Bacillus thuringiensis (Bt) est une bactérie Gram positive, omniprésente dans les sols, l'eau, l'air et le feuillage des végétaux, reconnue depuis le début du XXe siècle pour ses propriétés insecticides remarquables. Son activité biologique en fait un outil précieux dans la lutte biologique, offrant une alternative sélective et souvent plus respectueuse de l'environnement que les insecticides chimiques conventionnels. Découvert en 1901 par le bactériologiste japonais S. Ishiwata, puis ré-isolé et nommé par le biologiste allemand Ernst Berliner en 1911, le bacille de Thuringe a depuis révolutionné les pratiques agricoles et sylvicoles.

Origines et Classification du Bacillus thuringiensis
Bacillus thuringiensis fait partie d'un groupe de six bacilles étroitement apparentés, collectivement désignés sous le nom de « groupe Bacillus cereus ». Ce groupe inclut également des espèces telles que B. anthracis (agent de la maladie du charbon) et B. cereus, connu pour ses toxi-infections alimentaires. Cette proximité génétique souligne l'importance d'une caractérisation précise des souches de Bt pour garantir leur sécurité et leur efficacité.
L'étymologie de B. thuringiensis remonte à la province allemande de Thuringe, d'où provenaient les spécimens étudiés par Berliner. Le nom scientifique complet, Bacillus thuringiensis, reflète ainsi son origine géographique. Au fil des décennies, plusieurs dizaines de sous-espèces de B. thuringiensis ont été identifiées, chacune présentant des caractéristiques spécifiques qui déterminent son spectre d'activité contre différents insectes nuisibles. Parmi les sous-espèces les plus couramment utilisées comme insecticides, on trouve B. thuringiensis kurstaki (Btk), B. thuringiensis israelensis (Bti), et B. thuringiensis tenebrionis (Btt).
Le Mécanisme d'Action : Les Protéines Cry et Vip
L'efficacité insecticide de B. thuringiensis repose principalement sur la production de protéines cristallines, connues sous le nom de δ-endotoxines ou protéines Cry. Ces protéines sont synthétisées au cours de la phase de sporulation de la bactérie, lorsque les conditions environnementales deviennent défavorables. Les cristaux protéiques, qui peuvent représenter jusqu'à 25 à 30 % du poids sec de la bactérie sporulée, sont inertes dans l'environnement jusqu'à ce qu'ils soient ingérés par des larves d'insectes sensibles.

Une fois ingérés, les cristaux sont solubilisés dans le milieu alcalin du tractus digestif de l'insecte. Les protéases intestinales de l'hôte clivent ensuite ces protoxines pour libérer la fraction active de la toxine. Cette toxine active se lie à des récepteurs spécifiques présents à la surface des cellules épithéliales de l'intestin de l'insecte. Cette liaison induit la formation de pores dans la membrane cellulaire, entraînant un afflux d'eau et d'ions, une perturbation de l'équilibre osmotique, et finalement la lyse cellulaire. La destruction de l'épithélium intestinal entraîne une paralysie du tube digestif, une cessation de la prise alimentaire, et peut conduire à une septicémie fatale si les spores de Bt ingérées germent et se multiplient dans l'insecte.
Au-delà des protéines Cry, d'autres familles de toxines ont été découvertes, notamment les protéines Vip (Vegetative Insecticidal Proteins). La famille Vip1 agit principalement contre les coléoptères, tandis que Vip2 agit en synergie avec Vip1. La famille Vip3, quant à elle, présente une activité spécifique contre les lépidoptères, similaire aux protéines Cry. Le mécanisme d'action des protéines Vip implique également l'activation par des protéases, la liaison à des récepteurs cellulaires, et la formation de pores, menant à la lyse cellulaire.
Applications Diversifiées de Bacillus thuringiensis
Les vertus entomotoxiques de Bacillus thuringiensis ont suscité un intérêt agricole, sylvicole et commercial dès les années 1920 et 1930. Aujourd'hui, le Bt est largement utilisé comme bioinsecticide dans divers secteurs :
- Agriculture : Le Bt est employé pour contrôler une vaste gamme de ravageurs dans les cultures maraîchères (choux, carottes, tomates, poivrons), fruitières (pommiers, poiriers, oliviers), céréalières (maïs), et dans la viticulture (vers de la grappe). Il est particulièrement efficace contre les larves de lépidoptères (chenilles) telles que Pieris brassicae, Mamestra brassicae, Lobesia botrana, Cydia pomonella, et Tuta absoluta. Il est également utilisé contre certains coléoptères, comme le doryphore de la pomme de terre (Leptinotarsa decemlineata), et des diptères.

