Le football moderne, spectacle télévisuel global et discipline athlétique de haute intensité, repose sur un socle souvent oublié mais fondamental : la qualité de la surface de jeu. Longtemps parent pauvre des investissements dans le sport français, le gazon est devenu, en l'espace d'une décennie, un enjeu stratégique majeur pour les clubs professionnels. De la volonté de la Ligue de Football Professionnel (LFP) de créer une émulation à l'expertise technique des jardiniers de renom, le paysage des stades français a connu une mue profonde, portée par l'avènement des pelouses hybrides et une culture de la performance partagée.

La naissance d'une compétition pour la qualité
Mis en place par la Ligue de football professionnel (LFP) à l’aube de la saison 2013/14 sur le modèle de ce qui se fait depuis plusieurs années en Premier League et en Bundesliga, le classement a pour objectif «d'améliorer la qualité des pelouses en introduisant une notion de compétition» explique la LFP. En pratique, les capitaines, entraîneurs et arbitres ainsi que le réalisateur évaluent la pelouse à l’issue de chaque rencontre de Ligue 1, ce qui donne lieu à une note pour chaque match et à un classement général excluant le seul terrain synthétique du championnat, celui de Lorient.
Un an et demi après sa création et alors que la Ligue 1 vient de rentrer dans la période la plus éprouvante pour ses gazons (janvier-février), l’heure est venue de dresser un premier bilan de l’efficacité du championnat des pelouses. Ou plutôt «des» championnats, car en France, en matière de gazon comme dans d’autres domaines, le PSG est dans une division à part. En recrutant à l’été 2013 Jonathan Calderwood, meilleur jardinier de Premier League, les dirigeants qatariens avaient envoyé un message fort: si Paris veut se hisser parmi les cinq meilleurs clubs du monde, sa pelouse doit aussi faire partie des meilleures surfaces de jeu de la planète.
L'avènement des pelouses hybrides et la montée en gamme
Les situations dans les autres clubs de Ligue 1 sont aujourd’hui variées. Les téléspectateurs peuvent s'assendre à assister cet hiver encore à quelques matches joués sur des terrains indignes du plus haut niveau, mais un constat s’impose: la qualité moyenne des gazons progresse. Il suffit pour s’en convaincre de regarder l’augmentation des pelouses dites «hybrides» ou à «substrat renforcé fibré» selon le terme consacré par la LPF, ces gazons 100% naturels renforcés par un ancrage sur un substrat de fibres synthétiques utilisés par la quasi-totalité des clubs de Premier League.
La saison dernière, seul Nantes était équipé de ce type de terrain ayant fait ses preuves quasiment partout où il a été implanté, malgré quelques problèmes dus à une maladie de la pelouse au Havre ou à l’entretien au Vélodrome. Cette saison, ils sont quatre de plus (Paris, Marseille, Saint-Etienne et Metz) à avoir adopté cette technologie, dont il existe plusieurs variantes commercialisées par différentes entreprises, tandis que le nouveau stade de Bordeaux, dont l’inauguration est prévue lors de la dernière journée de Ligue 1, sera également équipé. En L2, Le Havre et Troyes ont déjà franchi le pas.

Le synthétique, critiqué par certains entraîneurs français et les joueuses internationales et toujours interdit dans beaucoup de compétitions comme la Coupe du monde masculine ou la Premier League, ne semble de son côté pas vraiment représenter une solution adéquate pour les clubs. Nancy, qui en avait installé un en 2010, va l’abandonner au profit d’une pelouse hybride.
Un levier d'incitation : le championnat des pelouses
De son côté, le championnat des pelouses ne donne lieu à aucun bonus ni pénalité financière, mais il est suivi avec attention par les clubs et constitue même pour certains une vraie incitation à mieux faire. A Metz, la douzième place obtenue la saison dernière dans le classement de Ligue 2 n’est pas passée inaperçue. «On savait que notre pelouse était en bout de course, les joueurs s’en plaignaient, le drainage ne fonctionnait plus de manière efficace, explique Jean-François Girard, le directeur du stade de Saint Symphorien. Le championnat des pelouses nous a permis d’en avoir la confirmation. Le fait d’avoir été très mal classés la saison dernière, en plus des nouveaux critères de la Licence Club, a pesé dans la balance.»
Résultat, les Grenats évoluent sur un billard depuis l’installation cet été d’une pelouse hybride, et occupent la troisième place du classement des herbes de Ligue 1. Une réussite qui prouve aussi que l’argent ne fait pas tout. Malgré son budget de 28 millions d’euros, le 17e de Ligue 1, Metz n’a pas hésité à investir 1,3 million pour la reconstruction du terrain, et possède sept places d’avance sur le LOSC, qui dispose d’un budget deux fois supérieur.
