La permaculture, en tant que méthode de conception de systèmes, offre des solutions holistiques pour répondre aux défis agricoles contemporains. Elle vise à créer des agro-écosystèmes multiproductifs, résilients et autonomes, transposables à toutes les échelles. Au cœur de cette approche se trouve une gestion réfléchie de l'eau, essentielle pour la fertilité des sols, la biodiversité et la pérennité des exploitations. L'élevage, en particulier, peut être intégré dans ces conceptions pour former des systèmes circulaires et économiquement viables.
L'Hydrologie Régénérative : Au Fondement de la Permaculture
L'un des piliers de la permaculture réside dans la mise en place de stratégies d'hydrologie régénérative. Face aux problématiques d'érosion des sols, de lessivage, de perte de fertilité et de déclin de la biodiversité, ces techniques visent à capter, stocker et infiltrer l'eau de manière bénéfique. L'idée maîtresse est que chaque élément du design permaculturel remplit plusieurs fonctions.
Les Swales : Des Noues au Service de l'Infiltration et de la Vie
Parmi ces outils, le swale, ou noue d'infiltration, occupe une place de choix. Sa caractéristique principale est d'avoir un fond parfaitement horizontal. Lorsque l'eau collectée, que ce soit par ruissellement de surface ou par un autre système d'acheminement, atteint le swale, sa vitesse est brutalement réduite, devenant nulle. Ce ralentissement "pacifie" l'eau, neutralisant son effet de lessivage potentiellement dévastateur pour les sols. L'eau, ainsi immobilisée, s'infiltre naturellement dans le sol.
Mais un swale ne se résume pas à un simple ouvrage d'infiltration. Il est avant tout conçu pour favoriser la croissance des arbres. L'eau qui s'infiltre en profondeur hydrate le sol, créant un milieu fertile propice au développement racinaire. Le sol devient ainsi plus humifère, augmentant ses capacités de rétention d'eau et sa conductivité hydraulique, le transformant en une véritable éponge. Le swale agit donc comme un ouvrage de stockage d'eau au sein du sol.
De par sa forme, le swale joue également un rôle crucial dans la répartition de l'eau sur le terrain. Lorsqu'une source d'eau est localisée, le niveau d'eau dans le swale monte sur toute sa longueur. L'infiltration se fait alors uniformément, diffusant l'eau sur une large zone. Cette technique est applicable dans divers contextes climatiques, des déserts aux régions tropicales humides, en passant par les climats intermédiaires.

Les Baissières : Une Approche Adaptée aux Pentes
Les baissières sont une autre forme de terrassement ingénieux pour récupérer et stocker l'eau de pluie en exploitant les pentes naturelles. Elles consistent à creuser de petits fossés suivant les courbes de niveau, c'est-à-dire perpendiculairement à la pente. La terre extraite de la tranchée est utilisée pour former un bourrelet en aval, limitant ainsi les risques de débordement lors de fortes pluies.
La conception des baissières doit être finement adaptée au contexte local. Plus la pente est raide, plus les baissières doivent être rapprochées. Leurs dimensions (largeur, profondeur) doivent également être ajustées en fonction du climat, notamment la fréquence des précipitations intenses, et de la nature du sol. Les sols argileux, par exemple, dont la vitesse d'infiltration est réduite, nécessiteront des baissières plus conséquentes.
La capacité d'une baissière dépend de ses dimensions, de sa pente, mais surtout de la capacité d'infiltration du sol. Un sol compacté ou recouvert d'une croûte de battance peut limiter l'absorption de l'eau. L'objectif d'une baissière épousant une courbe de niveau est de stopper et d'absorber l'eau, et non de favoriser sa circulation. Le ruissellement, influencé par la pente, la couverture végétale et la perméabilité du sol, est ainsi géré efficacement. La terre excavée pour former la baissière peut être valorisée pour créer un épaulement planté en aval, renforçant l'aménagement anti-érosion et favorisant l'infiltration.
Des études, comme l'essai Porchet, permettent d'évaluer la perméabilité des sols en mesurant la vitesse d'infiltration de l'eau dans un sol saturé. Cette méthode nécessite un matériel spécifique pour maintenir un niveau d'eau constant dans une cavité creusée à l'aide d'une tarière, et pour mesurer la baisse du niveau d'eau sur une période donnée. Le calcul du coefficient de perméabilité (K) est ensuite effectué à partir de ces observations.

