empêchent ainsi l’envahissement de la pelouse par les buissons.
Ce mode de gestion, renouant avec une activité traditionnelle pratiquée pendant plusieurs centaines d’années, permet l’expression d’une flore variée et redonne aux paysages ses allures d’antan. Enfin, les lapins peuvent aussi, en broutant la végétation et en grattant le sol, contribuer au maintien des pelouses. Il est essentiel de considérer ces interventions non comme un simple jardinage, mais comme une ingénierie écologique visant à maintenir un état de stress nutritionnel et hydrique nécessaire à la survie des espèces patrimoniales.