La Ligue a mis du temps à se réveiller, mais redouble d’efforts depuis deux ans avec la création d’un référent pelouse dans chaque club, l’organisation d’un premier séminaire d'information et d’échange en mai 2014, la participation aux travaux de l’Association européenne pour la gestion des stades et de la sécurité (ESSMA) et la création d’une commission spécialisée «surface de jeu» composée d’experts «à l’écoute et très interactive avec les clubs» selon la LFP.
L'obstacle des stades loués et la gestion municipale
Même avec la meilleure volonté du monde, les clubs se heurtent à une spécificité française qui ne favorise pas toujours les investissements et la vision à long terme. Dans l’hexagone, la grande majorité des clubs loue le stade où évolue leur équipe et dépendent donc de la collectivité locale, souvent la mairie, ou d’une entreprise extérieure pour l’entretien de la pelouse. Et comme à Metz, le championnat des pelouses a eu son importance dans les discussions. «C'est l’outil de travail principal de l’équipe, donc le club y a toujours attaché une grande importance, assure le stadium manager. Tout le monde voit que la pelouse n’est pas bonne, mais du point de vue de la collectivité, le classement a permis de s’affranchir de la position et du discours du club parce qu’il est représentatif et neutre.»
L'Allianz Riviera, le stade flambant neuf de Nice détenu par la ville et administré par Nice Eco Stadium, filiale du constructeur Vinci, ne s’est ainsi pas doté d’une pelouse hybride, une décision étrange au regard des investissements consentis pour l’enceinte. «C’est Nice Eco Stadium qui s’occupe du cahier des charges, souligne Julien Fournier, le directeur général. Dans l’esprit des constructeurs, la pelouse n’est pas une priorité. Ils partent sur du placage [le gazon naturel cultivé puis livré sous forme de rouleaux ou de pavés encore utilisé par la plupart des clubs professionnels français], avec tous les problèmes que ça entraîne, plutôt que sur du bon semis. Avec un bon semis, on peut avoir une bonne pelouse pour plusieurs décennies.»
Le club, dont le gazon est 17e de Ligue 1, est conscient de la situation, mais s’avoue impuissant. «On serait prêt à investir, mais on n’a aucun moyen de les contraindre, regrette Julien Fournier. L’idée, c’est déjà d’essayer de leur faire comprendre notre problématique.»
L'engagement des collectivités et le rôle des pionniers
Reims est une autre pelouse de bas de tableau (18e), mais le club dispose d’un atout de poids par rapport au club de la côte d’Azur. «On a la chance d’avoir un maire qui aime le foot et le club, qui est là à pratiquement tous les matches et qui peut constater que la pelouse n’est pas digne d’un club pro, se félicite Julien Hochedez, le «stadium manager» du club. Il fait passer des messages à ses équipes et ça nous permet d’avoir un vrai échange sur ce sujet. Même si ce n’est pas nous qui prenons la décision finale et qui payons, on est très écoutés sur ce sujet.»
Résultat, la situation de la pelouse, «catastrophique» selon l’aveu même du responsable, devrait bientôt changer: le Stade de Reims mène actuellement, en coordination avec la ville et la Ligue, des études dans l’optique d’installer à l’été 2016 une pelouse hybride sur le modèle des voisins troyens et messins. «La collectivité est prête, elle raisonne à un an et demie et se prépare à budgéter ça, se réjouit Julien Hochedez. Si ça permet en plus de réduire les coûts d’entretien, c’est aussi bénéfique pour elle.»
Les responsables du FC Nantes n’ont pas à effectuer ces allers-retours permanents avec les équipes de la collectivité locale avant de prendre une décision pour leur aire de jeu. Le club a le rare privilège d’être gestionnaire de son stade depuis 2002, année où il est également devenu le premier à installer une pelouse hybride en France, plus de 10 ans avant les autres. «Avant même que la Ligue et les clubs soient sensibilisés, nous avons toujours été très vigilants, se félicite Luc Delatour, le directeur des opérations.
Extension aux championnats nationaux et féminins
Inspiré du modèle en vigueur en Ligue 1 Uber Eats et Ligue 2 BKT, le championnat des pelouses fait son apparition en National et en D1 Arkema à compter de la saison 2023-2024. Piloté par la Direction des compétitions nationales et le service des terrains et installations sportives, le dispositif, calqué sur le modèle déjà en place en Ligue 1 Uber Eats et Ligue 2 BKT, vise à améliorer les surfaces sportives en s’appuyant sur le ressenti des acteurs de jeu.