La Méthode Keyline : Une Vision Globale de la Gestion de l'Eau
Au-delà des techniques spécifiques, la permaculture s'inspire de conceptions globales pour optimiser la gestion de l'eau. La méthode Keyline, développée par P.A. Yeomans dans les années 1950, offre une grille d'analyse du paysage pour une conception agricole basée sur la gestion de l'eau. Bien que souvent réduite à sa technique de sous-solage le long des "lignes-clé" pour infiltrer l'eau et la ramener des vallées vers les crêtes, sa véritable force réside dans sa démarche de conception transversale.
La conception Keyline permet de penser un projet en intégrant l'hydrologie et les voies d'accès comme éléments fondamentaux. Les routes et chemins peuvent être utilisés comme collecteurs d'eau, acheminant celle-ci vers des zones de stockage stratégiquement placées. L'importance des accès réside dans leur rôle dans les échanges énergétiques (déplacements, transports), et leur portance est un critère primordial. Il est également essentiel d'éviter que le ruissellement ne traverse les chemins, ce qui aggraverait le piétinement par le bétail et la dégradation de la voirie.
Bien que la méthode Keyline ait été développée dans un contexte d'aridité australienne, ses principes de conception globale sont adaptables. Il est crucial de ne pas copier les techniques telles quelles, mais de les adapter au contexte pédoclimatique spécifique. Par exemple, dans des régions où le problème principal est l'évacuation de l'excès d'eau, comme dans le Cantal, construire des baissières ou utiliser le sous-solage Keyline pourrait être contre-productif. Une étude fine du sol et de l'hydrologie locale suggère alors de privilégier l'évacuation naturelle de l'eau par les creux.
Hydrologie Régénérative #2 : Qu’est ce que le keyline design ?
L'Élevage Intégré en Permaculture : Vers l'Autonomie et la Résilience
L'intégration de l'élevage dans un design permaculturel vise à optimiser l'utilisation des ressources et à renforcer l'autonomie de la ferme. L'exemple du lycée agricole d'Aurillac, avec sa réputation dans l'élevage et l'agroalimentaire, illustre la mise en place d'un système fourrager sans maïs, basé sur la prairie, la luzerne et les mélanges céréaliers, intégrant des pratiques d'agroforesterie. La conversion à l'agriculture biologique de cette exploitation depuis 2017 souligne la transition vers des modèles plus durables.
La Gestion du Pâturage : Optimiser la Ressource Herbe
L'herbe pâturée est la ressource fourragère la moins coûteuse. L'objectif est d'offrir aux animaux un volume important et de qualité, le plus longtemps possible dans l'année. Cela implique une organisation rigoureuse du pâturage pour respecter le temps de repos des plantes entre deux passages des animaux. Le principe fondamental est de proposer "beaucoup de pâturage sur une petite surface, mais peu de temps".
La clé de cette gestion réside dans la date de retour des animaux sur une parcelle, afin de ne pas nuire au renouvellement de l'herbe. Une stratégie efficace consiste à diviser les grands pâturages en un nombre plus restreint de paddocks, par exemple 24. Une fois les clôtures installées, la gestion se limite à ouvrir et fermer les portes. Il est même possible de subdiviser davantage ces paddocks pour optimiser le cycle de pâturage.
Une approche consiste à offrir le meilleur pâturage aux vaches laitières, puis à faire suivre un autre troupeau (génisses, taries, chevaux) pour consommer les refus. Ces infrastructures de pâturage représentent un investissement initial, mais elles sont essentielles pour une gestion efficiente.
L'Agroforesterie au Service de l'Élevage
L'agroforesterie, l'intégration d'arbres dans les systèmes agricoles, offre de nombreux bénéfices pour l'élevage. La plantation d'îlots d'arbres, idéalement un par paddock journalier, sur les crêtes ou les zones portantes, apporte de l'ombre, un élément crucial pour le confort des animaux, surtout par temps chaud. Si un alignement Est-Ouest n'est pas possible, les arbres peuvent être plantés en triangle, espacés d'environ 7 mètres, en choisissant des essences à croissance rapide, à port large et adaptées au sol et au climat local.
Les alignements d'arbres plantés en travers de la pente contribuent à la régulation hydrique du sol. Une technique d'implantation favorisant le développement de la racine pivot, avec un espacement d'environ 4 mètres, permet de créer un "peigne" racinaire qui améliore la structure du sol et sa capacité de rétention d'eau.
La présence d'arbres favorise également la mycorhization des prairies, stimulant l'apparition et le maintien de plantes qui jouent un rôle dans la flaveur du lait. De plus, certains arbres peuvent être conduits en têtards pour devenir des arbres fourragers, enrichissant la ration des animaux.