Sylviculture : En forêt, le Bt est utilisé pour lutter contre des ravageurs importants tels que la processionnaire du pin (Thaumetopoea pityocampa), la tordeuse grise du mélèze (Zeiraphera diniana), et le Bombyx cul brun (Euproctis chrysorrhoea).
Lutte Anti-vectorielle : La sous-espèce Bacillus thuringiensis israelensis (Bti) est spécifiquement active contre les larves de moustiques (Aedes, Culex) et de mouches noires (simulies). Elle est pulvérisée sur les eaux stagnantes ou courantes où se développent ces larves, constituant une méthode de lutte biologique contre les vecteurs de maladies.
Plantes d'Ornement : Les fleurs et arbustes décoratifs bénéficient également de l'utilisation du Bt pour protéger leur feuillage et leur vitalité contre les attaques de chenilles, comme la pyrale du buis (Cydalima perspectalis).
L'Émergence des Plantes Transgéniques Bt
L'industrie des biotechnologies a développé des plantes transgéniques dites "Bt", modifiées par l'introduction de gènes codant pour les toxines insecticides de B. thuringiensis. Ces plantes, comme le maïs Bt ou le coton Bt, produisent elles-mêmes ces toxines dans leurs tissus aériens, leurs pollens, et même dans les exudats de leurs racines. Cette technologie vise à conférer une résistance intrinsèque aux plantes contre les insectes ravageurs ciblés, réduisant ainsi le besoin d'applications d'insecticides externes.

Cependant, l'utilisation de plantes transgéniques Bt soulève des questions quant à la persistance de ces toxines et des gènes qui les codent dans l'environnement. Des études ont montré la présence de l'ADN de maïs Bt et de spores de Bt dans les milieux aquatiques et les sédiments, potentiellement transportés sur de longues distances par les cours d'eau. L'adsorption de la toxine sur les argiles du sol peut également influencer sa mobilité et sa persistance. La dégradation de la toxine Bt dans le sol semble être davantage due à des changements conformationnels induits par l'interaction avec les composants du sol qu'à une dégradation microbienne rapide.
Sécurité et Impact Environnemental : Un Débat Ouvert
Le Bacillus thuringiensis est largement considéré comme sûr pour les humains et la plupart des animaux non ciblés. L'activation des toxines Bt est hautement spécifique aux conditions physiologiques du tractus digestif de certains insectes. L'acidité de l'estomac humain ou animal n'active pas ces toxines, et des décennies d'utilisation n'ont pas signalé de cas d'intoxication humaine ou animale. L'Agence de réglementation de la lutte antiparasitaire (ARLA) au Canada, et l'Environmental Protection Agency (EPA) aux États-Unis, ont évalué favorablement le profil de sécurité du Bt et des produits qui en contiennent. Les risques présentés par les souches de Bti pour les organismes non visés sont jugés négligeables.
Malgré ce profil de sécurité généralement reconnu, certaines préoccupations persistent :
Toxicité Pulmonaire Potentielle : Des études sur des rats de laboratoire ont montré que l'inhalation de thuringiensine purifiée (une β-exotoxine produite par certaines souches de Bt) peut entraîner une toxicité pulmonaire significative, avec des signes d'inflammation et de dommages tissulaires. Cependant, les β-exotoxines sont généralement interdites dans les formulations commerciales de Bt utilisées comme biopesticides.
Impact sur les Organismes Non Ciblés : Bien que le Bt soit réputé pour sa spécificité, des études ont soulevé la possibilité d'effets sur certains invertébrés aquatiques, comme la grande phrygane, dont la croissance peut être affectée par la toxine Bt. Le pollen de maïs Bt a également fait l'objet d'inquiétudes quant à sa toxicité pour les papillons monarques, bien que des études ultérieures aient nuancé ces risques dans des conditions de terrain.
Développement de Résistances : Comme avec tout insecticide, l'utilisation répétée de Bt peut entraîner le développement de résistances chez les populations d'insectes ciblés. Ce phénomène a été observé chez certains ravageurs majeurs, comme le ver rose du cotonnier, nécessitant des stratégies de gestion intégrée des ravageurs (GIR) pour préserver l'efficacité du Bt.
Persistance Environnementale et Accumulation : La persistance des spores de Bti dans les sédiments de marais et la présence des toxines Bt dans les milieux aquatiques et les sols, notamment autour des cultures transgéniques, soulèvent des questions sur leur accumulation potentielle et leurs effets à long terme sur les écosystèmes.
Intoxications Alimentaires et Bt : Certaines affirmations, notamment issues de reportages médiatiques, suggèrent que le Bt pourrait être responsable d'intoxications alimentaires. Des études ont mis en corrélation la présence de Bt avec des cas d'intoxications, mais la fiabilité de ces résultats est parfois remise en question, et d'autres agents pathogènes alimentaires n'ont pas toujours été exclus. Le lavage rigoureux des fruits et légumes est recommandé pour éliminer les résidus de Bt présents en surface.
Cycles biogéochimiques - Cycle de l'azote
Conclusion Préliminaire
Bacillus thuringiensis représente une avancée significative dans le domaine de la lutte biologique, offrant une alternative puissante et souvent sélective aux insecticides chimiques. Sa spécificité d'action, son faible impact sur les organismes non ciblés et son utilisation dans l'agriculture biologique en font un outil précieux. Cependant, une compréhension approfondie de son comportement environnemental, notamment en ce qui concerne la persistance des toxines et le développement de résistances, ainsi qu'une évaluation continue de ses potentiels impacts, sont essentielles pour une utilisation responsable et durable. La recherche se poursuit pour optimiser son application, développer de nouvelles souches plus efficaces et mieux cerner les implications écologiques de son utilisation à grande échelle, y compris dans le contexte des cultures génétiquement modifiées.
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