Ce championnat poursuit trois objectifs majeurs : générer la montée en qualité des surfaces sportives pour améliorer le confort des joueurs et joueuses, le rendu télévisuel ainsi que réduire les risques de blessures tout en s’assurant de la conformité réglementaire. Il permet également de créer une émulation au sein des équipes d’intendance en adoptant une approche constructive et d'apporter une aide aux clubs en difficulté.
Entretien de la pelouse du MMArena au lendemain de France Vs Macédoine
La mise en place a débuté lors de la reprise des championnats par une phase test lors des cinq premières journées. Une grille d’évaluation constituée de cinq critères est remplie à chaque match par les deux capitaines et l’arbitre de la rencontre qui attribuent des notes de 1 à 20 :
- Trajectoire du ballon au sol
- Souplesse / Dureté du sol
- Qualité des appuis (changement de direction, accélération, arrêt course…)
- Qualité du tapis végétal (densité, couleur, homogénéité…)
- Appréciation globale de l’aire de jeu et de ses abords
La complexité de l'entretien face aux aléas climatiques
Les pelouses des terrains de foot ne sont pas aussi vertes que les joueurs, en ce début de saison. Entre maladies et canicule, les clubs rient jaune, et doivent résoudre des problèmes. Il faut dire que pour la pelouse des merlus, l’été a été rude. Entre le Festival interceltique et un champignon causé en partie par la canicule, les pelouses verdoyantes sont devenues jaunâtres… « Ce champignon est très virulent. Il a été détecté en France récemment », explique Robert Jobard, directeur général de Sportingsols, société en charge de l’entretien du stade lorientais.
« La pose de bâches pendant douze jours a cessé le traitement de la maladie et a donc accéléré son développement. Des températures de près de 50 °C ont été relevées sous les bâches, brûlant de ce fait le gazon. » Le problème de Lorient a été largement abordé, avec le possible report de matches, mais le club n’est cependant pas isolé face au problème des pelouses. En National, la rencontre entre Pau et Chambly a été reportée, quand Nantes, Angers, Troyes ou Reims souffrent en ce début de saison, tout comme Lyon. Bruno Genesio, l’entraîneur de l’OL pestait contre sa pelouse, ravagée par la canicule, et par les spectacles au Groupama Stadium : « Une pelouse comme cela n’est pas favorable à un jeu de passes rapides, surtout face à une équipe bien regroupée comme Amiens contre laquelle il faut mettre de la vitesse dans le jeu, limiter les touches de balle. C’est aussi dangereux pour la santé des joueurs. »
Vers une transition écologique et sécuritaire
Depuis plusieurs années, les pelouses de l'élite du football français ne sont plus la risée de nos voisins européens. Grâce à des gazons naturels renforcés, plus communément appelés pelouses hybrides, technologie appliquée dans les plus grands stades du monde, les pelouses françaises sont aujourd'hui exemplaires. Ainsi, investir dans un terrain digne de ce nom est presque une nécessité.
« La grande différence avec les terrains naturels de l’ancienne génération, c’est qu’il n’y a pas de terre végétale, décrit Armel Bever, directeur de l’agence IDverde. On appelait les terrains de l’ancienne génération des terres/sables, car ils étaient composés de 30 % de terre végétale et de 70 % de sable. Désormais, on peut incorporer des fibres pour renforcer le gazon. C’est pourquoi il porte le nom de gazon naturel renforcé. »

Cet investissement propose un grand nombre d’avantages, étant notamment moins cher à la construction qu’une pelouse synthétique. Si ce choix est rationnel, la question environnementale reste centrale. « On maîtrise tout ce que l’on fait. Notamment dans l’utilisation des engrais, tout est réglé au gramme près. Ce n’était pas le cas sur les terrains en terre/sable, analyse Armel Bever. Aussi, il faut savoir que les pelouses hybrides consomment beaucoup d’eau. Toutefois, à la demande des municipalités, il est parfois possible d’installer un système de récupération d’eau de pluie. »
La question sécuritaire est également un point central de cette nouveauté en rugby comme en football. « On voulait garantir la sécurité des acteurs de ce jeu, explique Christophe Gestain, expert terrain. Avec des terrains de meilleures qualités, il y a moins de mêlées effondrées et donc moins de danger. Les pelouses hybrides permettent également de prévenir, à nos yeux, les blessures ligamentaires. »
Le but est désormais de proposer aux clubs une nouvelle logique neutre pour l’homme et pour l’environnement. La volonté est d’encourager la transition écologique et de s’opposer à l’image d’hyper intensivité. Pour les instances, la transition écologique ne va pas en contradiction avec la performance écologique. Ainsi, le championnat des pelouses, au-delà de son aspect compétitif, devient un outil de pilotage pour une gestion plus durable, plus sûre et plus qualitative des surfaces sportives françaises.