L'Abreuvement : Un Défi à Relever
La sous-division en paddocks, bien qu'efficace pour la gestion du pâturage, pose un défi majeur concernant l'abreuvement des animaux. Il est impératif de mettre en place une stratégie pour assurer un accès constant à l'eau. Des volumes d'eau importants peuvent être stockés dans des poches d'eau ou des réserves collinaires pour répondre à ces besoins.
Au-delà des Techniques : Une Conception Globale et Contextualisée
La question de savoir si ces approches relèvent de la permaculture est légitime. Il s'agit bien d'une conception globale de systèmes, s'inspirant des patterns de la nature et utilisant des techniques et stratégies adaptées à un contexte particulier. L'accent est mis sur l'autonomie de la ferme, les économies potentielles (fourrage, eau) et l'optimisation des processus. Cette vision holistique offre une voie pour sortir des impasses du système agricole industriel actuel et permettre à l'agriculture de retrouver ses lettres de noblesse, sans idéaliser un passé révolu.
Le constat est que les professionnels travaillant sur une vision globale des exploitations sont encore trop peu nombreux. Le partage d'expériences et d'opinions, loin d'être une attaque personnelle, est au contraire essentiel à la résilience et à l'humanité des démarches autonomes et permaculturelles.
Le Contexte Climatique et Géographique : Un Facteur Déterminant
Il est crucial de reconnaître que les problématiques agricoles varient considérablement selon le contexte. L'expérience de vie en yourte à 1000m d'altitude en Lozère, confrontée à des chutes de neige tardives et des gelées précoces, illustre les contraintes liées à l'altitude et au climat. La disponibilité de l'eau est un facteur primordial, et il est préférable de disposer de plusieurs sources (puits, source, rivière).
Les régions du sud-est de la France, par exemple, sont confrontées à des défis climatiques croissants : mistral asséchant les plantes, épisodes Cévenols d'une intensité et fréquence accrues du fait du réchauffement de la Méditerranée, sécheresses menaçant la vallée du Rhône et le pourtour méditerranéen suite à la fonte des glaciers, et risques accrus d'incendies de forêt dans les Cévennes. La présence de centrales nucléaires, vulnérables aux inondations, sécheresses ou accidents de barrage, ajoute une dimension de risque supplémentaire.
Dans de tels contextes, la gestion de l'eau devient une priorité absolue. La réflexion sur l'aménagement du paysage doit intégrer ces réalités. Faut-il construire des baissières, des retenues d'eau, ou se concentrer sur la plantation d'arbres ? Où et comment planter ? Faut-il travailler le sol ? L'objectif pédagogique est de prendre en compte le contexte topo-pédo-climatique pour définir la stratégie de gestion de l'eau la plus adaptée.
La Conception Holistique pour une Transition Agricole
La permaculture et les approches similaires, comme la conception Keyline, proposent une vision globale qui peut permettre de sortir par le haut d'un système agricole industriel arrivé à bout de souffle. Il est temps que l'agriculture opère sa transition. La permaculture, en redéfinissant les liens entre l'homme, la nature et l'alimentation, peut lui permettre de retrouver ses lettres de noblesse. L'intégration de l'élevage dans ces systèmes, en optimisant l'utilisation des ressources, en réduisant les intrants et en renforçant la résilience, est une composante essentielle de cette transition. Les principes de conception globale, d'observation fine du terrain, et d'adaptation aux conditions locales, sont les clés pour bâtir des systèmes agricoles durables et prospères.
L'idée de "sauver les abeilles" en installant une ruche chez soi, bien que louable, doit aussi être abordée avec discernement. L'arrivée soudaine de milliers d'abeilles dans un écosystème parfois fragile peut avoir des conséquences inattendues. Une approche plus globale de soutien à la biodiversité, incluant la préservation des habitats naturels et la plantation d'espèces mellifères diversifiées, est souvent plus bénéfique à long terme pour les populations d'abeilles sauvages et domestiques.
Intégrer un potager dans un jardin-forêt peut sembler complexe, mais c'est tout à fait possible et productif. La gestion de la lumière, des racines, des densités et des variétés est essentielle. Des méthodes simples et reproductibles permettent de cultiver efficacement des légumes au cœur d'un système arboré, en tirant parti des interactions bénéfiques entre les différentes strates végétales.
En définitive, la permaculture, appliquée à l'élevage et à la gestion de l'eau, ne se limite pas à l'application de techniques isolées. Il s'agit d'une démarche de conception systémique, profondément ancrée dans l'observation, l'adaptation et le respect des cycles naturels. C'est une voie prometteuse pour construire une agriculture plus résiliente, autonome et en harmonie avec son environnement.
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